Travaux du laborat. de M. Mareij, année 1876, p
2. Cette opinion sur la paralysie du pneumogastrique n’est pas tout à fait exacte. J’ai vu souvent des chiens, profondément chloralisés ou chloroformés, dont le pneumogastrique n’était pas paralysé. Son excitation amenait encore l’arrêt du cœur.
tôt l’iris se dilatera. Il y aura donc réaction sans qu’il y ait eu douleur.
C’est pourquoi il est permis de supposer que l’arrêt du cœur, l’abaissement de la pression artérielle, la dilatation de l’iris, sont des actions réflexes, jusqu’à un certain point indépendantes de la douleur. Elles coïncident avec la douleur, mais ne sont pas produites par elle. D’une part, en effet, si l’on supprime les centres cérébraux, ces réflexes n’en persistent pas moins ; d’autre part, ils se produisent avec des excitations faibles, non douloureuses, aussi bien qu’avec des excitations intenses, pendant l’anesthésie même complète.
L’excitation forte d’un nerf de sensibilité semble donc avoir deux résultats : d’une part, elle va dans le cerveau produire une sensation de douleur ; d’autre part, s’irradiant dans la moelle et ' le bulbe, elle se réfléchit sur les organes délicats et impressionnables, tels que le cœur et l’iris, [ii]
Nous pouvons ainsi en dernière analyse admettre ces deux points ;
2° La douleur provoque des mouvements instinctifs et coordonnés, analogues aux mouvements de défense, caractérisés parle cri, la contraction des muscles de la face, et une flexion générale du corps. Ce sont des actions réflexes qu’on pourrait appeler volontaires.
3° La douleur coïncide avec V arrêt du cœur, la dilatation de Viris, l’abaissement de la pression artérielle ; mais ce n’est pas la douleur qui provoque ces actions réflexes : elles sont simplement simultanées, et produites par la même cause.
l’hommk et l’intelligence.
De la cause et des caractères physiologiques de la
douleur.
Un grand nombre de philosophes ont recherché dans des raisons métaphysiques la cause de la douleur ; il semble cependant que l’étude physiologique de ce phénomène soit plus accessible, plus solide, et plus profitable. J’ai fait sur ce sujet un certain nombre d’observations et d’expériences, et je vais essayer de les exposer méthodiquement.
D’abord, entre une perception sensitive et une sensation douloureuse, il y a une série de gradations insensibles, en sorte qu’il n’est pas possible de distinguer une perception sensitive forte d’une sensation douloureuse faible.
Prenons quelques exemples : si l’on met la main dans l’eau à 40 degrés, c’est une perception sensitive: quelques degrés déplus, et la perception commence à devenir désagréable : à oO degrés, elle est nettement douloureuse.
Si l’on presse la peau, on a une sensation qui n’a rien de pénible : pour peu qu’on augmente la pression, la sensation ira en augmentant d’intensité, et finira par être très-douloureuse.
Des courants électriques, d’intensité graduellement croissante, ne tardent pas à devenir difficiles à supporter et finalement insupportables.
On pourrait ainsi prendre tous les nerfs sensitifs, tous les organes, tous les genres de sensibilité, sauf peut-être les nerfs optique, olfactif et acoustique, et on verrait que constamment l’excitation forte d’un nerf produit de la douleur.
i.A nouLErm. 15
Différentes considérations pathologiques viennent à l’appui de cette loi.
11 ne faudrait en effet pas croire qu’un nerf a une sensibilité invariable, et que les conditions de sa transmission sont aussi régulières que la transmission d’un courant électrique dans un fil de métal. Tout au contraire, l'état physiologique du nerf a une importance extrême sur la forme de la transmission nerveuse.
Ainsi, quand le bras est fortement comprimé au-dessus du pli du coude, au moment où il y a de la tliermo-hypéresthésie, un quart d’heure après le début de la compression des nerfs, il suffit de presser fortement un doigt de la main, pour faire éprouver au patient une vive douleur. Cette douleur semble une sensation de chaleur, mais ce n’en est pas moins une vraie douleur : cependant les centres ne sont en rien modifiés par cette compression périphérique.
Dans tous les cas de phlegmon, d’arthrite, de névralgie, etc-, le moindre contact est douloureux; la plus légère excitation dans la sphère du nerf hyperesthésié produit une douleur intense, extrêmement redoutée par le malade.
Cet état d’hyperesthésie des nerfs, à la suite de causes diverses, soit inflammatoires, soit névralgiques, explique fort bien comment l’avulsion d’une dent malade est [dus douloureuse que celle d’une dent saine, l’incision de la peau phlegmoiieuse plus pénible que celle de la peau intacte. Ce sont comme des tissus tout préparés à la douleur par les souffrances antérieures; et une incision au milieu de ces tissus est toujours beaucoup plus douloureuse qu’au milieu des tissus sains. L’observation de chaque jour est là pour le prouver.
Cette différence de sensibilité entre des parties enllammées et des parties saines est telle que certains organes, absolument insensibles normalement, deviennent sensibles aux excitations
16 l’homme et l’intelligence.
douloureuses, quand ils s’enflamment. Aussi pouvons-nous, depuis les expériences de Flourens, regarder comme démontré que les tendons enflammés sont sensibles, ce que l’on peut du reste expliquer très-bien, si l’on se rappelle qu’il y a des nerfs dans les tendons. C’est même un utile rapprochement à tenter que de comparer cette sensibilité des tendons malades à la sensibilité des nerfs malades. Le nerf hypéresthésié a gagné autantde sensibilité que le tendon, et entre un nerf malade et un nerf sain, il y a la même différence de sensibilité qu’entre un tendon malade et un tendon sain. Seulement la sensibilité du nerf sain est déjà exquise, tandis qu’elle est très-obscure sur le tendon sain. Romberg déclare que le tii’aillement d’un nerf sain est peu douloureux, tandis que le tiraillement d’un nerf enflammé est atrocement pénible.
Un fait intéressant nous montre bien la différence qu’il y a entre l’excitabilité d’un nerf sain et celle d’un nerf enflammé, en dehors de toute condition psychique. M, Tarchanoff a montré qu’en excitant le mésentère ou l’intestin d’une grenouille, on n’obtenait pas facilement le réflexe d’arrêt cardiaque signalé par M . Goltz. Si on laisse le péritoine exposé à l’air, en quelques heures il s’enflammera, et les nerfs sensitifs seront tellement hypéresthésiés qu’il suffira du plus léger attouchement pour arrêter les mouvements du cœur.
L’état des centres nerveux joue aussi un rôle qui est parfois très-important. Les gens névropathiques, les malades, les convalescents, souffrent pour peu de chose. Même une très-légère excitation leur paraît douloureuse. Ainsi le roulement d’une voiture sur le pavé, l’ébranlement de leur lit, un bruit un peu fort, une lumière trop vive, leur deviennent insurportables.
Ces considérations sur l’état des nerfs et leur rapport avec la sensibilité ont un certain intérêt en physiologie psychologique.
En effet nous savons maintenant que les nerfs et les centres nerveux sont dans un état d’équilibre qu’une excitation extérieure vient détruire. En dernière analyse, l’excitation d’un nerf n’est pas autre chose qu’un changement d’état de ce nerf, et une rupture d’équilibre. Helmholtz a nommé force de tension cet état des nerfs : on peut donc considérer la sensation comme étant une force de dégagement, résultant de la différence entre la force d’excitation et la force de tension des nerfs.
Supposons, par exempte, un système nerveux ayant un certain état F', qui représente sa force de tension, et une force d’excitation (électrique ou autre) dont la valeur F sera égale à F'. Toute la force F sera employée à annihiler la'force de tension F', et la sensation sera nulle : si au contraire F est plus grand que F', il y aura sensation, d’autant plus forte que la différence entre F' et F sera plus grande, et si nous supposons F' ayant une valeur constante, la sensation sera proportionnelle ‘ aux accroissements de F. Si nous appelons S la sensation, nous aurons S=F- F'.
Or, de fait, la force de tension des nerfs est loin d’être constamment égale ; quand le nerf est hypéresth^sié, il est en équilibre instable, pour ainsi dire, et cette force de tension est devenue très-faible, de sorte que la moindre force F sera suffisante pour provoquer une sensation ou une douleur. Toujours est-il que, soit à cause de l’augmentation de l’excitation (F) ou de la faiblesse de la tension nerveuse (F'), si la sensation (S) est très-forte, elle devient une véritable douleur.
Il est bon de faire remarquer aussi que la loi de l’équivalence
i. Je ne prétends pas ici entrer dans les détails de la loi psycho-pliysique, ni donner une formule quelconque de la sensatiou. 11 est clair que la loi de Fechner s’applique à de tout autres phénomènes que ceux qui sont examinés ici. (Voyez Delbœuf, La loi psychophysique. Ileoue philos., 1877, p. 22.5,)
l’homme et l’intelligence.
des forces est très probablement vraie en physiologie comme en physique, et que la sensation est moins forte s’il y a un mouvement, la force de dégagement se traduisant en partie par l’excitation des nerfs moteurs, et n’étant pas consacrée toute entière à faire naître une sensation. C’est ainsi qu’on peut expliquer comment une vive douleur se trouve soulagée par des cris et des mouvements tumultueux. Évidemment, ce n’est encore qu’une hypothèse, mais on peut admettre que cette hypothèse sera justifiée par des recherches ultérieures.
Pour résumer cette discussion, nous dirons :
4° La douleur est la perception d'une excitation forte, ou qui parait forte, par suite de l’état d’hypéresthésie des nerfs ou des centres nerveux, [ni]
Cette loi, qui n’avait pas été formulée par les physiologistes ou les psychologues qui se sont occupés de la douleur, n’est pas, comme on serait d’abord peut-être tenté de le croire, une banalité ; car elle peut conduire à quelques considérations assez générales.
Les recherches modernes ont à peu près démontré que le cerveau n’est pas un organe à fonctions diffuses ; mais que ses fonctions sont localisées dans telle ou telle partie : enfin des recherches, déjà très-anciennes, ont montré que le cerveau et le cervelet étaient insensibles à la douleur, tandis que le bulbe, l’isthme de l’encéphale, la moelle épinière, mais surtout les nerfs, étaient très-sensibles. On peut donc vraisemblablement admettre, d’une part que la sensation douloureuse a un centre, et d’autre part que ce centre n’est pas placé à la périphérie du cerveau, dans la substance corticale des circonvolutions, non plus que dans la substance blanche sous-jacente.
