‹ L'homme et l'intelligenceChapitre 59 sur 71 · X. — Influence des souvenirs inconscients sur le caractère · texte numérisé non relu

X. — Influence des souvenirs inconscients sur le caractère

Assurément notre état psychique dépend de plusieurs éléments différents ; de notre tempérament propre, des perceptions conscientes ou inconscientes produites par l’état de nos viscères, et aussi des souvenirs conscients ou inconscients qui se sont accumulés dans la mémoire.

Il n’est pas nécessaire que ces souvenirs soient conscients pour exercer quelque influence. Souvent tel souvenir reste à peu près ignoré ; il n’en est pas moins puissant pour modifier l’état mental.

En s’analysant avec quelque soin, on arrive parfois à démêler des causes sourdes dont on ne saurait soi-même, sans un examen attentif, pénétrer l’influence.

Ainsi par exemple, on éprouve parfois tels sentiments de tristesse ou de gaieté, d’inquiétude ou de sérénité qu’on s’explique assez mal. La plupart des individus ne vont pas au-delà, de cette constatation. C’est à peine même s’ils se donnent la peine de la faire. Ils sont gais ou tristes, tranquilles ou agités, presque sans le savoir, et ils mènent leur vie, s’abandonnant sans réfléchir à ce qu’ils appellent leur caractère.

Mais s’ils viennent à chercher la cause de cette tristesse ou de cette gaieté, ils la trouveront assurément dans quelques-uns des faits de leur existence, faits ayant laissé une trace, qui, quoique inconsciente, n’en est pas moins efficace pour la direction de l’esprit.

Voici un individu par exemple, qui a perdu il y a plusieurs années un ami, qui lui était très cher, ou sa femme qu’il aimait tendrement, ou un enfant adoré. Est-ce à dire que pendant les dix, quinze, trente années qui vont suivre, à chaque instant le souvenir de sa douleur sera présent à son esprit, et lui reviendra douloureux et amer ? Non certes. Il aura l’esprit parfaitement libre ; il agira, pensera, vivra, comme si ce souvenir triste n’existait pas. Et cependant il n’est pas

NOTES ET APPENDICE

douteux que la direction générale de ses pensées reste sous l’inllueiice de ce souvenir pénible. Une vague tristesse sera jetée au milieu de tous les évènements de sa vie. Même à sa joie et à ses rires, un certain sentiment pénible sera mélangé, dont il ne se rendra compte qu’à de rares intervalles.

C’est pourquoi, sans doute, les hommes d’un certain âge n’ont plus la charmante et insouciante gaieté de l’enfance. Les amertumes, les déceptions, les trahisons, les douleurs, se sont mêlées si intimement à leur existence, qu’elles ont donné au caractère de l’homme mûr une tristesse vague, inconsciente, qui se répand uniformément sur toutes ses conceptions intellectuelles.

Ce que nous disons de la tristesse se peut dire aussi de la joie. Tel grand triomphe, tel succès éclatant, jette pendant quelque temps une vive satisfaction sur toutes les pensées, alors môme qu’on a oublié, au moment même où Ton est gai, la cause de cette gaieté.

Comme on Ta dit depuis longtemps, nul fait ne disparaît de la mémoire : tout se fixe en elle. Tout agit sur nous, et laisse une trace indélébile. Notre existence intellectuelle du moment est la résultante de toutes les impressions reçues dans notre existence passée. Combien peu, dans l’immense nombre, sont perçues par la conscience ? qu’il faut d’attention pour les démêler, les retrouver, discerner ou comprendre leur influence?

Bien peu d’hommes, non seulement peuvent faire cette analyse, mais même songent à la faire : et encore, môme pour ceux qui s’étudient, est-il impossible d’arriver à une analyse quelque peu satisfaisante. Le résultat est toujours imparfait.

La conscience n’est qu’une petite ouverture au voile épais qui nous dérobe à nous-mêmes nos opérations intellectuelles. Nos actes, nos sentiments, notre caractère, sont produits par des phénomènes qui ont été conscients, mais qui cessent bientôt de l’être.

Quand on a une inquiétude, un souci, une douleur, un remords, on croit peut-être, quand on n’y pense plus, que tout est fini. Quelle naïveté de croire à la possibilité de l’oubli ! cette inquiétude, ce souci, cette douleur, ce remords, existent, non pas dans la conscience qu’on peut distraire, et qui oublie; mais dans l’intelligence, qui fatalement garde l’empreinte de ce qu’elle a reçu, et qui est impuissante à effacer un souvenir, quel qu’il soit.

En un mot la conscience peut oublier : l’intelligence n’oublie pas.

XL — Nouvelle expérience d’objectivation.

