‹ L'homme et l'intelligenceChapitre 58 sur 71 · VII. — U automatisme · texte numérisé non relu

VII. — U automatisme

Dans une des notes précédentes, nous disions qu’on peut expliquer le somnambulisme par la suspension d’action de certains éléments du système nerveux. Si l’on admet l’existence d’une faculté spéciale qui est la volonté ou l’attention, le caractère du somnambulisme sera la suspension de la volonté et de l’attention,

l’homme et l’intelligence.

Alors qu’il n’y a aucun autre désordre dans l’intelligence, il y a déjà, par une sorte d’action lélective, inhibition et paralysie de la volonté.

Chez M***, on suivait très bien ce phénomène spécial. Ainsi, comme il conservait le pouvoir de s’analyser lui-même, il me disait ; « je n’ai aucune idée, et il m’est impossible de faire attention à quoi que ce soit. J’ai la tête vide, et il me semble que tout est dans le brouillard. «

Je prends alors un objet quelconque, je le lui mets dans la main et je lui dis : • Il ne faut le laisser prendre à personne. » Il sait parfaitement que ce n’est là qu’une expérience, que cela n’a aucune importance, et cependant il ne laisse pas prendre cet objet. Quelques-uns de nos amis, présents à la scène, lui disent alors : « Donne-moi ce livre. » Il refu.se, alléguant toutes sortes de raisons, demandant pourquoi : < Vous n’avez « pas besoin de ce livre, dit-il, je vous le donnerai tout à l’heure, mais f pas maintenant. » Comme on insiste, en lui représentant que l’expérience consiste précisément à voir s’il aura la volonté de donner ce livre ; il dit qu’il peut le faire, mais il ne le fait pas. Pendant dix minutes, et plus longtemps encore, il résiste à toutes les sollicitations, raisonnant sa résistance, trouvant des raisons pour expliquer comment il ne cède pas.

Réveillé brusquement par l’insufflation, il cède immédiatement le livre ; disant « qu’il peut maintenant vouloir »

Cette expérience est caractéristique. Je l’avais faite sur beaucoup de somnambules, mais elle est plus intéressante chez ce dernier sujet, parce qu’il conserve la notion de lui-même, et qu’il peut très bien analyser ses sensations. C’est l’inhibition de la volonté dans toute sa netteté et sa simplicité.

Cette suspension de la volonté fait qu’il n’y a plus de réaction aux injonctions diverses qu’on fait aux somnambules. Je dis à M"* de rire ; il me dit: « pourquoi faire? ce n’est pas sérieux: c’est pour la forme, et « je n’ai pas envie de rire. » Cependant il rit, ou plutôt grimace quelque chose d’analogue au rire, et cela pendant aussi longtemps qu’il me plaît. Je lui dis de pleurer. Il pousse d’abord de profonds soupirs, il se cache les yeux avec la main, et de grosses larmes roulent de ses joues.

Dans ces expériences, il peut analyser ses sensations, il est spectateur de lui-même, et cependant il est automate, incapable de résister, pleurant, quoiqu’il n’ait aucun sujet de larmes, et tout en sachant qu’il n’a aucun sujet de larmes.

L’automatisme peut donc coïncider avec la conscience de l’automatisme. Un somnambule automate n’est pas comme un automate de Vaucanson : il reste en lui une personnalité et une conscience pour juger les phénomènes. Ce qui fait défaut, c’est la volonté, mais la conscience est intacte.

Si l’on admet, avec cet automatisme des mouvements extérieurs, un

NOTES ET APPENDICE. ' 527

automatisme psychique, intérieur, on expliquera assez bien beaucoup de faits qui de prime abord paraissent étranges et surnaturels.

Prenons une comparaison; assimilons l’intelligence à un rouage très compliqué, tel qu’un mouvement venu du dehors va déterminer en elle toute une série de mouvements. Or, à l’état normal il y a un frein à ce rouage, et des points d’arrêt qu’il dépend de nous de faire intervenir. Nous pouvons, à un moment donné, suspendre la mise en jeu du rouage intellectuel. Chez les somnambules, ce pouvoir de suspension n’a plus lieu.

Nous appelons volonté ce pouvoir d’arrêter les idées automatiques : la volonté est bien plus un appareil d’inhibition qu’un appareil d’excitation ?