On pourra, il est vrai, se demander comment tontes les excitations, même faibles, n’arrivent pas à ébranler ce centre de la dou-
LA DOÜLEU».
leur, puisque tous les nerfs sensitifs sont certainement en rapport avec lui ; mais l’explication est facile à donner; en effet, selon la constitution organique de telle ou telle partie de l’encéphale, la résistance à l’excisation est plus ou moins grande. Ainsi, pour les centres dits psychomoteurs de Hitzig, la résistance est bien plus grande que pour les nerfs moteurs proprement dits. De même pour les nerfs sensitifs, les cordons postérieurs et l’isthme de l’encéphale, la sensibilité va en décroissant, à mesure qu’on s’éloigne de la périphérie des nerfs, et qu’on se rapproche de leurs centres. Autrement dit leur résistance à l’excitation, c’est-à-dire leur force de tension, va en croissant.
Ùu’on se reporte maintenant à la formule élémentaire donnée plus haut S = F — F'. La force de tension n’est pas autre chose que cette force de résistance dont nous parlions plus haut. Or F' étant devenu très-grand, il faudra pour qu’il y ait sensibilité à la douleur, que F soit aussi très-grand, et par conséquent qu’il y ait excitation très-forte. Dans les hypéresthésies centrales, comme celles de la migraine, par exemple, ou de certaines névropathies, F' est devenu bien plus faible qu’à l’état normal, et des excitations modérées arriveront jusqu’au centre de la douleur, et provoqueront un état douloureux.
Ainsi, au point de vue physiologique, la douleur n’est autre chose que la perception d’une excitation forte. Le sens musculaire, le sens de la température, les sensibilités tactiles, les sensibilités viscérales du grand sympathique, peuvent toutes, en s’exagérant, devenir des sensibilités à la douleur. La même excitation, qui tout à l’heure donnait une simple perception, produira, si elle devient plus intense, une sensation douloureuse ; en sorte qu’à un certain degré d’acuité, toutes les sensibilités se confondent en une seule qui retentit avec force et ébranle la cons-
cience.
l’homme et l’intelligence.
Il semble que, dans tous ces cas, il y ait dans l’encéphale un centre de la douleur, centre dont le siège n’est pas déterminé, mais dont on connaît les aboutissants. Ce sont les fibres qui sont à la partie postérieure de la capsule interne (Charcot, Tûrck), en sorte que, cette partie étant lésée, il n’y a plus de conduction des excitations périphériques. Ces fibres sont à la fois les conducteurs des impressions sensitives, tactiles, thermiques, musculaires, et des impressions douloureuses. Au delà, il y aurait des centres distincts pour chaque sensibilité spéciale. Le centre de la douleur serait profondément placé, et, soit par ses rapports anatomiques plus éloignés, soit par sa disposition propre, opposerait une grande résistance à l’excitation. Il ne serait ébranlé que par des excitations très-fortes [iv]
On ne pourra s’empêcher de remarquer à quel point cette loi delà douleur produite par une excitation forte, est utile et même nécessaire aux êtres vivants. Il faut que nos organes demeurent dans un certain état ; et tout ce qui peut d’une manière brusque, ou dans une mesure trop forte, détruire cet état fonctionnel, est nuisible à nos organes, et ne tarderait pas à les détruire. Or la douleur se charge de veiller sur nous, et de nous défendre contre nous-mêmes. Quand nous mettons la main sur un corps brûlant, nous sommes immédiatement avertis par la douleur, qu’il y aurait du danger pour notre main à la laisser en contact avec une matière désorganisant nos tissus. Avant même que nous ayons le temps de songer à tout cela, nous avons déjà retiré notre main. C’est un autre exemple de ces réflexes volontaires que nous citions plus haut. Notre action est tellement rapide,
1. Il est mutile d’ajouter que uous u’attachous pas à cette hypothèse plus de valeur qu’elle u’eu mérite, taut qu’elle ue sera pas confirmée par des faits expérimentaux. Mais elle explique assez bien la plupart des phénomèues pathologiques qui se manifestent dans les anesthésies de cause centrale.
tellement brusque, que la volonté n’y est pour rien. C’est ce qui se passe pour une grenouille dont la moelle supérieure est coupée, et qui retire sa patte brusquement, si on vient à la pincer.
Mais cet acte réflexe brusque n’aurait pas été suffisant : la nature y a joint la sensation de douleur, de sorte qu’à chaque état anormal, dangereux pour l’organisme, répond une perception de douleur. En ce sens la douleur est un véritable bienfait. C’cst la sentinelle de la vie ; elle nous arrête dans nos excès, et nous châtie sans pitié de nos fautes. Mais que de fois ne dépasse-t-elle pas le but? Et ne vaudrait-il pas mieux vivre peu de temps à l’abri de toute souffrance que de mener une longue existence empoisonnée par la douleur ?
Certes, nous pouvons nous poser cette question. Mais la nature se soucie peu de notre bonheur. Le seul but, ou, ce qui revient au même, le seul résultat des forces naturelles représentées par les êtres vivants, c’est la plus grande somme de vie possible. C’est à ce titre que la fonction douleur, qui veille sur nous, joue un rôle si important. La faim, la soif, la fatigue, le dégoût, sont encore des formes de la douleur, et cette douleur est d’autant plus vive que l’animal est plus intelligent : en un mot, il y a entre l’intelligence et la douleur un rapport tellement étroit, que les animaux les plus intelligents sont ceux qui sont capables de souffrir le plus.
Le système nerveux encéphalo-rachidien est constitué par deux parties bien distinctes : le système moteur et le système sensitif ; le système moteur est représenté par les cordons antéro-latéraux, les cornes antérieures de la moelle et du bulbe, les lobes cérébraux antérieurs et moyens ; tandis que le système sensitif est représenté par les cordons postérieurs, les cornes postérieures de la moelle, et les lobes occipitaux du cerveau. Or, en anatomie
comparée, on voit que, plus on s’élève dans la série animale, plus RICHET. — L’homme et l’intelligence, 2
l’hommk et l’intellioexce.
le système sensitif se développe relativement au système moteur. C’est sur l’homme que le système sensitif a pris la plus grande extension, par rapport au système moteur. Or le développement des parties sensibles est corrélatif au développement des forces intellectuelles. Quand le jugement, la mémoire, l’attention, sont très-développées, la sensibilité à la douleur est devenue exquise. Il ne faut pas nous en étonner ; la douleur n’existe ni dans l’excitation qui frappe un nerf, ni dans le nerf qui la transmet au cerveau, mais dans le cerveau qui la perçoit : c’est un ^ acte cérébral, quelque chose comme une vibration moléculaire de la substance nerveuse, d’autant plus intense, que cette substance nerveuse sensitive est plus développée et mieux organisée.
Ce qui est vrai pour les espèces est vrai aussi pour les individus. On pourrait presque mesurer l’intelligence d’un individu à sa sensibilité, toute condition pathologique étant mise hors de cause. Il y a longtemps, alors que j’étais interne à la Salpétrière, j’ai fait de nombreuses recherches sur la sensibilité des idiotes, des imbéciles, et des très-vieilles femmes ; toutes pauvres créatures dont l’intelligence débile était presque anéantie. Or, dans tous ces cas, la sensibilité à la douleur était presque nulle, en sorte qu’on aurait pu difficilement décider si elles étaient ou non insensibles. Chez les malheureux dont l’intelligence est détruite ou profondément altérée, la sensibilité consciente est aussi détruite et altérée.
Donc nous pouvons conclure en disant :
6° La douleur est une fonction intellectuelle d’autant plus parfaite que l’intelligence est plus développée.
De la durée de la douleur, et de l’influence du nombre des excitations sur la sensation douloureuse.
Cette partie de la question étant fort abstraite, je serai forcé d’entrer dans des détails assez difficiles à comprendre, et pour lesquels je demanderai l’indulgence du lecteur.
L’influence sur la douleur de la durée de l’excitation ne peut, je crois, être bien comprise que si l’on se rend compte des lois physiologiques de la sensibilité normale *.
Si l’on prend des courants éleelriques faibles, ils no sont d’abord pas perçus; mais si l’on augmente graduellement leur intensité, il arrivera un moment où ils seront perçus. Ce moment sera la limite de la sensation distincte.
Cette limite, variable pour les ditférents individus, n’est pas la même, selon qu’on va en augmentant ou en diminuant l’excitation, Il semblerait pourtant qu’elle dût être identique. Soit la
Fig. 1.
ligne OM, dans laquelle O est le point de départ: si en O l’excitation électrique est nulle, et va en croissant jusque en M, et si en M l’excitation est perçue très-nettement, je suppose que A
1. Ces phénomènes ont été, pour la première fois, je crois, démontrés par moi. Mes e.^périeiice-, faites au laboratoire de M. .Marey, au colléçre de France, sont soumiaircmeiit exposées dans une note communiquée à l’Académie des sciences (i déc. 187ü) et relatées avec plus de détail dans ma thèse inaugurale; Recherches expériin. et clin, sur la sensiüililé, 1877.(p. 137- 190),
24 f.’hÔmmk et l’intelligence,
sera la limite de la sensation distincte. Si au contraire on va en décroissant de M à 0, la limite de la sensation sera bien plus reculée, et on percevra A', qui sera la limite perceptible, alors qu’auparavant, en allant de 0 à M, A' n’était pas perçu.
Ce fait peut être comparé à ce qui se passe pour le sens de la vue. Si l’on suit de l’œil un objet qui s’éloigne, un oiseau par exemple, on pourra le distinguer encore ; alors même qu’il sera très-loin. Cependant il serait impossible de le voir à cette distance, si, au lieu de s’éloigner, il se rapprochait de nous.
Quoi qu’il en soit, en tenant compte de cette particularité qui aurait pu fausser les résultats, si elle eût été ignorée, on arrive, par l’exploration de la sensibilité au moyen des courants électriques, à constater différents phénomènes intéressants.
Soient deux excitations R et G, celles, par exemple, que la rupture et la clôture d’un courant de pile provoquent dans les tils d’une bobine d’induction. Si elles sont très-éloignées l’une de l’autre, le sujet en expérience ne percevra rien, ni à la rupture, ni à la clôture, mais, si elles sont très-proches, il percevra une sensation réelle.
Il semble donc qu’il y ait dans ce cas une addition des deux forces R C, et que, séparées de fait, puisqu’il existe entre le moment d’application de chacune d’elles une durée notable, elles agissent sur le cerveau comme une somme de deux forces. Ainsi deux excitations peuvent produire un effet sensitif,quand elles sont rapprochées, tandis qu’étant isolées, elles ne produisent aucun effet.
Si, au lieu d’employer seulement deux excitations, on en emploie un plus grand nombre, on aura des résultats encore plus nets ; une secousse électrique ne produit rien, tandis que vingt secousses électriques très-rapprochées (500 par seconde) seront nettement perçues.
