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XX. Action du coca sur l'intelligence

Chez les Indiens de l’Amérique du sud, c’est le coca qui est le poison usuel de l’intelligence. Tant il est vrai que l’homme de toute race a, sous toutes les latitudes, besoin d’un stimulant artificiel 1 Là où le

(l) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 19 mirs 188.3, page 793.

L’ no MM IC RT r’intrlliornck.

tabac, l'alcool, le chanvre, ou le pavot, ne sont mis à contribution, c’est le coca qui est employé.

Quoique le coca agisse surtout sur les fonctions nutritives, c’est aussi un poison intellectuel. D’après M. Mantegazza, il donne des hallucinations et du délire.

Les Indiens du Pérou, de la Bolivie, de la nouvelle Grenade et de l’Equateur ne l’emploient guère que sous la forme de chique. Les feuilles delà plante {Erythroxylon coca) sont emportées par l’Indien dans toutes ses pérégrinations, et, quand il est fatigué ou affamé, sa chique de coca le repose, le console, et calme sa faim. Il paraît que le goût de cette chique est d’abord désagréable, mais que peu à peu, avec l’habitude, son usage devient une impérieuse nécessité, tout comme pour le tabac ou l’opium (1).

A dose modérée le coca produit des effets stimulants qui ressemblent beaucoup à ceux de l’alcool, ou du hachich, ou de l’opium. Dans l’excellente monographie de M. Gazeau, on trouve d’instructifs documents à cet égard. A dose un peu forte, on éprouve un sentiment de bienêtre subtil, indéfinissable, qui se traduit par un grand calme, par un laisser-aller que l’on ne peut définir que par le mot de paresse. Quelquefois il y a de la loquacité, une excitation intellectuelle, une conception plus vive et plus rapide.

Dans l’intéressant récit que donne M. Mantegazza des expériences qu’il a faites sur lui-même, il note aussi ces deux phénomènes qui paraissent opposés, et qui en réalité sont très voisins, l’excitation et la stupeur. L’excitation va quelquefois jusque au délire et à l’hallucination : la stupeur va parfois jusque au coma. Il s’agit là, comme nous l’avons vu plus haut, des deux périodes différentes de l’intoxication du système nerveux intellectuel.

« On éclate en paroles énergiques, dit M. Mantegazza, et on est disposé à exercer ses forces musculaires de diverses manières. Je me sentais d’une agilité extraordinaire: je sautais à pieds joints sur un secrétaire élevé. D’autres fois il m’arriva de croire que j’étais capable de sauter sur la tête de celui qui se trouvait à mes côtés... On pousse de profonds soupirs : quelquefois on s’abandonne à un rire fou, et, quand on veut rendre compte à d’autres de ce qu’on éprouve, on trouve difficilement des paroles, ou bien l’on dit une chose pour une autre. Ayant pris une dose plus forte, je tombai dans un véritable délire, le plus gai du monde ; toutefois je n’avais pas perdu complètement la conscience, puisque je tendais la main à mon ami, pour qu’il pût tâter mon pouls. Quelques-unes des images de mon délire étaient pleines de poésie, et je me moquais de ces pauvres mortels condamnés à vivre dans cette

(I) Voyez G;ize.ni. Thèse inaugura Ir. Paris, 1870.

NOTES ET APPENDICE

vallée de larmes, tandis qne moi, porté sur les ailes de deux feuilles de coca, je volais dans les espaces de 77,438 mondes,tous plus splendides les uns que les autres. J’écrivis la phrase suivante : « Dieu est injuste « d’avoir fait que l’homme puisse vivre sans mâcher constamment de la • coca. Je préfère une vie de dix ans avec coca qu’une de 100000 (puis « une série de zéros) siècles sans coca. • Puis d’autres images reparurent... elles étaient terribles, pleines de crânes, de danses sataniques et de pendus. »

On voit combien ce délire ressemble à celui du hachich. Cela est curieux à noter. Deux substances aussi différentes que le hachich et le coca donnent lieu à des symptômes dont l’analogie est saisissante. C’est qne le système nerveux intellectuel ne peut pas réagir de mille manières différentes. A un empoisonnement quelconque l’encéphale ne peut répondre que par une manière d’être qui doit se trouver à peu près toujours la même.