J’ai eu la bonne fortune de pouvoir contrôler les expériences d’oàjectivatwn faites sur les deux personnes A et B, par des expériences

l’homme et l'intelligence.

faites sur un de mes amis. Il s’est trouvé que C...,surqui je n'avais jamais essayé le somnambulisme, était en réalité très sensible. La seconde fois que j’ai réussi à l’endormir, je n’ai cependant pu produire ce jour là chez lui l’illusion de la personnalité; à la troisième séance, son sommeil n’a pas été encore assez profond pour obtenir ce phénomène ; la quatrième fois, il en fut de môme; mais, à la cinquième séance (2o avril 1883), il y a eu un commencement d’objectivation, et enfin, k la sixième séance (5 mai 1883), l’amnésie de la personnalité a été aussi complète et aussi éclatante que chez A et chez B.

Lorsqu’il n’était pas complètement endormi, et que je lui annonçais son changement en telle ou telle personne, lui-môme me disait: «je ne suis pas assez endormi, je ne pourrais pas oublier qui je suis. » Mais, quand il est profondément endormi, alors aussitôt, si on lui dit qu’il est changé en vieillard, en femme, etc., ses traits changent; il se conforme aux attitudes de la personne qu’il croit être; tous les souvenirs se rapportant à ce personnage nouveau reviennent à sa mémoire ; tous les souvenirs qui no*s’y rapportent pas disparaissent de sa mémoire.

J’ai essayé sur lui trois ou quatre objectivations.

En prêtre : Il se dispose à recevoir des confessions, écoute avec la plus scrupuleuse attention les billevesées qu’on s’amuse à lui dire ; s’indigne quand on ne lui parle pas sérieusement. Pendant une demi-heure au moins, il joue ce rôle avec une dignité triste qui ne se démentit pas. Un de nos amis, présent à cette séance curieuse, s’amuse à dire : « A bas la calotte. » G... joint les mains, et avec une onction ineffable dit : < Pardonnez-leur, mon Dieu ! ils ne savent pas ce qu’il font. •

En cabotin : Il change aussitôt ses allures, prend des attitudes dégingandées, un langage baroque; dit qu’il veut entrer dans la boite à Molière. On l’attend pour le trois; mais il s’enf... il a des amis qui l’attendent au Chat noir ; il est un peu saoul ; mais ça ne l’empêchera pas de jouer.

En femme, son premier mot est ; « Ne me chiffonnez pas « . Il prend le rôle d’une femme légère...

En vieillard. Il s’assied sur un fauteuil en geignant, en se tâtant les genoux ; demande une canne pour marcher, tousse en parlant, respire difficilement. Au lieu de s’imaginer qu’il est devenu un vieillard de l’époque actuelle, il croit être un vieillard de 1833 par exemple. Il parle alors de ses souvenirs de jeunesse, qui sont confus et nageant dans le brouillard, et qui se rapportent à la période actuelle. « Démon temps disait-il, on allait aux pièces de Victor Hugo, j’ai môme assisté du vivant de Victor Hugo k la reprise de Le Roi s’amuse. > Quand on lui parle des évènements qui ont suivi la mort deM. Grévy, il n’entre dans aucun détail, dit seulement que cela a fait beaucoup moins de bruit qu’on ne croit, et qu'en réalité il s’est passé peu de chose. H ne donne

NOTRS F.T AI’PRNDICE.

d’ailleurs aucune indication précise sur les faits qui se rapportent à 1 époque à laquelle il croit vivre. Il reste dans le vague, et se contente de dire que c’est la même chose que de son temps ; « il n’y a que moi qui suis devenu plus vieux. »

En personnage de comédie, et particulièrement en Harpagon. Il retrouve alors, plus ou moins, les expressions de la pièce de Molière; mais s’imagine vivre réellement, et non jouer un rôle. Son premier geste a été de tilter ses poches; il n’écoute que d’une oreille distraite tout ce qu’on lui dit, et à voix basse murmure toujours ; « j’ai peur qu’ils ne me prennent rwnn argent. »

Ici se place une expérience curieuse. Alors qu’il s’est complètement incarné dans le personnage de Molière : parlant à Valère, à Marianne, à Frosine, à Maître Jacques, à La Flèche, îi Cléante, par conséquent étant comme transporté au xvn® siècle ; on lui dit à brûle-pourpoint. « Tout cela, c’est de la plaisanterie, on sait que vous ôtes très-riche ; vous avez des rentes sur l’Etat, et des obligations de chemins de fer. » Il se passe la main sur le front. «Qu’est-ce que cela signifie? dit-il, ils sont fous... Je ne comprends pas. « et il a presque une crise nerveuse, et un certain désordre intellectuel qui persiste pendant quelque temps (1).