On arrive à la démonstration du même tait en prenant des courants électriques d’intensité faible, mais constante, et de fréquence graduellement croissante. Si, au début, l’intervalle entre deux secousses est d’une seconde, l’addition ne se fera pas, l’intervalle étant trop grand; si l’intervalle 1 1 1
est de -, -, - de seconde, l’addition ne s’établira pas encore, et il n’y aura aucune perception. Mais, quand l’intervalle ne sera
plus que de ^ de seconde, l’addition se
fera, et il y aura perception. On en trouvera la preuve directe dans le tracé graphique suivant (fig. 2) qui marque des interruptions électriques d’intensité constante. Ainsi qu’on peut le voir sur les lignes 1, 2 et 4, il y a des signaux électriques indiquant la fréquence croissante des excitations. Au moyen d’une disposition spéciale, le sujet en expérience arrêtait dès qu’il sentait. Par conséquent, le moment de la perception répond exactement à la lin des signaux électriques marqués sur les lignes 1, 2 et 4. On voit que, tant que les intervalles entre les excitations sont éloignés, il n’y a pas de perception; mais il arrive un moment où ils sont-assez petits pniir que l’addition se fasse.
Une quatrième démonstration du môme iait, très-importante au point de vue de la perception, peut se donner en variant, non plus la fréquence, mais l’intensité des courants. Si, par exemple, on prend des cou-
Kig. 2.
i/homiMT, et l’intelligence.
rants forts d’une part, et d’autre part, des courants faibles, qui ne sont perçus que ditTicilement, et qui ont les uns et les autres la même fréquence, le moment de la perception sera presque instantané pour les courants forts, et très-retardé pour les courants faibles. Le tracé suivant (fig. .3) montrera ce
Fig. 3.
phénomène. Sur chaque ligne, on voit des signaux électriques qui répondent alternativement à des courants, tantôt très-forts, tantôt très-faibles, quoique toujours nettement perçus. Les courants forts répondent aux lignes AA, et les courants faibles aux lignes FF, en sorte qu’un courant fort était toujours suivi d’un courant faible. Dès que le sujet en expérience percevait une sensation, il arrêtait lui-même le passage du courant de pile, et par conséquent le moment d’arrêt du signal répond exactement au moment où la sensation a été perçue. On voit à quel point la sensation est retardée pour les courants faibles (FF'), tandis que, pour les courants forts A, la sensation est trèsrapide, presque instantanée, quoique le moment d’arrêt du signal ne soit pas instantané. La longueur des lignes \A mesure exactement ce que les astronomes ont appelé V équation personnelle.
On peut donc regarder comme certain que, pour des excitations répétées et égales entre elles, le moment de la perception est d’autant plus retardé que leur intensité est plus faible,
et d’autant plus rapide que leur intensité est plus grande.
Enlin, par une série d’expériences trop compliquées pour être relatées ici, j’ai démontré que la persistance d’une excitation dans les centres nerveux a une durée proportionnelle à l’intensité de cette excitation.
La conclusion générale est que le nombre des excitations nécessaires pour amener une perception ou un mouvement, est inversement proportionnel à l’intensité et à la fréquence de ces excitations.
Tous ces faits, toutes ces lois, nous permettent de comprendre, plus exactement qu’on ne l’avait fait jusqu’ici, ce qu'est le travail cérébral. C’est un phénomène en tout point analogue au travail musculaire, et j’ai pu prouver que, sur le muscle, la fréquence, le nombre et l’intensité des excitations agissaient de la même manière que sur les centres nerveux sensitifs, en sorte qu’aux tracés obtenus par le moyen du muscle, répondraient d(‘s tracés analogues obtenus avec la perception, si celleci pouvait se traduire par une forme graphique.
Pour prendre une comparaison vulgaire, la transmission de l’excitation dans le nerf ressemble au courant électrique qui passe dans un fil de métal, tandis que l’excitation des centres provoque une sorte d’ébranlement analogue à la vibration d’une cloche qui continue à résonner longtemps après qu’elle a été frappée.
Ramenons cette explication à la formule donnée plus haut S = F — F'. Il se peut très-bien que, si nous prenons une somme m de forces F agissant pendant un temps très-petit, quoique F soit inférieur à F', il y ait sensation ; et nous aurons F < F', mais s’il y a, à la suite de plusieurs excitations, une sensation, il s’en suit m F > F'. Si nous supposons que le temps / est le temps pendant lequel l’addition nerveuse peut se faire, nous aurons la formule suivante :
l’homme et l’intelligence.
Il est clair que cette formule n’est autre chose que l’expression d’un fait, et ne doit pas être prise dans un sens mathématique rigoureux. D’abord, il est évident que la résistance des
centres nerveux à l’excitation est assez variable, et par consé-
quent F' est loin d’êtfe une force constante, même chez un seul individu, à des moments assez rapprochés.
En second lieu, ce n’est pas une simple addition, une somme m de forces ; car les forces F, pendant le temps t, ne restent pas constantes, mais vont en décroissant depuis le commencement jusqu’à la fin du temps t.
Quoi qu’il en soit, iV reste prouvé qu’il y a entre la contraction musculaire et l’action cérébrale une analogie incontestable. Dans le muscle, il y a à l’état normal une certaine élasticité ; dans le cerveau, est une force analogue que l’excitation doit surpasser pour produire un effet sensitif, et les forces extérieures vont, en s’accumulant dans les centres nerveux, produire un effet proportionnel à la durée, aussi bien qu’à l’intensité de l’excitation.
Il semble que cette comparaison entre l’organe de la pensée et l’organe du mouvement présente certains avantages au point de vue de la dynamique physiologique. Elle montre que le cerveau représente à la fois une force de tension et une force de dégagement. En tant qu’excitateur des actions musculaires, il agit comme force de tension, en tant que percevant des excitations sensitives, il agit comme force de dégagement : peut-être pourrait-on ramener toutes les excitations musculaires à une proligicuse série d’excitations sensitives antérieures accumulées et transformées, mais ce n’est encore qu’une hypothèse, et les sciences biologiques ne s’accommodent guère d’hypothèses.
L’étude de la douleur est singulièrement éclaircie par ces faits relatifs à la sensibilité normale, et il est facile de montrer que la douleur et la perception sensitive sont soumises aux mêmes lois, et que tout se passe comme si la douleur était une sensation forte.
Voici une expérience très-simple qui vient à l’appui de ce que j’avance.
J’ai fait construire une pince à pression graduée dont les deux mors sont mousses et arrondis : on peut ainsi saisir un repli cutané entre les deux mors de la pince. On augmente rapidement la pression jusqu’au moment où on sent la peau pressée assez fortement, puis on laisse la pince en place. Au bout de quelques instants, la douleur, qui n’existait pas d’abord, finit par apparaître. Elle vient graduellement, comme par ondées : à chaque seconde, c’est un élancement douloureux, plus douloureux que le précédent, en sorte que la douleur finit par devenir insupportable. Naturellement, la pression de la pince n’a pas augmenté, c’est la même excitation qui, en s’accumulant, a fini par produire de la douleur.
Voici donc une expérience que tout le monde peut reproduire facilement, et qui démontre, de la manière la plus formelle, l’influence de la durée de l’excitation sur la sensation douloureuse ; une excitation modérée, mais prolongée, produit le même effet, à la longue, qu’une excitation plus forte, mais qui dure moins de temps.
On pourrait d’ailleurs citer bien d’autres exemples. Un coup violent au pied détermine d’abord une sensation de contact, et plus tard seulement, quelques dixièmes de seconde après, la sensation de douleur.
Lorsqu’on est blessé par un instrument tranchant, la première sensation qu’on éprouve est une sensation de contact .• en géné-
30 l’mom.mI': h;t i.’intklligenge,
ral, l’instrument tranchant étant en métal, une sensation de froid. Les poètes de l’antiquité ont décrit le froid glacial que fait une lame acérée plongeant dans la poitrine, et cette observation est parfaitement juste : ce qu’on sent tout d’abord, c’est le fer qui paraît extrêmement froid, puis, au moment où l’incision est finie, et où le bistouri sort, on a le sentiment d’une cruelle déchirure.
Ainsi nous pouvons regarder comme démontré que pour la douleur, comme pour la perception, il faut un temps appréciable, et que la perception sensitive est en avance sur la sensation douloureuse.
11 semble qu’il y ait entre la perception sensitive et la douleur le même rapport qu’entre la non-perception et la perception sensitive. Ainsi nous avons montré plus haut que des courants élecriques, fréquemment interrompus et répétés, éveillaient une perception que ces mêmes courants, isolés ou séparés par un long intervalle, étaient impuissants à produire. De même ces courants isolés, assez forts pour être bien perçus, mais assez faibles pour n’être pas douloureux, deviennent très-douloureux, s’ils se succèdent avec une grande rapidité; car leurs effets s’accumulent dans les centres nerveux pour produire une sensation très-forte.
Revenons à la formule citée plus haut :
Il semble que la douleur dépende uniquement de l’intensité de
s, c’est-à-dire de l’excès de -- F sur F'. Or cet excès de --
F sur F' peut s’exprimer très-clairement en disant qu’il y a alors
un changement d’état des nerfs et des centres nerveux : plus
l’excès est grand, plus le changement d’état est considérable, et
LA DOULEUn. 31
par conséquent plus il y a de douleur, comme toutes les fois qu’il s’est fait un cliangementd’éiat considérable dans les nerfs. Ce n’est pas une simple, question de mots que de comprendre ainsi la douleur ; car cette délinition nous permet de bien concevoir Tutilité de la douleur. Il faut que l’organisme soit averti de l’état des organes: et il est nécessaire que tout changement d’étal soit accompagné d’un avertissement pénible, douloureux, qui nous force à réagir contre la cause extérieure qui désorganise nos nerfs. Il arrive alors ceci, c’est que chaque fois qu’un nerf change violemment d’état, il y a une perception sensitive forte et il y a douleur. En introduisant dans la formule les valeurs m et i, qui indiquent le nombre des excitations et la durée de leur accumulation dans les centres nerveux, on n’a plus besoin de recourir à aucune autre donnée inconnue, [v]
En résumé, nous avons ces deux lois relatives à la douleur:
G’ La douleur est la perception d'un changement d'état brusque et considérable dans les nerfs et les centres nerveux, et cet avertissement est nécessaire aux êtres vivants pour les engager à maintenir leurs organes dans l’état physiologique favorable.
7® Les excitations sensitives non douloureuses, en accumulant leur action dans les centres nerveux, finissent par devenir douloureuses.
8® Par suite de cette accumulation d'excitations, la perception douloureuse est presque toujours en retard sur la perception sensitive.