La partie active du coca est un alcaloïde qu’on a pu extraire et préparer cristallisé ; la cocaïne.

M. Anrep (1) a fait avec la cocaïne quelques expériences sur les animaux; et il a constaté sur les chiens des phénomènes d’excitation poussée jusque au délire et à la stupeur.

L’animal est d’abord très effrayé; il tremble au moindre bruit, serre la queue entre les jambes, gémit, burle, et se cache dans les coins. Un peu plus tard, l’aspect change. Il devient joyeux, saute, bondit, aboie avec toutes démonstrations habituelles de la gaieté et de l’expansion canines: il lèche la main de toutes les personnes qu’il voit, se précipite au devant d’elles dès qu’elles arrivent ; et tous ces mouvements sont exécutés avec une activité fébrile. Puis ces symptômes sont remplacés par une somnolence prolongée.

Quoique en général le café, par ses effets, ressemble beaucoup au coca, la caféine est un poison qui diffère beaucoup de la cocaïne. Elle ne produit guère que des convulsions tétaniformes, et paraît ressembler à la strychnine, à cela près qu’elle est bien moins toxique.

J’ai essayé sur moi-même les effets psychologiques d’une décoction alcoolique de feuilles de coca. Un de mes confrères, qui faisait l’expérience avec moi, en prit une dose répondant à 50 grammes de feuilles, et, pour ma part, j’ai pris une dose répondant à 25 grammes. Ni l’un ni l’autre, nous ne pûmes observer le délire gai et l’hilarité dont avait parlé M. Mantegazza. Peut-être y eut-il quelque excitation cérébrale ; mais ce fut trop peu de chose pour qu’on puisse en affirmer la réalité. Tout ce qui fut constaté ce fut une insomnie prolongée. M. D... resta éveillé, sans pouvoir s’endormir, jusqu’au lendemain matin. Ayant pris

(IJ Archives de P/liiger, l. XXI, p. .38.

l’mommk et i.’inteeligence.

son pouls au sphygmographe, avant et après l’ingestion de coca, il constata une modification très notable dans la forme du pouls.

C’est aussi ce qu’on observe avec le café. Alors que la forme du pouls est tout à fait modifiée, il n’y a comme effet psychique qu’une légère excitation cérébrale, qui rend le sommeil difficile. Le café et le coca sont donc plutôt des poisons du bulbe et de l’innervation vaso-motrice que des poisons de l’intelligence.

XXL Action du tabac, de la belladone, et d’autres toxiques sur

l’intelligence.

Je n’ai rangé ni le tabac ni la belladone parmi les poisons intellectuels, et cependant, même îi dose assez faible, ils paraissent agir avec une certaine énergie sur les fonctions psychiques.

Tous ceux qui ont coutume de fumer connaissent la somnolence et l’engourdissement que procure le tabac. C’est même probablement pour cette seule cause qu’on recherche ce poison ; car ce n’est pas la parfum même qu’on désire. Quelque agréable qu’il paraisse à ceux qui en ont contracté l’habitude, il y a dans le tabac quelque chose de plus agréable encore, c’est la tranquille hébétude qu’il amène.

En même temps il agit comme stimulant, ainsi que tous les narcotiques. Combien de gens ne peuvent travailler, penser, causer, qu’ après avoir fumé pipe, cigare, ou cigarette ! Si ce stimulant intellectuel fait défaut, l’intelligence reste engourdie et paresseuse. Je ne saurais croire qu’il s’agit d’un simple effet d’habitude. Il y a quelque chose de plus; un certain degré d’excitation, et par conséquent d’empoisonnement, des fonctions intellectuelles. Aussi chez ceux qui ont l’habitude du tabac, l’intelligence doit elle rester somnolente, tant que le stimulant habituel fait défaut.

Si la dose est plus forte, ce ne sont pas les phénomènes intellectuels qui sont modifiés; et l’action toxique porte sur d’autres fonctions. On éprouve alors des phénomènes somatiques ; vomissement, pâleur de la face, abaissement de la pression artérielle, diminution dans la force du cœur, vertige, état syncopal. La fumée du tabac est surtout poison bulbaire; elle n’est que très peu poison intellectuel.