Le pouvoir d’arrêt n’est pas le même chez les diverses personnes. Telle femme nerveuse, si je dis : « Voilà un serpent, » aura une vive émotion. Au contraire un individu, qui est très maître de lui, n’aura ni frayeur ni émotion, tandis que, chez un somnambule, rieu ne pourra arrêter cette idée, dont l’invasion sera irrésistible, et il sera soumis à une profonde terreur.

Les illusions de nos sens trouvent une résistance difîérenle chez les différents individus. Que si Ton me dit : • Voici une carte magnétisée, vous allez ressentir une secousse dans la main. » Je pourrai résister à cette illusion. D’autres personnes assurément pourront aussi y résister. Mais, chez tous, il y aura un commencement d’illusion, dépendant de la puissance qu’ils auront sur eux-mêmes pour arrêter les effets de l’imagination. Cette puissance d’arrêt est à tous les degrés : aussi, chez les individus qui se soumettent à cette expérience, y a-t-il presque toujours des sensations hallucinatoires variées.

Mais, quand il y a somnambulisme, cet arrêt de l’imagination n’existe plus ; il n’y a plus de pouvoir sur l’association des idées ; l’intelligence est déchaînée ; lïul frein n’arrête le rouage automatique.

On comprend alors qu’en disant à C*‘* : « Voici un lion ; » l’idée du lion, comme une avalanche, qui grossit au fur et à mesure qu’elle tombe de la montagne, envahit de plus en plus toute la pensée.

C’est l’absence d’attention qui est un des phénomènes les plus frappant de l’absence de volonté. L’attention nous permet de fixer nos idées sur tel ou tel point ; d’écarter les idées collatérales, de manière à suivre une voie fixe, voulue et déterminée prrnous.

Chez tous les individus, la faculté d’attention n’est pas la même (1).

(1) Souvent, malgré nos efforts, une pensée s’impose à nous, s’établissant avec une fixité désespérante dans notre intelligence. En vain nous essayons de la chasser : elle revient toujours.

J’ai fait à ce sujet une expérience qui s’éloigne un peu des questions que je traite ici; mais je crois cependant devoir de la mentionner.

En formulant des idées par des mots, de manière a saisir le lien et l’association do

l/llOMME ICT l/lNTE(.LI(jENCE.

Tel sera doué d’une énorme puissance d’attention et de concentration, écartant à volonté tous les accidents qui peuvent le distraire, groupant toutes ses pensées autour d’une pensée unique qu’il poursuit avec ténacité. Tel autre, au contraire, sera détourné de son idée par une famée, une mouche, un murmure, et aussitôt la pensée qu’il poursuivait s’envolera, sans pouvoir être ressaisie.

La force de la pensée dépend probablement, en grande partie, de notre puissance d’attention et de direction. Les hommes qui ont laissé dans le monde une trace lumineuse, par l’originalité et la profondeur de leur œuvre, étaient tous de grands attentifs (1). Au contraire les femmes, les sauvages, les malades, les ivrognes, les somnambules, les ignorants, les vieillards, les enfants, sont incapables de diriger leur intelligence, et de la tenir concentrée sur un point unique.

Cette faculté d’attention est, de toutes les facultés intellectuelles, celle qui disparaît en premier lieu. Le pouvoir de la direction des idées ; le pouvoir de commander à l’intelligence, est profondément modifié dans toutes les intoxications cérébrales. Avec le hachich notamment, on voit, par l’analyse de ce qu’on éprouve alors, à quel point on peut perdre la domination de soi. ,

Cependant, par un étrange contraste, en même temps que l’impuissance de la volonté, il y a l’illusion de la volonté. M. Maudsley dit très bien ; « Quand l’homme est-il plus que jamais persuadé qu’il parle et > qu’il agit avec une complète liberté de sa volonté? Quand il est ivre, ' quand il est fou, ou quand il rêve. N’est^ce pas un fait remarquable « que l’homme se croit d’autant plus libre qu’il est plus esclave ? (2) »