Un autre caractère do la douleur, c’est le retentissement pénible qui la suit, et qui, selon moi, la constitue presque tout entière. Voyez un malade à qui l’on fait une incision. Il cric au moment de l’opération; mais celte opération a duré à peine une seconde, et le malade, au moment où il se plaint, devrait avoir
32 l’homme et l/rNTELEIGENCE.
cessé de souffrir. Il n’en est pas ainsi malheureusement. Le patient gémit et se plaint pendant plusieurs minutes de la douleur qu’il a subie. En réalité, il l’a subit encore. Ses contorsions et ses plaintes prouvent que la douleur persiste, et qu’elle n’a pas cessé avec l’incision, comme on le dit banalement. Qu’il dise, « cela m’a fait mal » : rien de plus simple, car il attribue tout au moment de l’incision ; tandis qu’en réalité c’est l’ébranlement nerveux qu’elle a amené qui fait toute la douleur. Supposez qu’une seconde après l’opération, il ne souffre pas de l’incision, et qu’il ne soit pas plus ébranlé que si on lui avait ouvert un abcès depuis six mois, en réalité, il ne serait pas à plaindre, et il ne se plaindrait pas.
Prenons un autre exemple encore plus démonstratif. Une étincelle électrique ne dure guère plus d’un millième de seconde, supposons même un centième de seconde : or, si la bobine d’induction est très-forte, et la source d’électricité très-intense, la douleur produite par cette rapide excitation est atroce. Peut-on dire cependant qu’une douleur qui dure un centième de seconde soit cruelle? En réalité, on souffre bien plus longtemps; pendant dix minutes on conserve un ébranlement pénible, douloureux, une véritable douleur. Souffrir pendant un centième de seconde, ce n’est pas soufff’ir ; et pour ma part j’accepterais volontiers de subir une douleur, quelque aiguë et intense qu’elle soit, si elle ne devait durer qu’un centième de seconde, et ne laisser, après elle, ni ébranlement, ni souvenir.
Ainsi la douleur est constituée presque uniquement par le souvenir de la douleur, ou plutôt une excitation douloureuse forte ébranle le système nerveux et la conscience, pendant un temps prolongé, bien au-delà de la durée de l’excitation ellemême. Il faut en revenir toujours à la comparaison avec la cloche qui résonne pendant longtemps, quand elle a été forte-
ment ébranlée. De même le système nerveux sensitif vibre après une excitation forte, et c’est seulement la durée de cette vibration qui fait qu’il y a une douleur. Cette observation me parait fondamentale pour l’étude des phénomènes de la mémoire et du souvenir. En effet, le temps présent n’existe pour ainsi dire pas; le moment où j’écris est déjà loin de moi, et, s’il me parait encore le présent, c’est que son souvenir est très-vivace. Le présent est un souvenir très-récent : c’est une vibration qui n’est pas éteinte, pour les phénomènes douloureux comme pour les phénomènes sensitifs, et, d’une manière très-générale, pour toutes les manifestations intellectuelles. Le passé se confond donc avec le présent : le souvenir tout récent d’une excitation forte est comparable à la perception même de cette excitation, et ce serait non-seulement une faute de bon sens, mais encore une erreur scientifique que de vouloir limiter la durée d’une perception à la durée mathématique de l’excitation qui l’a provoquée.
Il y a ici deux phénomènes qui sont corrélatifs : d’une part, la durée nécessaire à l’excitation ; d’autre part, la persistance de cette excitation. En général, la douleur ne survient pas immédiatement, il faut du temps pour qu’elle se produise, il faut aussi du temps pour qu’elle disparaisse. C’est comme une sorte d’inertie qui fait qu’une masse exige un certain temps pour entrer en vibration, et que cette vibration persiste bien au-delà de l’application de la force qui l’a fait vibrer.
Un fait sur lequel je tiens à attirer l’attention, c’est que tous les anesthésiques en général, et en particulier le chloroforme, agissent sur la douleur surtout en supprimant ce retentissement prolongé. Un malade à demi chloroformé se débat et crie pendant qu’on l’opère, mais chez lui les signes de la douleur ne persistent que peu de temps. Au moment où on fait l’incision qui excite fortement le nerf, le malade pousse un cri, puis il se
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tait, et continue à dormir. Réveillé, il n’a conservé aucun souvenir de ce qui s’est passé. Souvent aussi, on voit un cri de douleur se terminer par un chant joyeux, comme si, dans le cerveau empoisonné, les impressions passaient sans laisser de traces. Avec le cliloral, avec l’opium, les phénomènes sont analogues. Il semble que la sensibilité soit émoussée, non pas seulement parce que la douleur nerveuse est moins forte ; mais surtout parce qu’elle persiste moins de temps, et que le souvenir d’une excitation douloureuse est devenu comme effacé, s’est amoindri pour ainsi dire, et s’est éteint rapidement dans la conscience endormie, [vi]
De là cette conclusion suffisamment justifiée par ce qui précède :
9° La douleur est constituée par un ébranlement du système nerveux sensitif et de la conscience qui persiste bien plus longtemps que la cause qui Va produite.
10'’ Les anesthésiques agissent surtout en supprimant le souvenir et l'ébranlement de la douleur, ce qui revient à supprimer la douleur même.
Remarquons maintenant le contraste étrange qu’il y a, pour la sensibilité à la douleur, entre les gros troncs nerveux et les dernières ramifications cutanées des nerfs. Une vaste brûlure intéressant la moitié de la jambe est bien plus douloureuse que le serait la brûlure du nerf sciatique. Un grain de poussière sur la conjonctive oculaire fait presque autant de mal qu’une balle traversant la cuisse, et il n’y a aucun rapport rigoureux à établir entre l’excitation même et la douleur produite par celte excitation. Autrement dit, par suile de la disposition des nerfs à leur périphérie, il peut se faire qu’une excitation très-faible de la peau soit très-douloureuse, alors qu’une excitation forte des troncs nerveux n’est pas sentie bien fortement.
LA nOüLEUn.
Une expérience très-curieuse montre bien quelle est l’influence des organes nerveux périphériques qui renforcent l’excitation. Si une grenouille est empoisonnée par la strychnine, son système nerveux sensitivo-moteur est excité de telle sorte que la moindre excitation de la peau, le plus léger contact, produisent un tétanos général de tous les muscles : mais si, au lieu de toucher la peau, on touche le nerf lui-même, qui est évidemment le seul conducteur de ces impressions sensitives, il’n’y aura aucun tétanos. J’ai même, en agissant avec précaution, souvent pu détruire complètement le nerf par le fer rouge, sans provoquer cette réaction réflexe que la moindre excitation tactile amène si facilement. Cette expérience est très-instructive; car elle démontre le rôle considérable que jouent, dans toute excitation nerveuse, les appareils nerveux de la périphérie tégumentaire.
Il est très-probable qu’il en est de la sensibilité à la douleur comme de l’exciLo-motricilé de la moelle, et que les lésions traumatiques de la peau excitent les centres, bien plus (juo ne font les lésions traumatiques des nerfs. Il y a là évidemment pour les nerfs de sensibilité générale un fait analogue à l'cxcitabilité des nerfs spéciaux. Les impressions lumineuses n’exciteraient ni le nerf optique, ni les tubercules quadrijumeaux, ni les centres gris des couches optiques, si elles agissaient directement sur ces organes ; mais, quand elles frappent la rétine, elles agissent de telle sorte que la rétine, et, par suite, le nerf optic[ue, se trouvent excités ; il y a donc eu renforcement de l’excitation par le fait même de l’expansion nerveuse rétinienne, disposée de manière à être s'ensible aux excitations luinineuses. Cette exijuise sensibilité se retrouve aussi pour l’organe de l’ouïe, alors que la membrane basilaire et les fibres de Corti renforcent l’excitation des ondes sonores. Ces ondes sonores, si elles agissaient directement sur le
l’homme et l’intelligence.
tronc nerveux, ne pourraient produire aucun etfet sensitif, mais en agissant sur les expansions du limaçon membraneux, elles sont renforcées, et deviennent capables d’être perçues.
Au point de vue de la nature même du courant nerveux, cette question a une grande importance, quoiqu’elle soit encore très-obscure, et il est très-probable que la physiologie nerveuse fera des progrès surtout dans ce sens. Les expériences faites jusqu’ici sont loin de juger la question : ce ne sont que des faits épars, dont la synthèse totale, permettant de donner l’exposé dogmatique de la transmission des excitations par les nerfs, n’est pas même ébauchée. Quoi qu’il en soit, le rôle des expansions nerveuses terminales est considérable, aussi bien pour les excitations sensorielles, que pour les excitations sensitives du tact et de la douleur.
Peut-être convient-il de rapprocher de ces faits le phénomène étrange et inexpliqué appelé par quelques pathologistes la stupeur locale. Quand un membre est atteint par un violent traumatisme, un boulet, un éclat d’obus, un broiement par un engrenage, la douleur est presque nulle : c’est une sensation de gêne et d’engourdissement : ce n’est pas la douleur aiguë qui devrait avoir lieu, si la faible ou forte excitation du nerf était en rapport direct avec la sensibilité à la douleur.
La douleur a encore d’autres caractères qui semblent être assez généraux; je veux parler de l’irradiation et de l’intermittence.
Si l’on électrise la peau avec des pointes, la sensibilité est assez vivement éveillée pour que des courants très-faibles soient fort désagréables. 11 semble alors qu’autour de chaque pointe il y ait un cercle de diffusion, cercle d’autant plus étendu que le courant est plus fort. De même, dans les douleurs pathologiques, le patient rapporte son mal à un endroit d’autant plus précis que la
LA DOULEUK.
douleur est plus faible ; mais, si la douleur est plus intense, il rapporte sa douleur à tout le membre malade.
Quant à l’intermittence, c’est une loi générale, et qui ne souffre que bien peu d’exceptions. Il semble que le système nerveux procède par une série de charges et de décharges successives, en sorte qu’après une douleur aiguë, il y a un repos, -puis une nouvelle douleur, et ainsi de suite, absolument comme la contraction du cœur ou systole, est suivie d’un repos ou diastole, pour que l’organe puisse recommencer de nouveau sa contraction. Cependant une douleur sourde persiste toujours, et il n’y a d’intermittence que pour les élancements aigus et insupportables. Si l’on pouvait se permettre une comparaison un peu fantaisiste, c’est comme une note basse tenue constamment, avec des notes interrompues à une octave au-dessus.
Dans la plupart des maladies, on retrouve ces deux phénomènes de la douleur, irradiation et intermittence. Les médecins s’efforcent de les combattre, et ils y réussissent souvent : en effet, la morphine et les alcaloïdes de l’opium agissent très-bien sur l’irradiation, et, associés au sulfate de quinine, ils triomphent I de l’intermittence.