Ainsi que le tabac, la belladone agit sur la circulation plus que sur l’intelligence. G’e§t un poison du bulbe et du système nerveux cardiaque. Cependant, même à assez faible dose, elle jouit de quelques propriétés narcotiques (Ij.

Comme tous les narcotiques, elle stimule l’intelligence et donne de

(1) Menriot. Thèse de doctorat. P.iris, 1868.

NOTES ET APPENDICE

l’insomnie, de sorte que la même snbstance, chez des individus dont le tempérament est divers, produit des effets qui ont l’apparence d’être complètement différents. N’avons nous pas vu le même phénomène pour la morphine ?

« A dose toxique, l’atropine donne un délire bruyant, traversé par des accès d’agitation furieuse: elle produit de la carphologie, des rires sardoniques, du delirium tremens, de la loquacité, une agitation continuelle... De là les noms donnés par les botanistes (Solanum folatrum, maniacim, furiosum)... Les individus en proie au délire atropique ont tantôt l’œil fiévreux, ardent, tantôt un regard hébété; ils sont souvent aphones. Leurs agitations, leurs mouvements continuels, dénotent leur état d’exaltation, et révèlent leurs hallucinations. Les caractères du délire produit par la belladone le rapprochent du délire alcoolique. »

Quelquefois même, chez ces individus à intelligence mal équilibrée dont j’ai parlé précédemment, une dose très faible suffit. On a vu des personnes qui déliraient après l’application d’un collyre contenant quelques dixièmes de milligramme de sulfate d’atropine.

Remarquons aussi que dans le délire atropique il y a très facilement des hallucinations. Peut être la dilatation anormale de la pupille, qui trouble la vision et la rend peu distincte, contribue-t-elle pour une part, minime assurément, à ce phénomène.

D’autres solanées produisent des effets analogues, l’hyoscyame en particulier. C’est une plante de ce genre qui a empoisonné nos malheureux compatriotes lors de l’expédition Flatters dans le Sahara. Les Touaregs offrirent aux membres de la mission, épuisés par la faim, la soif, et la fatigue, des dattes pilées, et mêlées avec du poison... « Bientôt on vit tous ceux qui avaient pris de cette nourriture comme frappés de vertige. Quelques uns tombaient sans pouvoir se relever ; d’autres, atteints d’une sorte d’ivresse, parcouraient le camp en prononçant des paroles incohérentes. Beaucoup étaient frappés de folie, et n’avaient plus conscience de leurs actes: ils tiraient des coups de fusil en l’air. L’officier et tous les Européens qui avaient absorbé la plus grande quantité de cet aliment ressentirent les effets les plus violents. M. de Dianous parcourait le camp en prononçant des paroles sans suite en français. On fut obligé de lui arracher son fusil. Le maréchal des logis fut très malade. Il jeta ses effets, courut aux environs en gandourah, et se fit an pied une blessure profonde ' »

En somme on pourrait à la rigueur dire que le tabac et la belladone sont des poisons intellectuels: mais, dans une classification toxicologique, comme leur action porte surtout sur la fonction circulatoire, il faut les ranger parmi les poisons de l’innervation du cœur.

^ Deuxième mission Flatters. Historique et Rapport rédigés au service central des affaires indigènes. Alj{er, 1882, p. 121.

Bichet. — L’homme et riiilelligence. 3!2

l’hommk i:t l’intelligence.

Dans l’empoisonnement par le datura il y a des hallucinations et un trouble de l’intelligence qui persistent assez longtemps. Dans l’Inde, cette plante passe pour aphrodisiaque, et quelques individus en font usage pour se procurer des hallucinations agréables et des rêves gais. De là le nom de Burlado, facétieux, donné à cette substance par les Portugais qui habitent l’Inde. Le délire est quelquefois gai, quelquefois farieux ; ce sont tantôt des rires étranges, une gaieté folle avec chants, danses, déclamations, puis ce sont des cris, des vociférations, des courses désordonnées, des hallucinations terrifiantes et vertigineuses ‘ .

