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XVIII. De la morphéomanie

Il est à remarquer que les hommes, après avoir découvert qu’il y a des poisons de l’intelligence, en ont fait usage, puis abus.

L’alcool, l’opium, le hachich, sont entrés dans la consommation journalière des différents peuples. Ce ne sont pas des aliments, mais des poisons, et l’usage est presque déjà un abus.

L’opiomanie est peut-être la plus tenace de ces perversions ; et il est vraisemblablement plus difficile de guérir un consommateur d'opium de son vice, que d’empêcher un ivrogne de boire.

n) Il est à remarquer que très peu d’ejpériences ont été faites avec le hacliich, M. Moreau de Tours n’en a fait qu’un petit nombre. MM. Voisin et Liouville, M. Villaid, n’en ont fait que qucbiues-unes, et sur des lupins et des cobayes.

t/ltOMME F/r l’intellfgfnce.

On pourrait établir un parallèle frappant entre le morphéomane et l’alcoolique. L un et l’autre ont commencé par de faibles doses qui leur ont procuré des sensations agréables, et un étourdissement passager. L’un et l’autre ont peu à peu repris le funeste poison, et la dose nécessaire pour amener la même sensation de bien-être a été de plus en plus forte. L’un et l’autre ont fini par ne plus pouvoir vivre sans cette stimulation artificielle. Pour l’un et l’autre le poison est devenu une des conditions nécessaires de l’existence.

Les médecins européens ont assez souvent l’occasion de voir des cas de morphinisme chronique. Au même titre que l’alcoolisme, cette affection relève de l’aliénation mentale ; car ce sont surtout les fonctions intellectuelles qui sont perverties (l).

Peut-être faudrait-il établir une différence entre les opiophages et les fumeurs d’opium. En effet, ainsi que l’a constaté Réveil (2), l’opium, lorsque il est fumé dans une pipe, ou distillé dans un alambic, ne donne pas d’alcaloïdes toxiques. Ni la morphine, ni la codéine, ni la thébaïne, ne se volatilisent, même par traces. Comment peuvent donc s’empoisonner les fumeurs d’opium ? Il y a là évidemment quelque chose de fort difficile à expliquer, et qui nécessiterait de nouvelles recherches plus approfondies.

On comprend que la nicotine du tabac qui est volatile, se volatilise quand on fume un cigare ou une pipe; mais on ne conçoit pas que l’opium fumé dans une pipe donne des vapeurs de morphine ; car cette base est absolument fixe.

11 y a trois variétés de morphiomanes, les fumeurs d’opium (Chine, Inde et Japon) les opiophages (Turquie d’Europe et Turquie d’Asie), et enfin, ceux qui se font des injections sous-cutanées de chlorhydrate de morphine (Europe).

D’après M. Zambaco, qui a exercé la médecine à Constantinople et en Asie Mineure, beaucoup de musulmans, qui appartiennent à des classes sociales élevées, ont pris l’habitude de prendre de l’opium sous la forme de pilules qu’ils préparent eux-mêmes. Ces thériaquis enferment leurs pilules dans d’élégantes bonbonnières qu’ils portent toujours sur eux, et, à plusieurs reprises dans le cours de la journée, ils prennent ces pilules, comme chez nous on prenait jadis une prise de tabac.

Quelquefois, pour atténuer l’effet hypnotique de Topium, les Thériaques combinent le café avec l’opium. « Ils réussissent ainsi, ditM. Zambaco, à se tenir éveillés, et ne ressentent plus de l’opium qu’un sentiment agréa-

(1) Voy. Lovinslein. Die Morphiumsuchl. 2* édit. — Obcrslciner. Drain, II, P. 4t>0 l. V, p. 324. — Elvel. Essai sur te morphinisme. (Thèse inang.) Paris, 1876 — Zaïi;baco. De la morphéomanie, (Encéphale, t. II, 1882, p. 413 et 603.) — l.andowski. Reçue de thérapeutique, 1883, p. 460.

(2) Recherches sur l'opium, les opiophages et les fumeurs d’opium. Thèse inaug., Paris,

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ble de lassitude, une sorte <le paresse voluptueuse. Leur intelligence devient plus obtuse; mais ils suivent parfaitement la conversation. Il y en a même auxquels l’opium donne plus d’entrain, et qui font alors plus de saillies d’esprit turc qu’avant d’avaler leurs bols. »

L’opiophagie est aussi chez les gens du peuple; et il y a à Stamboul des cafés qui leur sont spécialement consacrés.

En Europe, et dans les pays civilisés, c’est par l’abus des injections sous-cutanées de morphine qu'est caractérisée la morphéomanie.

On peut arriver par l’abus quotidien jusque à ce qu’une dose de deux grammes de chlorhydrate de morphine soit nécessaire, alors qu’une dose mille fois moindre, chez un individu non habitué, produit déjà des effets physiologiques très nets.

Alors la morphine devient un besoin irrésistible. M. Zatnbaco donne d’intéressants exemples à cet égard. Le malade est pris d’agitation frénétique, si l’injection de morphine n’est pas faite, et il est en proie à une véritable attaque de manie aigue. Tel autre ne peut s’adonner à une occupation intellectuelle quelconque, tant qu’il n’est pas sous l’inlluence de la morphine. Tel autre préférerait le suicide à la privation de son poison favori.

Chez tous l’abus de la morphine entraîne une insouciance générale ; une indifférence absolue à tout ce qui n’est pas le poison. Il n’y a plus dans la vie qu’une seule préoccupation, qu’un seul plaisir, qu’une seule tâche, c'est de reprendre delà morphine.

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