La douleur qui vient du grand sympathique a un caractère particulier sur lequel je désire appeler l’attention. Les malades I qui souffrent de douleurs vives dont le siège est un des viscères ï abdominaux, sont pris d’une douleur vague, et comme anéantis par la douleur. Suivant l’expression d’un ancien auteur, il semble que les opérations de la nature soient suspendues ; tout effort de volonté est devenu impossible ; cette angoisse générale, cet état d’anxiété et de dépression, se retrouvent toutes les fois que les nerfs sympathiques sont excités violement, ou, ce qui revient au même, quand les centres sensitifs de ces nerfs sont excités.
Ainsi la nausée provoquée par le vertige et le mal de mer, est BicHST. — L’homme et l’intelligenee. 3
L’flOM.MIÎ ET l'intelligence.
accompagnée d’une dépression extrême, qui va quelquefois jusqu’à la syncope. L’énergie, le ressort moral qui fait la volonté et le sentiment, a disparu, .et le sentiment a détruit la volonté. L’intelligence proprement dite, en tant que faculté de conception et de jugement, est intacte; mais cette partie de l’intelligence qui est l’attention, et qui provoque un effort puissant, est anéantie. C’est aussi ce qu’on observe dans les empoisonnements du cerveau. La volonté et l’aitenlion sont atteintes les premières, alors que l’imagination, la mémoire et le jugement sont plutôt surexcités. La douleur qui ne vient pas du grand sympathique agit un peu dans ce sens, mais à un degré beaucoup moindre, et on peut dire que l’anéantissement de la volonté et de l’activité musculaire est spécialement produit par l’excitation intense des nerfs du grand sympathique, [vu]
Nous pouvons donc ajouter aux conclusions précédentes les conclusions suivantes :
11» La douleur s’irradie d’autant plus qu’elle est plus intense.
12° Même lorsque l'excitation est constante, elle parait intermittente.
13° Les expansions nerveuses placées àlapériphérie cutanée renforcent les excitations des nerfs, et par conséquent la peau est relativement plus sensible à la douleur que les troncs nerveux.
14° L’excitation venant du grand sympathique détermine une angoisse et une dépression profondes, et paralyse l’activité psychique.
Nous ne saurions pousser plus loin cette étude sans entrer dans le domaine de la pathologie, et nous nous contenterons d’avoir cherché à établir par des faits les causes immédiates de la douleur physiologique.
Nous aurions pu cependant généraliser plus encore ; toute
excitation désagréable, tout sentiment pénible, est une douleur: un son discordant, une odeur fétide, une lumière éblouissante, une saveur amère, sont des perceptions qu’on pourrait à bon droit appeler douloureuses. Mais il s’agit là de questions bien obscures, et il est plus sage de s’arrêter devant de tels problèmes, que d’essayer de les résoudre avec des données insuffisantes : melius est sistere gradiim quam prorjredi per tenebras.
Au demeurant, il ressort de tout ce qui précède ce fait général, c’est que la douleur est le résultat de l’excitation forte d’un nerf sensitif. Cette excitation n’est autre qu’un changement d’état violent dans l’équilibre de nos organes.
Quelle que soit la théorie adoptée pour expliquer l’origine de l’homme, la douleur est une fonction salutaire, qui nous contraint, par de cruels avertissements, à ménager notre organisme et à lui éviter des changements d’état brusques qui ne tarderaient pas à le détruire, si nous n’en avions aucunes nouvelles. C’est à ce titre seulement que la douleur n’est pas un mal. Car, si la nature n’imposait pas à l’individu et à l’espèce le devoir de vivre, la douleur, morale ou physique, serait un fléau inexplicable, [viiij
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La définition du dégoût. — Le dégoût physique, la nausée et le vomissement.— Le dégoût pour les substances inorganiques. — Le dégoût pour tes plantes amères et l’amertume des alcaloïdes. — Le dégoût pour les animaux venimeux. — La loi de la nocivité et de l’inutilité. — L’influence de l’habitude. — Le dégoût en esthétique et en morale. — Conclusion.
Il y a, pour exprimer les états divers de l’ànie et du corps, des mots simples que tout le monde comprend aussi facilement que le fait psychique qu’ils sont destinés à traduire : voilà pourquoi une définition des termes tels que plaisir, douleur, goût, dégoût, serait non-seulement inutile, mais encore dangereuse, en introduisant dans la définition même une première hypothèse qui ne ferait qu’obscurcir la question. Il n’y a donc pas lieu de définir le dégoût.
Remarquons toutefois que l’expression, prise d’abord dans son sens propre, a été employée ensuite au figuré. Du monde matériel, elle a passé dans le monde moral, en sorte qu’il y a d’une part un dégoût tout physique, une répulsion du goût, caractérisée par des symptômes physiologiques particuliers, ei d’autre part une sensation analogue, d’ordre moral, que le langage, exprimant le sentiment universel, a assimilée au dégoût physiologique en lui conservant le même nom. Notre intention
42 i,’hommiî et l’intelligence.
est d’étudier la nature même de cette sensation, aussi bien dans le domaine du corps que dans le domaine de l’esprit, et surtout de chercher suivant quelles causes elle vient à naître, et s’il faut voir dans la répugnance physique ou morale des hommes pour certains objets un effet du hasard ou le résultat d’une loi cachée. Un instinct humain, poûr être étrange et inexpliqué, n’en est pas moins digne d’attention, et le fameux précepte de Socrate, qui engage l’homme à se connaître lui-même, ne fait pas de partage entre les sentimens nobles et les sentimens bas.
La sensation gustative n’est pas une sensation simple, ou du moins elle se compose de plusieurs éléraens que l’analyse permet de démêler. Ainsi l'odorat se confond avec le goût, en sorte que la plupart des substances sapides deviennent insipides, si l’on empêche la muqueuse nasale d’être excitée parles émanations volatiles de ces substances. Le beurre, le lait, le vio, paraîtront alors dénués de saveur, et on ne pourra plus guère distinguer que des saveurs sucrées et des saveurs amères. A vrai dire, c’est à cela que se borne le sens du goût proprement dit; car les autres sensations gustatives sont des sensations tactiles ou des sensations générales : par exemple, quand on met sur la langue une goutte d’ammoniaque, on éprouve une sensation do cuisson et de chaleur qui relève de la sensibilité générale de la muqueuse linguale ; de même, si l’on prend du sucre pulvérisé, la sensation de pulvérulence est une sensation tactile, et la saveur sucrée appartient seule au goût proprement dit. Placé ainsi à l’entrée du canal alimentaire, le sens du goût a une importance fondamentale
UCS CAUSr.S DU DÉGOÛT. i3
dans les fonctions digestives. C’est une sentinelle vigilante, qui, selon qu’elle sera satisfaite ou mécontente, permettra ou refusera l’entrée des alimens.
En effet, par le contact avec certaines substances, les nerfs du goût sont excités de telle sorte qu’ils provoquent une action réflexe immédiate qui expulse violemment les alimens ingérés. Il y a, dans le vomissement provoqué par la gustation d’une substance qui répugne, plusieurs actions nerveuses dont la conséquence est l’expulsion brusque, involontaire, réflexe, de tout aliment nauséabond. Cependant cette action instinctive est accompagnée d’une percéption. Une fois parvenue dans le bulbe rachidien, il semble que l’excitation nerveuse suive un double sens : d’une part elle descend dans la moelle pour faire naître la contraction des fibres musculaires de l’estomac, d’autre part elle monte dans le cerveau et y provoque une sensation particulière, qui est le dégoût.
Tel est donc le sens physiologique du mot dégoût. C’est la perception d’une excitation qui agit sur le nerf pneumogastrique de manière à amener le vomissement. Toutefois, si l’excitation est faible, il peut n’y avoir ni nausée ni vomissement, mais il y a encore du dégoût. Le langage a gardé le même terme pour toutes ces perceptions qui ne diffèrent que d’intensité.
Si l’excitation est plus forte, au lieu de se limiter au pneumogastrique, elle s’irradie, et porte sur presque tout le système de la vie organique. La face pâlit, les muscles lisses de la peau se contractent, la peau se couvre d’une sueur froide, le cœur suspend ses baftemens; en un mot, il y a une perturbation organique générale consécutive à l’excitation de la moelle allongée, et celte perturbation est l’expression suprême du dégoût.
Le dégoût est donc une perception provoquée par les nerfs du goût. Mais les nerfs du goût ne sont pas les seuls éléments sen-
L’HOMMK I'.ï l/lNTKU,(f;KNCK.
sibles capables de la faire naître. Ainsi l’olfaction provoque aussi le dégoût, quoiqu’il n’y ait pas de rapport anatomique étroit entre les nerfs de l’olfaction et le bulbe, qui préside au vomissement. C’est bien du dégoût que fait naitre l’odeur d’un cadavre ou d’une matière putride. Nous ne connaissons pas assez les centres psychiques des sensations diverses pour nous étonner de trouver une même sensation provoquée à la fois par une excitation olfactive et une excitation gustative. De fait l’odorat est comme le goût. S’il est désagréablement affecté, la sensation qu’on éprouve est du dégoût, c’est-à-dire une sorte de douleur, de répugnance, d’aversion. La. fonction est la même au fond pour ces deux sens, qui, l’un et l’autre, veillent sur nous ; mais celui-ci nous sert quand nous mangeons, celui-là quand nous respirons. La digestion et la respiration sont donc défendues et protégées par ces deux sens : le goût et l’odorat. Dès qu’ils sont excités par des substances mauvaises ou dangereuses, nous éprouvons la perception de dégoût, cette perception étant liée intimement à l’excitation des nerfs moteurs de l’estomac qui ordonnent alors le vomissement.
C’est par l’association des idées et un phénomène analogue au souvenir qu’on peut, sinon expliquer, au moins concevoir, comment la vue d’un objet repoussant provoque encore le dégoût. Il y a un travail cérébral, un jugement, une association d’idées, qui font d’une excitation visuelle une sensation nauséeuse ; en un mot, la perception de dégoût est, dans un grand nombre de cas, la conséquence d’un travail cérébral qui aboutit à la nausée ; le souvenir même ou l’imagination peuvent provoquer une impression pareille; de sorte qu’il y a au dégoût même physique une cause, tantôt physiologique, comme le contact de la langue avecune substance nauséabonde ou de la muqueuse nasale avec un gaz fétide, tantôt psychologique, comme le seul souvenir d’une
LES LACSES HL DEGOI'T.
substance semblable. On peut donc dire d’une manière générale que le dégoût physiologûjue est produit par le contact de certains alimens désagréables avec les papilles de la langue, et que c’est par une juste assimilation entre le phénomène physiologique de la nausée et d’autres phénomènes psychiques, amenant une sensation analogue, qu’on a étendu le sens du mot dégoût. Mais c’est insister assez longtemps sur ce sujet, et nous allons mainte’ nant chercher à établir quelles sont les substances qui produisent le dégoût.