Christophe Acosta, à la fin du XVD siècle, parle des effets du datura dans l’Inde. « Les femmes qui se gouvernent mal ont cette mauvaise coutume de faire prendre dans du vjn, ou autre matière qui leur agrée le plus, demi-dragme de sa semence mise en poudre ; le misérable qui l’a avalée demeure longtemps comme forcené, riant ou pleurant, ou dormant, et, parfois, devisant avec un antre en lui faisant réponse, de sorte qu’il semble qu’il soit parfois en son bon sens, et ne se souvient aucunement de son discours quand il est revenu à soi. Il y en a de si coutumières à donner ce médicament, et le savent si bien mictionner, qu’elles ôteront les sens jusqu’à certaines heures, plus ou moins, suivant qu’il leur plaît... J’en ai vu quelques uns qui couraient les rues durant quelques jours, ce qui possible leur était advenu, pour en avoir pris grande quantité. »

Il y a dans les annales de la science un certain nombre de cas d’empoisonnement par la jusquiame. On a observé alors du délire, et généralement un délire furieux, avec des hallucinations terrifiantes. Le stramonium produit les mêmes effets.

Au moyen âge, la jusquiame, la stramoine, la mandragore, la belladone, et d’autres solanées vireuses, servaient de philtres pour provoquer une excitation délirante érotique, religieuse ou démoniaque : on les employait aussi comme boissons narcotiques.

La forme du délire dans ces diverses intoxications est toujours analogue au délire de l’alcool, mais plus furieux et plus triste ; il faut plutôt le comparer au délire de l’alcoolique qu’à celui de l’ivrogne.

Dans le délire des solanées, dit Lasègue, l’individu va et vient, et on ne peut jamais le contenir.

La ciguë et son alcaloïde, la conicine, exercent quelque action sur l’intelligence. La légende dit que Socrate, après avoir bu la ciguë, conserva son intelligence jusque à la fin. Peut-être cependant délirait-il quelque peu, lorsque il recommanda de sacrifier un coq à Esculape.

Arücle Datura du Dictionnaire encyclopédique des sciences medicales.

NOTES ET APPENDICE. Ü03

On a cité des cas où la mort par la ciguë a été accompagnée d’un délire marqué.

D’ailleurs il n’est presque pas de substance toxique, qui, si on l’ingère à une certaine dose, ne puisse produire du délire et de l’excitation cérébrale. Mais alors c’est un effet secondaire, non un effet primitif : c’est une des conséquences des troubles de la circulation; ce n’est pas action élective du poison sur la substance nerveuse centrale.

Le salicylate de soude et l’acide salicylique, à forte dose, provoquent de l’aneslbésie et du délire; quelquefois même un délire furieux.

La quinine et ses sels produisent îi forte dose une sorte d’excitation cérébrale et de stupeur, qu’on a appelée Vivresse quinique.

En revanche, la vératrine, l’ésérine, la strychnine, l’arsenic, l’aconitine, la plupart des poisons métalliques, ne paraissent pas exercer d’action manifeste sur l’intelligence ; et les individus empoisonnés par ces substances meurent avec la conservation intégrale de leurs facultés intellectuelles, et en pleine possession d’eux-mômes.

On voit que les poisons du système nerveux intellectuel agissent toujours de la même manière. Ils commencent par l’ivresse et finissent par la stupeur. Et l’ivresse et la stupeur sont à tous les degrés.

L’ivresse va depuis le léger sentiment de bien-être et d’exubérance que donne un verre de Champagne, jusque au délire furieux et terrible, aux hallucinations épouvantables, de l’atropine, ou de l’absinthe.

La stupeur va depuis la demi-somnolence qui suit l’ébriété, jusque au coma mortel de l’intoxication chloroformique.

Suivant la nature du poison, suivant la dose ingérée, suivant le mode d’ingestion, suivant le tempérament de l’individu, suivant son état physiologique, son âge, son sexe et ses habitudes, suivant la rapidité de l’absorption et de l’élimination, les phénomènes varieront à l’infini ; mais au fond il y aura toujours reproduction de ces deux états fondamentaux, ivresse et stupeur.

S’il fallait caractériser l’ivresse, je dirais que c’est d’abord la conception et l’association plus rapide des idées, puis l’impuissance des appareils d’inhibition à en arrêter le cours, puis l’invasion d’idées saugrenues, délirantes, hors de proportion avec la réalité des choses.

En un mot, c’est l’impuissance de la direction intellectuelle.

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