« L’incapacité chez un homme de modérer et de surveiller l’élément affectif ou émotionnel de sa nature, je l’appelle esclavage. » Ces belles paroles de Spinoza s’appliquent parfaitement au somnambule qui n’est pas en état de se dompter lui-même, et d’arrêter la marche de son imagination. Il se croit libre, il se croit son maître ; il est en

nos différentes idées, on peut évoquer nne série d'idées qui se tiennent l’une à l’autre. On a ainsi une succession extraordinairement r.apide d’idées disparates en apparence, mais connexes, étant liées par l’association. Ainsi pour prendre un exemple, supposons l’idée: (et le mot) chemin de fer. Aussitôt nous pouvons avoir, parmi les combinaisons infinies que cette idée entraîne, l’idée pont, puis ingénieur, école, minerais, charbon, liammes, bleu, ciel, étoile, horloge, Arabe, désert, etc., etc. Or il arrive ceci, que si l’on a une préoccupation quelconque ou une idée fixe dominante, fatalement, an bout d’un certain nombre d’associations, qui souvent même ne sont pas très nombreuses, on revient à son idée fixe primitive- Quelles que soient les combinaisons que 1 e,sprit construit, elles aboutissent au même point. C’est ce que le langage vul.^airc appelle le d^da. C’est aussi quelque chose d’analogue à ce que les musiciens appellent la dominante.

(1) Par une inconséquence étrange, le vulgaire les appelle distraits. Etre distrait signifie seulement qu’on no se laisse pas distraire. Newton était distrait; mais c’est qu’il suivait une pensée bien autrement intéressante que les sottises et les futilités banales qui bourdonnaient autour do lui.

f’î) Physiologie de Vesprii, traduction française, lS7n, page 401.

NOTKS KT APPENDICK. S29

réalité l’esclave de son intelligence, qui, comme un mécanisme, accomplit devant lui toutes les périodes do son évolution fatale.

Ainsi je puis dire îi S'*' ; « vous allez détester M. P*“ » Il me répond ;

« je sais bien que c’est pour rire; et que c’est pour la forme » et cependant, il témoigne une certaine aversion, quand P“* approche de lui ; il ne veut pas lui donner la main, paraît éprouver une sensation désagréable quand P'** le touche ; il n’est plus maître de l’impulsion qui a été donnée à un sentiment émotionnel.

Plus on étudie le somnambulisme, plus on arrive à cettte conclusion que ce qui le caractérise, c’est V automatisme, automatisme somatique, automatisme intellectuel, automatisme affectif.

On pourrait donner un autre nom îi cet automatisme, et l’appeler l’aboulie (impuissance de la volonté) ; mais le nom ne fait rien à la chose.

Il est prouvé maintenant (et on trouvera de nombreux et intéressants détails sur ce point dans le livre de M. Ribot sur les Maladies de la volonté) que dans beaucoup d’états pathologiques de l’esprit, ce qui est aboli, c’est la faculté de vouloir. Tout, dans l’intelligence, paraît être resté intact ; seule, la volonté est détruite, ou abolie, ou affaiblie. L'in, dividu ne peut plus vouloir : il est impuissant sur ses actes, et ne peut plus faire le choix, que nous croyons exercer librement, entre toutes les actions qu’il nous vient dans l’idée de faire.

De même presque tous les poisons intellectuels diminuent ou anéantissent la volonté, de sorte que cette faculté paraît être la plus délicate, la plus fragile, de l’organisme intellectuel.

L’automatisme de l’aliéné, l’automatisme de l’hystérique, l’automatisme de l’homme ivre, l’automatisme du somnambule, ont certes des caractères quelque peu différents; au fond c’est toujours la môme chose. Ce qui caractérise ces divers automatismes, c’est l’absence du pouvoir d’inhibition sur l’enchaînement fatal des excitations, des sentiments, des conceptions, des actes.

Si môme on voulait pénétrer plus profondément dans la cause de cette abolition de la volonté, on la trouverait peut-être dans une sorte d’amnésie. Pour arrêter une pensée, il en faut une autre qui y mette obstacle : pour entraver un sentiment, un autre sentiment, plus fort, doit prendre naissance. On peut supposer que c’est la mémoire simultanée de deux sentiments ou de deux pensées qui fait défaut. Pour choisir il faut évidemment plusieurs idées, entre lesquelles s’établisse le choix. Celui qui n’a qu’une seule idée n’a pas les moyens de choisir ;

(O .'I. Paul Richer (FAudes sur l'hijsléro-épiUpüe, 1881, p. 42C) dit que cct automatisme du somnambule n’est pas absolu, et il fait remarquer non sans raison que les hystériques cataleptiques ou léthargiques sont de bien plus parfaits automates. Certes cela est Trai : mais il y a de rauloniatisnie à tons les degrés.

i; 530 l’homme et l’intelligence.