Remarquons d’abord qu’à un examen superticiel toute détermination de ce genre pourrait paraître impossible. Ne voit-on pas entre les divers individus des différences telles que tout classement doit sembler factice? Un proverbe banal dit que tous les goûts sont dans la nature, et qu’il ne faut pas discuter le goût d’autrui. Quelques personnes éprouvent pour certaines substances regardées comme alimentaires par presque tout le monde un dégoût insurmontable. D’autre part, ne voit-on pas chez quelques individus des objets dégoûtans n’éveiller aucune sensation pénible? On sait que Laplace mangeait îles araignées, et qu’un roi de France se trouvait mal en sentant l’odeur des fraises. Une jeune femme, très intelligente, m’a dit souvent avoir mangé des vers à soie sans répulsion. N’est-ce pas le contraire de ce que le goût unanime a accepté ? Avec les races et les climats, les goûts se transforment comme les mœurs. Les sauvages se nourrissent d’alimens qui nous répugneraient, et ils aurai(!ut peut-être beaucoup de répulsion pour les mets divers qui composent notre nourriture. Un voyageur raconte quelque part qu’étant en Chine, il vit des indigènes se repaître avec délices de poissons pourris enfouis sous terre depuis plusieurs semaines, et que, ce festin lui paraissant odieux, il se mit en mesure de manger un canard qu’il venait de tuer,
46 L’ilOM.MIi KT L’INTKLLIGENCE.
et qu’il avait fait rôtir. Aussitôt les Chinois interrompirent leur repas de poissons pourris, et, à la vue de ce canard rôti qu’on osait manger, témoignèrent énergiquement leur répulsion. Quelques-uns d’entre eux eurent même des nausées de dégoût.
Entre tous les auteurs qui ont traité ce sujet, Montaigne s’étend avec complaisance sur ces contradictions et ces bizarreries des sociétés humaines. « Il est des peuples, dit-il, où, quand le roi crache, la plus favorie des dames de la cour tend la main. Il en est où on fait cuire le corps du trépassé, et puis piler jusqu’à ce qu’il se forme comme en bouillie, laquelle ils mêlent à leur vin et la boivent. Où l’on mange toutes sortes d’herbes sans autre discrétion que de refuser celles qui semblent avoir mauvaise senteur. Où l’on ne coupe en toute la vie ni poils, ni ongles, ailleurs où l’on ne coupe que les ongles de la droite, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Ici on vit de chair humaine, là c’est office de piété de tuer son père en certain âge. » Selon l’àge, selon l’état de santé ou de maladie, selon les dispositions morales, les goûts varient à l’infini, de sorte que l’on pourrait regarder toute classification comme arbitraire et nécessairement entachée d’erreur.
Certes il en serait ainsi, si l’on avait la prétention chimérique de donner aux sciences naturelles la même rigueur inflexible qu’aux sciences mathématiques; mais pour la connaissance des lois de la nature, cette précision absolue n’est ni possible, ni désirable : nous ne savons pas assez les causes dernières pour déterminer tous les phénomènes et expliquer toutes les anomalies sans rencontrer d’exception aux lois que nous avons posées. Quelque générale que soit telle ou telle loi, il est bien invraisemblable que çà et là on ne la trouvera pas, en apparence au moins, contredite par des faits exceptibnnels qu’on s’explique mal. .\ussi devons-nous être satisfaits, si une loi comprend dans
sa formule la presque totalité, non runiversalitc, des phénomènes. Il y aurait d’ailleurs, pour le sujet qui nous occupe ici, bien des inconvéniens à considérer les fous, les malades, les sauvages, les enfans, comme les représentans de l’humanité. Certes, pour étudier un instinct, il est utile d’avoir des termes de comparaison, et de voir, à côté de la pensée humaine développée et cultivée, la pensée humaine incomplète et altérée, mais il ne faut pas que la première soit obscurcie par l’autre, et on doit donner aux sentimens de l’homme adulte, civilisé et intelligent, une part prépondérante. Aussi, tout en tenant grand compte des singularités individuelles que l’on est exposé à rencontrer, nous attacheronsnous surtout à décrire l’instinct humain, tel qu’il existe le plus souvent, sans prétendre affirmer une loi absolue qui ne comporte nulle exception.
Ce serait d’ailleurs une erreur de confondre les instincts de l’homme sauvage et les instincts de l’homme civilisé. Depuis six ou huit mille ans que l'homme vit en société, il a fini par acquérir certaines habitudes qu’il apporte en naissant, et qui sont devenues presque des instincts. Je serais tenté de croire que le dégoût est souvent un instinct acquis, et acquis par l’homme civilisé, en sorte qu’à l’étudier chez les nègres du centre de l’Afrique ou les indigènes de la Malaisie, on n’en aurait qu’une notion imparfaite. Un jour peut-être, la science, qui s’enrichit quotidiennement d’observations anthropologiques précieuses, arrivera à faire la part des instincts fondamentaux de l’homme, et des instincts accessoires, d’origine plus récente, et propres à une race ou à une civilisation, [ix]
f/lIOMMK KT r/lNTEl.MGKNCE.
Parmi les différens objets qui nous entourent, examinons d’abord les objets inanimés, les substances inorganiques. Il est très-remarquable qne ces substances, pourvu qu’elles ne soient mêlées à aucune parcelle de matière organisée, n’excitent d’ordinaire aucun dégoût. Ainsi le chlore gazeux ou l’acide sulfureux, dont une légère quantité snffit pour rendre l’air irrespirable, produisent de la suffocation, mais non une répulsion naus^use. De même une gorgée d’acide sulfurique ou de potasse caustique provoquerait une douleur intense et une brûlure affreuse, mais sans causer de dégoût proprement dit. Il y a une distinction fondamentale à faire entre la douleur aiguë, intense, que produisent des substances caustiques, et la sensation de nausée et de dégoût provoquée par des substances qui nous répugnent. En général les corps minéraux n’agissent pas sur notre goût. Ainsi les gaz, tels que l’azote, l’hydrogène, l’acide carbonique, ne nous inspirent ni goût ni dégoût, et pourtant ce sont les élémens dont se composent tous les corps organisés. Supposez un objet aussi dégoûtant que vous voudrez l’imaginer, on pourra, en le calcinant à une haute température, au contact -de l’air, le réduire aux élémens simples qui le composent, et en faire de l’azote, de l’hydrogène, de l’acide carbonique et de l’eau ; mais ces corps élémentaires ne nous inspireront plus le dégoût qu’ils avaient inspiré lorsqu’ils étaient combinés dans de certaines proportions. Réduits à l’état de gaz purs, tels qu’azote ou hydrogène, ils n’agissent plus sur nos sens d’une manière pénible, et, quelle que soit leur origine, ils n’exciient plus aucune l’épugnance.
Cependant la question est assez complexe, car nous trouvons
LES CAUSES DU UÉtîOUT. 49
dans le domaine inorganique des substances qui semblent exciter le dégoût : ainsi, par exemple, l’hydrogène sulfuré et l’ammoniaque. Ces deux gaz prennent naissance dans la plupart des décompositions cadavériques. Or, par une association d’idées immédiate, ils éveillent la sensation de la putréfaction, même lorsqu’ils sont respirés purs, et que leur provenance est tout autre. C’est qu’en effet un instinct tel que le dégoût est involontaire et irréfléchi. Il ne peut pas aller au fond des choses, et séparer l’acide sulfhydrique produit par le sulfure de fer de l’acide sulfliydrique qui se dégage d’un œuf pourri. Je serais cependant tenté de croire que, dans un laboratoire de chimie, l’hydrogène sulfuré est toujours une odeur fétide et désagréable, mais n’éveille plus de dégoût proprement dit, tel qu’il en produirait sur-le-champ chez une personne étrangère aux manipulations chimiques. C'est que peu à peu l’idée qu’on a affaire à une substance organique a disparu, et on s’est rendu compte que c’est un composé minéral, tout aussi bien que l’hydrogène ou l’acide sulfureux. Réciproquement, quand une substance animale, conservant toujours ce caractère, a été travaillée de telle sorte qu’elle a perdu les apparences de l’animalité, elle n’excite plus aucune répugnance. L’ivoire, la corne, l’écaille, le corail, sont dans ce cas ; des objets faits avec ces matières, loin de nous répugner, nous plaisent par leur couleur, leur texture, leurs propriétés, comme le marbre ou l’agate. Si l’on avait considéré ces produits, alors qu’ils étaient vivans et attachés à l’animal qui leur a donné naissance, on n’aurait certes pas éprouvé le même sentiment ; mais peu à peu, par le travail, le polissage, et les préparations artificielles qu’ils ont subies, ils ont fini par perdre l’apparence de tissus organisés, et l’instinct, impropre aux distinctions trop subtiles, les traite comme des substances minérales.
80 l’hommiv et l intelligence.
Cherchant maintenant à tirer la conclusion de ces premières observations, nous verrons qu’un objet ne nous parait dégoûtant que lorsqu’il appartient à une substance organisée et ayant conservé des vestiges de son organisation. En somme le dégoût ne vient jamais des corps simples, inorganiques, tels que le carbone ou l’oxygène, mais des composés multiples produits dans la nature par les êtres vivans, plantes ou animaux.
Pour ce qui est des plantes, il est difficile de trouver celles dont la vue ou l’odorat excitent le dégoût; mais un grand nombre d’entre elles ont des saveurs si âcres et si insupportables qu’il faut, pour en avaler même de petites quantités, un elTort de volonté très-pénible et désagréable. Aussi n’cst-il pas hors de propos de voir à quel point les sensations d’amertume ou d’àcreté se rapprochent du sentiment du dégoût.