Je ne doute pas que ces expériences ne puissent être reprises et appliquées îi différents somnambules. 11 serait bien intéressant de les varier de dilférentes manières.

VllI. — Expériences d’amnésie.

On peut chez les somnambules provoquer de curieux phénomènes d’amnésie.

Je citerai l’exemple de mon ami G., cas intéressant, parce que précisément G., supérieur comme intelligence aux deux femmes A et B dont j’ai raconté plus haut les discours, peut se rendre compte des phénomènes psychiques qui se passent en lui, et les analyser avec un soin extrême.

Je reproduis textuellement une des conversations que j’ai eues alors avec lui. On verra à quel point ces sentiments se rapprochent de ce qu’on observe dans certains délires, et aussi dans certains aphasies.

Moi. Vous vous appelez Durand.

Lui. Je ne veux pas m’appeler Durand.

.Moi. Vous vous appelez Durand ; et vous allez oublier votre nom.

Lui. Gomment voulez-vous que je m’appelle Durand? D’ailleurs je

(i) Déjà, sar .4. changée en petite fille, j'avais observé quelque chose d’analogue lorsqu’on lui avait demandé si l’histoire du Chaperon rou/je est morale: elle avait dil ne pas savoir ce que c’est qu'être moral.

ri'iü l’hommic i:n i.’intku.igenck.

n’oublierai pas mon nom, car je me le répète tout bas, pour ne pas l’oublier.

Une pause.

(X... lui demande alors) Comment vous appelez-vous?

Lui. Je m’appelle Durand... (Il sourit). Je sais bien que ce n’est pas vrai : mais enfin maintenant je m’appelle Durand.

A"... Mais quand vous êtes éveillé, comment vous appelez-vous?

Lui. Durand... non, pas Durand; un antre nom que je neveux pas dire.

A’... Voyons! dites-le.

Lui. Non ! je ne sais pas... Pourtant je le connais ; je l’ai sur le bout de la langue; mais je ne peux pas le dire.

A... C’est peut-être Arthur?

Lui. Que c’est bête! Vous connaissez bien mon nom.

A... Alors, dites-le!

Lui. Voilà la difficulté, je le connais, mais je ne peux pas le trouver-

A... N’est-ce pas C... ?

Lui. Oui, C... C... (et il répète avec satisfaction à plusieurs reprises le même mot)

On retrouve en effet dans certaines formes de délire une période pendant laquelle l’idée délirante, absurde, (comme celle de s’appeler Durand» par exemple), fait effort pour entrer dans l’intelligence. D’abord l’intelligence résiste, et tâche de s’opposer à cet envahissement. Puis de jour en jour l’idée absurde tend à prendre le dessus, jusque au moment où elle domine et écrase la raison.

De même chez C... peu à peu l’idée qu’il s’appelle Durand finit par devenir triomphante. Au bout de cinq à six minutes, il est tout à fait persuadé qu’il s’appelle Durand, malgré une nuance de scepticisme, qui va en s’aflâiblissant à mesure que l’expérience se prolonge.

Ce qui manque au somnambule, c’est une certaine force de résistance aux idées suggérées. Il y a non-seulement automatisme physique, mais encore automatisme psychique, de telle sorte que nulle résistance ne peut être établie à une idée suggérée, quelque fausse qu’elle paraisse.

Remarquons aussi ce curieux dédoublement. C... juge absurde l’idée envahissante, et cependant il se laisse envahir. Tout comme un individu, pris du délire de persécution, par exemple, juge ces idées de persécution tout à fait absurdes, et n’en est pas moins de plus eu plus dominé par elles.

Nous aussi, parfois, quand nous sommes envahis par une de ces idées fixes, saugrenues, dont nous parlions tout à l’heure, nous n’avons pas la puissance de nous en délivrer.

Mais ce qu’il y a d’intéressant dans l’étude du somnambulisme, c’esi qu’on peut, par la production de cette névrose, créer un délire passager, expérimental, et une amnésie, partielle, ou plus ou moins étendue.

NOTKS KT APPENDICE.

n'il

Quant îi l’amnésie verbale, n’y a-t-il pas l’état normal quelque chose d’analogue? Souvent nous oublions un nom que nous savons parfaitement, et que nous avons conscience de savoir. Le vieillard qui ne peut pas se rappeler le nom de son fils, connaît parfaitement ce nom, mais il ne peut, à son gré, le faire reparaître à sa mémoire fatiguée.

Chez C... le nom n’était pas oublié, mais il avait perdu la faculté de le faire reparaître à son gré. Souvent il y a dans l’aphasie des phénomènes du même ordre.

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