1 c’est le cas du somnambule, chez qui tout est elTécé, sauf l’idée qu’on

^ lui a donnée.

De la sorte tous ces troubles intellectuels seraient, en dernière analyse, ramenés à des amnésies plus ou moins étendues.

Ce n’est là évidemment qu’une hypothèse ; mais elle est fort vrai- ; semblable, et explique clairement bien des faits.

Qu’on l’accepte ou non, il n’en est pas moins vrai que V automatisme :j ou V aboulie caractérisent le somnambulisme, au point de vue psychique

; comme au point de vue somatique,

\ VIII. — De l’éducation au somnambulisme.

} Toutes les hypothèses mises en avant pour expliquer comment peu-

' vent agir les passes magnétiques sont insuffisantes.

I II ne reste guère qu’une seule hypothèse valable : c’est celle d’excitations

inhibitoires agissant sur des individus prédisposés. Chez ceux-là, il ' suffit de peu de chose pour provoquer le sommeil, tandis que chez les

I autres rien n’est assez puissant.

Il est donc invraisemblable qu’on arrivera un jour à une méthode précise et infaillible,qui permettra d’endormir promptement et sans insuccès tous J les individus. Certes, c’est être imprudent que d’assigner une limite à

la science ; je crois cependant qu’il ne sera jamais possible de trouver i pour le somnambulisme un procédé général et universel. Il n’y a pas de

I sujets réfractaires au chloroforme, et les règles de la chloroformisation

\ sont les mêmes à peu près dans tous les cas. Mais il y aura, je pense,

I toujours une telle diversité dans l’aptitude des divers individus à l’inhi-

; bition qu’on ne pourra trouver de formule rigoureuse.

D’autre part, plus un sujet a subi d’expériences, plus il devient d’ex- I périmentation facile. Si, dans une même séance d’hypnotisme, on en-

Idort sept ou huit fois de suite la même personne, en la réveillant successivement, on verra le sommeil survenir de plus en plus vite ; et le I phénomène esVsi frappant qu’il doit être considéré comme une des lois

I les plus importantes de l’hypnotisme.

I En voici un exemple.

Le l®'' février, M. G*** est magnétisé pendant vingt minutes, nul effet. I; Le 14 février il est magnétisé pendant quinze minutes : sommeil. Ré-

i veillé, il est magnétisé pendant cinq minutes, sommeil. Réveillé de

j nouveau et magnétisé pendant deux minutes : sommeil.

Le 28 février, magnétisé pendant dix minutes, sommeil. Réveillé, magnétisé pendant trois minutes, sommeil Réveillé encore, magnétisé pendant deux minutes, sommeil. Réveillé encore, il peut être endormi presque instantanément ; il me suffit de le regarder fixement

NOTES ET APPENDICE

pendant deux ou trois secondes, de lui toucher le front avec la main, de lui parler à voix basse, de faire un geste à distance, de lui dire de fermer les yeux, etc., pour qu’aussitôt il retombe en état de somnambulisme.

Il est impossible, dans ce cas, de supposer que ces actions faibles soient, chez tout le monde, capables de provoquer le sommeil. Les procédés ne sont rien ; et l’état de l’individu est tout. Il n’y a pas d’agent magnétique, il y a uniquement des excitations aptes à mettre le système nerveux dans l’état d’inhibition. Pour un individu non prédisposé, il faut des excitations prolongées, et encore sont-elles infidèles dans leur action. Au contraire, avec un individu prédisposé, éduqué, la moindre excitation, quelle qu’elle soit, déterminera le somnambulisme, sans qu’il y ait rien de spécifique dans les moyens qu’on emploie.

Pour reprendre la comparaison que nous avons donnée, c’est encore affaire d’équilibre. Les individus non prédisposés ont un équilibre stable qu’il faut une très grande force pour renverser. Les individus prédisposés ou éduqués ont perdu leur équilibre stable, et le moindre ébranlement suffit pour les faire tomber.

IX — De l’inhibition.

Il y a pour produire le réveil un moyen très simple, que l'on peut employer avec profit. Il suffit de souffler avec quelque force sur le front et les yeux. Aussitôt le sujet sort de son état somnambulique, et il n’est pas besoin de faire des passes en sens inverse ou toute autre manœuvre difficile et d’un résultat incertain.