Nous disions en commençant que la sensation gustative proprement dite, dégagée des sensations tactiles de la langue et des odeurs perçues dans les fosses nasales, se bornait à l’appréciation des saveurs sucrées, amères, acides, salées. Il y aurait peut-être quelques réserves à faire sur ce sujet, et sur l’opinion généralement adoptée que la base de la langue perçoit les saveurs sucrées, et la pointe de la langue, les saveurs amères. Toujours est-il que les substances non dissoutes n’agissent pas sur les papilles gustatives. C’est pourquoi beaucoup de substances minérales, étant insolubles, sont aussi dépour\'ues de saveur, tandis que la plupart des substances minéi’ales solubles affectent désagréablement les organes du goût. Je ne parle ni des acides ni des bases, dont l’action est caustique, mais seulement des sels. Les seuls sels que nous goûtons sans déplaisir sont les sels de sodium et de potassium, qui en réalité entrent dans l’alimentation et font partie intégrante des élémens de nos tissus. Les autres sels solubles exerceraient une
action nuisible, et le goût nous en avertit, .\insi les sels de magnésium sont d’une amertume insupportable, les sels de cuivre, de fer, ont une saveur métallique odieuse et presque nauséeuse. Les sels de plomb sont presque sucrés, mais leur saveur sucrée est aussi astringente et vraiment très-désagréable, de sorte que l’on ne pourrait en prendre une quantité nuisible sans faire un effort violent pour vaincre le dégoût qu’ils inspirent, [x]
Nous pouvons donc regarder comme démontré ce fait trèsimportant que, pour les substances minérales solubles, le goût nous avertit de celles qui peuvent nous nuire. 11 y a un rapport étroit entre la toxicité des corps et leur saveur, et il en résulte que les substances toxiques nous répugnent, et qu’il faut faire quelque effort pour s’empoisonner avec elles.
Pour les gaz, cette loi comporte en apparence quelques exceptions ; ainsi l’oxyde de carbone, que chacun sait être un poison, n’a aucune odeur qui nous avertisse de sa présence. 11 peut être répandu en quantité notable dans l’atmosphère sans être reconnu, et nous serions tentés de croire à un oubli de la nature, qui ne nous permet pas de nous mettre en garde contre un gaz toxique sans odeur.
Cependant cette appréciation serait erronée. En effet, quand nous parlons de la prévoyance de la nature, nous voulons seulement dire que, par une prodigieuse série d’habitudes transmises par l’hérédité, nous sommes devenus aptes à x’econnaître instinctivement quelles sont les substances nuisibles à notre organisme. Or l’oxyde de carbone, produit par la combustion incomplète de l’acide carbonique, ne se trouvé* jamais dans la nature à l’état de liberté. 11 y a du carbone, il y a de l’acide carbonique; mais ce n’est que dans les laboratoires ou dans certaines conditions factices, comme celles de l’industrie minière, que l’on pourrait trouver de l’oxyde de carbone. On n’a donc
l’homme et l’intelligence.
pas lieu de s’étonner si un gaz, que certainement bien peu d’êtres vivans ont eu l’occasion de respirer, ne provoque chez leurs descendans aucune sensation pénible et parait complètement inodore.
Cette distinction nous permettra de généraliser notre première remarque, et de dire que le goût et l’odorat nous avertissent de l’action nuisible des substances minérales naturelles, c’est-à-dire répandues dans la nature.
Pour les végétaux, nous retrouverons ces mêmes précautions de la nature. Dans un champ du Nouveau-Monde, où croissent des herbes toxiques que ni lui ni ses ancêtres immédiats n’ont connues, le cheval de l’ancien continent ne s’empoisonnera jamais, comme si l’instinct l’avertissait de la funeste action de ces substances ; mais il n’y a là rien de merveilleux ni de spécial aux chevaux ou aux autres animaux, et il en est à peu près de même pour l’homme.
Prenons pour exemple ces substances organiques complexes, si bien étudiées aujourd’hui, et qu’on appelle des alcaloïdes. La plupart des plantes vénéneuses renferment un ou plusieurs alcaloïdes : ce sont ces principes qui donnent à certaines plantesdes propriétés toxiques et médicinales si actives. Les alcaloïdes sont des corps ayant une constitution chimique analogue à l’ammoniaque, et susceptibles de se combiner aux acides pour former des sels cristallisables ressemblant aux sels ammoniacaux. Il me suffira d’énumérer quelques plantes, dont chacune renferme un alcaloïde caractéristique, lequel donne à la plante ses propriétés particulières : le quinquina (quinine), la noix vomique (strychnine), la ciguë (conicine, cicutine), le pavot (morphine, thébaïne, etc.), la belladone (atropine), le tabac (nicotine,) le colchique (vératrine), et bien d’autres encore. Or toutes ces substances sont des poisons redoutables, qu’on peut, avec les cyanures métalliques et
les sels arsenicaux, rep;arJcr comme les plus dangereux de tous. Comme de plus ils sont dans les plantes à rélat de sels cl par conséquent n’ont aucune action caustique, un instinct spécial devait nous avertir de leur danger, surtout si l’on songe que certaines plantes vénéneuses ressemblent à des plantes alimentaires, et que cette confusion serait funeste. On sait que Parmentier eut beaucoup de peine à faire accepter aux Parisiens l’opinion que la pomme de terre n’était pas une substance vénéneuse, tellement la pomme de terre paraissait semblable à la belladone et au tabac.
Heureusement le goût est là pour nous avertir du danger. Tous les alcaloïdes sans exception ont une saveur amère, insupportable, extrêmement développée. Ilsutfit d’un centigramme de quinine pour donnera un verre d’eau une amertume notable. Est-ce à dire cependant qu’on ne pourrait être empoisonné par un alcaloïde ? Non sans doute, car avec des substances à saveur très accentuée on arrive à masquer plus ou moins l’amertume des alcaloïdes. Tout le monde sait que le fameux Lapommerais a empoisonné une femme avec l’alcaloïde de la digitale ; il est vrai que cette substance a la propriété d’accumuler ses effets, de sorte qu’au bout d’une semaine la même dose de poison produit trois fois plus d’effet que le premier jour. On peut donc en donner chaque jour de petites quantités, dont la saveur amère passe inaperçue, et qui, s’accumulant de jour en jour dans le sang et les tissus, finissent par entraîner la mort. Toutefois il est permis de dire que l’amertume des substances toxiques végétales est telle que, dans la plupart des cas, elle nous met en garde assez à temps pour nous empêcher de nous empoisonner. Si la substance est très active, si sa saveur est masquée par des principes sucrés et aromatiques placés dans la plante à côté de la substance vénéneuse, il pourra bien y avoir empoisonnement, mais, je le répète, EiCHKT. — L’homme et l’intelligence. 4
54 l’homme et l’intellige?;ce.
ces conditions sont exceptionnelles, et nMnfirment pas la loi générale.
On pourra objecter aussi que les alcaloïdes, à dose modérée, ne sont pas toxiques, et que, dans un grand nombre do cas, ils ont sur l’organisme des effets salutaires. Voici par exemple un homme atteint de fièvre intermittente grave ; il doit mourir infailliblement, s’il ne prend pas une lortc dose de quinine, et cependant la saveur de la quinine lui paraitra toujours amère, et, quelque utile que lui soit cet alcaloïde, le goût ne fera pas d’exception en sa faveur. C’est que l'instinct n’est pas la science. Il est aveugle, irréfléchi, ne considérant les choses qu’en gros, et d’une manière générale. Il n’établit pas de distinction subtile entre les doses, et ne dit pas, comme la science doit le dire, qu’une dose modérée de quinine est médicatrice, tandis qu’une dose plus forte est toxique. Il semble que la nature n’ait considéré que le fait essentiel, à savoir que tout alcaloïde est un poison, et qu’il faut empêcher ce poison de paraître agréable. C’est là l’utilité du sens du goût. On ne peut lui demander d’apprécier l’opportunité ou la dose de telle ou telle substance, ordinairement toxique, mais qui devient salutaire dans des conditions spéciales. Aussi, loin d’être choqués de cette apparente inconséquence de la nature qui nous donne de la répulsion pour un médicament utile, devons-nous plutôt reconnaître sa prévoyance, puisqu’elle nous inspire du dégoût pour un poison, lequel n’est médicamenteux qu’à faible dose, et dans des circonstances particulières.
Je sais bien qu’il y a des exceptions nombreuses à cette loi générale. Par exemple, les champignons vénéneux sont souvent impossibles à distinguer des champignons alimentaires, et nul dégoût particulier ne nous met en éveil pour nous prémunir ontre le danger. De même, l’acide cyanhydrique, le poison
peut-être le plus actif de tous, se forme (jiielquefois dans les végétaux, tels que le laurier-cerise, les amandes amères de l’abricot et de la pêche, etc. Or l’odeur n’en est pas franchement désagréable : elle est plutôt parfumée, analogue à celle du kirsch. A la vérité, l’acide cyanhydrique existe dans le règne végétal en si petite quantité que l’on ne pourrait s’empoisonner avec une seule plante ; il en faudrait des quantités considérables. C’est pour cela peut-être que nous n’avons pas de dégoût pour l’acide cyanhydrique, qui est trop dilué è l’état naturel pour être un véritable poison. Un instinct ne pouvait prévoir que, parla distillation d’un grand nombre de plantes, on parviendrait à en extraire un poison actif.
Les substances alimentaires sont précisément Finvei’se des substances toxiques, et pour celles-là notre goût est très-vif. Le sucre, les parfums des fruits, flattent agréablement nos sens : il ne saurait en être autrement. Pourrait-on comprendre qu’il y eût chez nous de l’aversion pour les substances qui doivent nous nourrir? Le fait est trop naturel pour qu’il soit même besoin de le remarquer, tandis que la proposition inverse, c’est-à-dire le dégoût pour les substances toxiques, avait besoin d’être étudiée de près, n’ayant encore jamais fait l’objet d’une recherche, même superficielle.
Venons maintenant à ce qui concerne les animaux. Les êtres vivants qui pullulent autour de nous sont innombrables, et excitent en nous des sentiments divers. Une huître, un papülon, un crapaud, un lion, éveillent des idées qui ne sont pas comparables. Cependant, par l’analyse psychologique, on arrive à re-
5C l/HOMMK lir L’INTKLUOKN'CE.
connaître une môme cause à nos divers sentiments vis-à-vis de ces êtres.
Nous pouvons, avant d’en donner la démonstration, formuler nettement une loi très-générale, analogue à celle que nous venons de démontrer pour les substances minérales et pour les plantes, c’est que les animaux nuisibles et inutiles nous inspirent du dégoût, et que la répulsion qu’ils éveillent en nous est en rapport avec les lois de la finalité.
Ainsi les animaux qui constituent notre nourriture ne peuvent vraiment pas nous paraître répugnants. Souvent, il est vrai, à les voir dans l’étable, la bergerie, le poulailler, ils ne présentent pas un spectacle bien réjouissant à l’œil ; néanmoins, par euxmêmes, le bœuf, le mouton, la poule, n’ont rien qui excite la répulsion. Par une assimilation toute simple, nous étendons à tous les mammifères et à tous les oiseaux ce sentiment, de sorte qu’én général nous n’avons de dégoût pour aucun de ces animaux. Il y a cependant quelques exceptions qu’il est facile d’expliquer. Ainsi les porcs, qui se nourrissent de matières abjectes, les rats, qui vivent dans la vermine, les oiseaux de proie, qui se repaissent de charognes, sont l’objet d’une vive répulsion. Mais on peut expliquer ces sentiments par une association d’idées très simples et primesautières, et il est à remarquer que les rats et les oiseaux de proie ne peuvent que rarement faire l’objet de notre nourriture.