On a quelque peine, ainsi que le remarque M. Preyer, à comprendre la signification de cette influence. Alors que des excitations très fortes, l’appel à haute voix, le pincement ou la succussion de la main, des cris, des menaces, un bruit strident, une lumière éblouissante, ne réveillent pas, le souffle dirigé sur les yeux réveille aussitôt.

II s’agit là évidemment de ces excitations faibles qui, pour produire un effet, sont souvent plus efficaces que des excitations fortes.

S’il faut rattacher ces effets à quelque phénomène physiologique, c’est sans doute à l’inhibition, fait très important, dont on doit à M. Brown- Séquard l’étude attentive, et sur lequel il convient de dire quelques mots ; car les livres classiques contiennent peu de documents sur ce sujet.

En 1843, les frères Weber découvrirent ce fait fondamental que l’excitation du nerf pneumo-gastrique arrête le cœur dans son mouvement.

l’hommi-: i;t i/inteu,i«enck.

Par conséquent il est des nerfs qui agissent, non pas en produisant un mouvement, mais en arrêtant un mouvement.

Depuis la découverte dè Weber, on a trouvé d’autres nerfs d’arrêt, le nerf splanchnique qui arrête les mouvements de l’intestin, le laryngé supérieur qui arrête les mouvements de la respiration, la corde du tympan qui fait cesser la constriction des vaisseaux de la glande salivaire, le glosso-pliaryngien qui paralyse les vaso-moteurs de la langue, et d’autres encore, dont la fonction est maintenant bien étudiée.

Cette notion des nerfs d’arrêt a été se généralisant en physiologie. M. Setschenoff, et d’autres physiologistes, ont prouvé que les centres nerveux supérieurs arrêtaient et modéraient les actions réflexes de la moelle.

Claude Bernard émit l’hypothèse (1) d’une interférence nerveuse, analogue à l’interférence dont les physiciens ont donné la loi pour la lumière.

Mais ce sont surtout les expériences de M. Brown-Séquard (2) qui ont dirigé les physiologistes dans la voie suivie aujourd’hui. D’après cet auteur, il existe dans le système nerveux des éléments dont l’excitation fait cesser l’activité des éléments nerveux voisins; et il donne, à cet égard, un grand nombre d’exemples démonstratifs. •

Voici la définition qu’il donne de l’inhibition : « C’est l’arrêt, la « cessation, la suspension, ou, si on le préfère, la disparition momen- « tanée ou pour toujours d’une action, d’une fonction ou d’une activité « dans un centre nerveux, dans un nerf ou dans un muscle, arrêt « ayant lieu sans altération organique visible, survenant après la pro- « duction d’une irritation d’un point du système nerveux plus ou « moins éloigné de l’endroit où l’effet .s’observe. >

Voici quelques exemples qui préciseront cette définition un peu obscure.

Un individu en état de mal épileptique cesse d’avoir des convulsions, si l’on fléchit fortement son gros orteil ; il y a donc une excitation de la sensibilité qui agit sur les centres nerveux par voie réflexe, de manière à faire cesser l’état convulsif.

Si l’on pique le bulbe au point appelé nœud vital, tous les phénomènes d’innervation cessent, et on constate la perte immédiate de toutes les fonctions et de toutes les activités de l’encéphale. Ni l’anémie, ni aucune intoxication ne sauraient produire d’effets si soudains ; on ne peut expliquer cette perte immédiate et absolue de fonctions qu’en supposant que les centres bulbaires exercent une action inbibitoire puissante sur les centres encéphaliques.

(U Rapport mr lesprogrh de la physioloi/ie générale. Imprimerie Impériale, iS61 .page 65.

(2) Bulletin de la .loeiélé de Biologie : 1880 à 1883 {pa.<tsim). — Comptes Rendus de l'Académie des sciences. Octobre 18‘‘.l, page Oi'l, février 1883. p. HT.

NOTES ET APPENDICE. ,^33

La section du nerf sciatiqiiedimimie énormément l’excitabilité du cerveau à l’excitation galvanique.

Le passage d’un courant d’acide carbonique dans le larynx produirait quelquefois l’anesthésie complète, ou l’anesthésie uni-lalérale (?) Dans quelques cas, cette irritation des nerfs laryngés fait cesser l’activité respiratoire ou les convulsions de la moelle.

Des applications de chloral anhydre, sans que l’on puisse supposer la pénétration du chloral dans la circulation, entraînent de l’anesthésie.

D’autres expériences, dues à divers auteurs viennent à confirmer l’opinion de M. Brown-Séquard (1).

D’après M. Gollz, la tonicité normale du sphincter de l’anus diminue lorsqu’on excite un nerf sensitif. M. Nothnagel a constaté que l’excitabilité réflexe de la moelle diminue, quand on excite simultanément un nerf de sensibilité générale. Ce sont lè actions réflexes inhibitoires ; une excitation de la périphérie va à la rnoèlle, et là, se réfléchissant dans les centres nerveux, peut amener une cessation des fonctions de ces centres. MM. Bubnolf et Heidenhain ont montré que chez des chiens morphinisés des contractures se produisent facilement. Ces contractures cessent aussitôt sous l’influence d’une excitation périphéri(|ue faible, comme par exemple la pression de la patte. De môme, si l’on soulïle sur le museau d’un chien contracturé par la morphine, .sa contracture cesse soudain.

J’ai donné aussi quelques exemples simples d’inhibition réflexe. Ainsi, chez des hystériques, dont on a provoqué la contracture de tel ou tel muscle, cette contracture cesse aussitôt, quand on excite le tendon de ce muscle. Au contraire, elle s’exagère quand on excite la fibre musculaire elle-même. Il y a donc une sorte d’antagonisme entre ces deux excitations ; l’excitation de la fibre charnue augmente la contracture : celle du tendon la fait cesser.

J’ai obtenu sur des grenouilles des effets d’inhibition très marqués en excitant la peau par l’électricité. Si, sur une grenouille qui fait des elforls pour fuir, et dont tous les muscles ee contractent, on excite par un courant fort une des pattes postérieures, on voit les mouvements généraux cesser,et les muscles, qui se contractaient fortement, se relâcher aussitôt. Les tracés que j’ai donnés à cet égard indiquent très clairement le phénomène du relâchement.

Si l’on injecte sous la peau d’une grenouille une solution concentrée d’un sel peu offensif, comme du chlorure de sodium par exemple, aussitôt la grenouille semble comme paralysée; elle est flasi|iie, inca-

(1) J’en ai cité quelques uns: Itei’ue scienliUque, 1882, 1" s'mcslro, p.iRO "'81, en Nvjsiologie des muscles cl des nerfs, paie 701 et suivantes. — Voyez aussi l.a revue JP nérale qu'eu a donné .M. I.aiiiler n.-imlou : The Nature., |R8.!. p. 410.

Bichbt. - L'koiniui’ et i inleUiçience . -'Bi

l/llOMME ET l’intelligence.

pable de se mouvoir et de répondre par un mouvement réflexe aux excitations sensibles qui portent sur elle. Bientôt, au bout de quelques secondes, elle revient à l’état normal, de sorte qu’on ne peut expliquer par une pénétration de la substance dans la circulation générale les effets paralytiques observés.

Une autre expérience prouve l’influence inhibitoire de certaines excitations caustiques. Si à une grenouille décapitée nous appliquons quelques gouttes de térébenthine sur les extrémités digitales, aussitôt il y a une action réflexe (de défense) très énergique, et l’animal semble faire des efforts pour fuir, et chasser le liquide caustique qui irrite sa sensibilité ; mais si nous injectons sous la peau de la môme patte quelques gouttes de térébenthine, aussitôt les réflexes s’arrêteront, comme si les deux excitations se neutralisaient l’une par l’autre.

En pressant fortement avec une pince la bouche d’un petit poisson, on voit qu’il cesse aussitôt de se débattre, et même qu’il n’a plus de mouvements respiratoires. Ceux-ci reprennent dès qu’on ne serre plus la pince.

D’après M. Tarchanoff, les grenouilles tenues dans la main réagissent moins bien aux excitants chimiques que les grenouilles tenues par un crochet; comme si l’excitation cutanée, par la main, diminuait l’excitabilité médullaire.

D’après M. Schlosser, l’excitation de certains points de la périphérie cutanée atténue les effets de l’excitatiou qui porte simultanément sur d’autres points.

D’après M. Freusberg, on arrête facilement les actions réflexes des membres postérieurs d’un chien, en excitant fortement les muscles ; par exemple en les maintenant dans l’extension. Il semble en conclure que ce sont surtout les nerfs sensitifs musculaires qui peuvent arrêter les actions réflexes.

M. Luch singer a constaté, sur une couleuvre, des actions réflexes d’arrêt analogues. L’animal, étant suspendu, s’agite et recourbe son corps en tous sens ; mais si l’on excite légèrement le tégument, le relâchement général survient aussitôt ; ce qui ne peut s’expliquer que par une action réflexe d’arrêt. Ainsi, alors qu’une première excitation a amené un mouvement, une seconde excitation amène le relâchement de ce mouvement.

C’est ainsi de môme que M. Dumon pallier, en agissant sur des hystériques, provoque par une première e citation le sommeil, et, par une seconde excitation de môme nature, et qui porte sur le même point, la cessation de ce sommeil.

Si nous avons ainsi multiplié les exemples d’actions inhibitoires, directes ou réflexes, c’est parce que cette fonction remarquable du sys-

NOTES ET APPENDICE. 33o

tème nerveux nous parait de nature à expliquer, mieux que toute autre théorie, la plupart des phénomènes du somnambulisme.

Il est certain, d’une part, que l’excitation d’un point du système nerveux peut faire cesser l’activité d’un autre point du système nerveux, une excitation de la périphérie diminue, dans certaines conditions, l’activité des centres nerveux-, c’est là la conclusion générale que l’on peut tirer des dilTérents faits relatés plus haut.

D’autre part, quand les centres nerveux sont dans un certain état de relâchement ou de paralysie, une excitation périphérique, faible et soudaine, peut faire subitement cesser cet état d’impuissance et de paralysie.

Appliquant ces données au somnambulisme, nous voyons d’abord des excitations faibles qui agissent sur les centres nerveux et les paralysent dans quelques-unes de leurs fonctions ; d’autre part, une fois que ces centres nerveux sont ainsi paralysés, une autre excitation faible fait cesser leur paralysie, et les ramène à l’état normal.

On pourrait, dans une certaine mesure, comparer le système nerveux à un individu marchant sur la crête d’un mur. Une secousse le fait chanceler et tomber dans le précipice ; mais une nouvelle secousse en sens inverse pourra le remettre en équilibre.

On conçoit par là l’influence de l’habitude et de l’éducation. Il semble que peu à peu, au fur et à mesure des expériences successives, le cerveau prenne de plus en plus l’habitude de ces cbangements d’équilibre. Son équilibre devient de plus en plus instable. Taudis qu’au début des excitations fortes et répétées étaient nécessaires pour le faire tomber ; plus tard, alors qu’il a pris l’habitude de cette chute, la plus légère excitation est devenue apte à la provoquer.

Certes, il ne faut pas se croire satisfait quand on a trouvé un mot pour exprimer des phénomènes aussi complexes. Le mot inhibition ne fait que dissimuler notre ignorance. Ce n’est pas l’explication, c’est simplement l’énoncé du phénomène. Nous disons ceci ; une excitation faible peut déterminer l’arrêt d’activité de certains éléments nerveux ; mais ce n’est pas la solution satisfaisante du problème. Non vraiment; il faudrait encore montrer comment telles excitations, plutôt que d’autres, provoquent ces elTets inhibitoires. Or la raison d’être nous en est complètement inconnue.

Si maintenant, en restant dans le domaine strictement expérimental, nous comparons les phénomènes du magnétisme aux divers phénomènes observés par les physiologistes sur les animaux; nous pouvons en déduire la série des conclusions suivantes, qui constituent, je crois, à peu près toute la théorie possible à édifier aujourd’hui :

1» Des excitations faibles, de diverses natures, peuvent arrêter, par voie directe et surtout par voie réflexe, l’activité des centres nerveux ,

l’homme et l’intelligence.

ri3G

2" Des excitations faibles, optiques, ac<justique.s, tactiles, de nature indéterminée, peuvent arrêter l’activité des centres psychiques, et produire un état d’automatisme à tous les degrés, qui est le somnambulisme ;

3“ La facilité avec laquelle ces actions inhibitoires se produisent va en croissant, au fur et à mesure des expériences successives ;

4® L’état de suspension d’action ou d’arrêt produit ainsi dans les centres nerveux par une action réflexe inhibitoire, peut être à son tour suspendu par une excitation faible ;

0“ L’état de somnambulisme provoqué par une action faible inhibitoire peut être suspendu par une autre action faible inhibitoire agissant en sens inverse de la première.

Page 1