Pour les reptiles, le sentiment est tout autre : ils sont peutêtre de tous les animaux ceux qui nous inspirent le plus de dégoût. Le contact de la peau gluante et visqueuse d’un crapaud nous donne une sensation pénible, mélange de terreur et de dégoût, qu’il est difficile de surmonter. La nature, qui est aveugle, a étendu ce même sentiment à tous les animaux semblables, en sorte que la grenouille, qui est inottensive, nous dégoûte presque
autant que le crapaud, qui est veninieu.v, et que, livrés à notre seul instinct, nous n’établirions pas de différence entre une vipère dangereuse et une innocente couleuvre. Ici, comme pour les plantes, les distinctions subtiles n’existent pas. Reptiles et animaux à peau nue, froide et visqueuse, sont en général dangereux pour l’hoinme, et l’homme a pour eux de la répulsion, sans se demander si tel ou tel serpent a ou n’a pas des crochets remplis de venin. C’est une vue d’ensemble qui ne peut pas tenir compte des exceptions que présente la classe des reptiles. Certains caractères primordiaux suffisent pour nous faire horreur. On ne peut demander à l’instinct d’être assez éclairé pour classer les serpens ; il ne fournit que des données élémentaires, et c’est à la science, à l’éducation, qu’il appartient de les corriger.
On objectera, il est vrai, que parmi les animaux qui ne nous répugnent pas, il en est de Ix'ès dangereux, comme le lion, le tigre, le loup, et bien d’autres. Certes personne n’éprouverait du dégoût à caresser un tigre, tout au plus serait-il permis de n’avoir qu’une médiocre confiance et de ressentir quelque terreur. Mais il est facile de voir qu’on ne peut comparer le danger d’un lion au danger d’une vipère. Le lion annonce sa présence par sa taille, ses rugissemens ; on n’est pas exposé à mettre par mégarde le pied sur lui, comme c’est le cas pour une vipère qui se blottit sous un amas de feuilles sèches. Tout chez le lion nous inspire le respect, et personne ne risque de se montrer trop familier avec lui, tandis qu’avec un infime serpent, il faut une méfiance instinctive, que l’aspect humble et rampant de l’animal ne pourrait pas nous inspirer. Avertis par l’effroi que nous cause ce contact avec la peau froide et gluante, nous retirons immédiatement notre main, brusquement, sans réflexion, avant que le jugement soit intervenu pour nous annoncer qu’il y a un danger. De même, en touchant une barre de fer chauffée.
ri8 l.'HO.M.MK KT l/lNTELUORNCK.
avant d’avoir songé que la chaleur pourrait désorganiser nos tissus, la douleur de la brûlure nous force à retirer vivement notre main. En un mot, l’instinct veille sur nous-mêmes, et nous protège contre une confiance qui serait funeste, ou contre la lenteur d^un acte qui serait mûrement motivé.
On pourra dire aussi que quelques reptiles sont des substances alimentaires. Ainsi en Égypte et en Gochinchine on mange certains lézards. En Amérique, les tortues sont un mets très recherché. En France, quelques personnes mangent des grenouilles, ce qui, paraît-il, excite l’étonnement des nations voisines; mais ces exceptions ne prouvent rien : on peut dire que les reptiles ne servent pas à l’alimentation, et qu’un grand nombre des animaux de cette classe sont venimeux et dangereux. Cette , double particularité fait que les animaux rampants, à peau froide et visqueuse, nous inspirent un dégoût souvent insurmontable. Nous allons même jusqu’à étendre cette répulsion à tous les animaux qui par ce caractère ressemblent aux reptiles. Ainsi les poissons, qui sont pour l’homme une ressource alimentaire des plus précieuses, ont une peau froide et gluante dont le contact nous paraît répugnant. Leur vue n’a cependant rien de pénible. Loin de là, les peintres aiment à reproduire les formes bizarres et les couleurs éclatantes de plusieurs poissons, et ce spectacle, au lieu d’être répugnant, comme la représentation d’un crapaud ou d’un caméléon, est très agréable à l’œil, et n’éveille que des idées plaisantes.
Si nous passons des animaux vertébrés aux animaux sans vertèbres, nous trouverons encore la même loi ; mais, pour bien comprendre comment elle s’applique, je voudrais insister sur un sentiment général, commun à tous les êtres vivans, dont les conséquences au point de vue psychologique n’ont peut-être pas été assez sérieusement étudiées.
LL’S CAl'SES DU DÉGOÛT. o9
Il semble que les êtres animés dissiniinés sur la surface terrestre aient deux grandes fonctions à remplir, la conservation de l’individu et la conservation de l’espèce. Autour de ces deux tendances, également puissantes, également irrésistibles, les différents instincts viennent se grouper, en sorte que, dans la diversité inouïe et en apparence inextricable de tous ces sentiments instinctifs, on peut démêler un sens profond, souvent caché, et une merveilleuse harmonie. Nulle part peut-être la grande loi naturelle de l’unité dans la variété n’apparait avec tant de puissance. On peut jusqu’à un certain point admettre que tout s’explique par ces deux lois, à savoir, que l’être vivant s’efforce de résister à la mort et de perpétuer son espèce, [xi]
Nous n’avons pas à envisager ici quelle est la nature des instincts qui servent à la reproduction de l’espèce : ne considérons que la tendance à la conservation individuelle. Il est certain que tout ce qui vit, dès que la conscience arrive, a horreur de la mort. La mort est l’ennemi : c’est le mal : et, pour lui résister, les animaux luttent sans relâche à l’aide des forces que la nature leur a données. Cette horreur de la mort est un instinct irrésistible, farouche, tenace, auquel l’homme civilisé lui-même ne peut guère opposer sa raison. Malgré lui, il en éprouve toute la force, quand, accablé par de cruelles tortures physiques ou morales, il essaie de mettre fin à son existence. Le suicide est un acte contre nature, qui, pour être accompli, a besoin d’une énergie formidable et d’un véritable courage, bien plus rare qu’on le croit. Pour vaincre cet amour instinctif et profond de l’existence, il faut, ou une passion féroce, ou une intelligence supérieure, qui, se dégageant des limites étroites d’un instinct aveugle, considère une finalité plus haute. Tous les actes d’héroïsme que l’histoire a enregistrés, et dont on voit chaaue jour rapporlés de nouveaux exemples, ne sont que le triomphe de l’in-
60 r.’lIOMME RT MXTRLIJGrNCR.
telligcncc sur l’insUnct.Il semble que notre existence soitprotégée de toutes paris par des instincts conservateurs, veillant sans cesse s'ur nous, pour éloigner la mort, le mal suprême et irrémédiable.
L’amour de la vie et l’horreur de la mort sont deux sentiments presque identiques, et c’est l’amour que nous avons pour l’existence qui nous fait envisager avec tant d’épouvante, tant de dégoût, tout ce qui concerne la mort. La vue d’un cadaxTe est un spectacle repoussant qui nous remplit d’un vague effroi. Un naturaliste philosophe dontle nom m’échappe, peut-être Ch. Dan^ân, raconte qu’il allait souvent au bord d’une rivière, à un endroit où l’on retirait quelquefois des noyés, et qu’il cherchait à voir les sentimens éprouvés par les jeunes enfans jouant sur la rive à la vue des cadavres qu’on retirait de l’eau. Or, chez les plus jeunes, qui n’ont pas encore compris ce qu’est la mort, il n’y avait que de l’indifférence. Au contraire ceux qui étaient plus âgés semblaient se détourner avec une sorte de répulsion. Pour l’homme, un cadavre est toujours un odieux spectacle. Bientôt, à mesure que la vie s’éloigne, la putréfaction s’empare de ce corps inerte, et les gaz qui se dégagent des liquides en putréfaction répandent une odeur fétide. Mais pourcpioi cette odeur est-elle fétide? En somme, la fétidité n’existe pas par elle même. Suivant l’expression des philosophes, c’est un fait subjectif, et qui n’a aucune réalité objective. Ce sont nos organes qui sont disposés de telle sorte que les matières corrompues ont sur eux une action spéciale, nauséeuse, écœurante. On pourrait concevoir que leur action fût toute différente : cela ne changerait en rien les propriétés chimiques et physiques de ces corps, .\insi, de même que précédemment pour les alcaloïdes, l’amertume, de même pour les gaz de la putréfaction, la fétidité, dépendent de nous-mêmes, de la structure de nos organes, probablement de nos centres nerveux.
i.FS cxusKs m: DÉnorTT.
En poursuivant la même comparaison, nous verrons qu’il faut reconnaître que cette sensibilité de nos organes olfactifs aux gaz fétides a la même origine que la sensibilité gustative de la langue à l’amertume des alcaloïdes. La mort est absolument antipathique à la nature des êtres vivans, et les êtres vivans éprouvent du dégoût pour tout ce qui est la mort ou la conséquence de la mort. Un cadavre fétide, des matières animales corrompues et putréfiées, les gaz de la décomposition cadavérique, provoquent un sentiment d’horreur et de dégoût invincibles, contre lequel tous les raisonnemens du monde seraient irapuissans à lutter.
Il faut remarquer aussi que la plupart du temps ces matières putréfiées sont nuisibles à l’organisme. Le meilleur moyen, si ce n’est le seul, pour donner expérimentalement la lièvre a des animaux, consiste à leur faire des injections de liquides putréfiés. Ce sont les matières animales ou végétales décomposées qui sont l’origine des miasmes et de ces poisons infectieux redoutables, dont les fièvres intermittentes et les lièvres dites infectieuses, le typhus, le choléra, etc., sont la conséquence. Il y a donc un accord complet entre la toxicité de ces substances et le dégoût qu’elles inspirent, et il est possible que la répulsion que provoque la putréfaction soit produite aussi bien par le danger que les matières putréfiées présentent pour les êtres vivans que par l’aversion instinctive des êtres vivans pour tout ce qui, de près ou de loin, touche à la mort.
Ces observations ne pourraient probablement pas être appliquées à tous les animaux. Cependant les animaux (]ui ne se nourrissent pas de chair témoignent souvent de la frayeur devant un cadavre. Chacun sait combien les chevaux sont sensibles à ce spectacle. Pour presque tous les animaux, carnassiers ou non, la vue d’un individu de leur espèce étendu sans vie sur
i/hommk KT I-’i\TELMGENCK,
le sol a quelque chose qui les épouvante. Toutefois, quand la faim les presse, il peut se faire qu’ils en fassent leur nourriture. Un proverbe dit que les loups ne se mangent pas entre eux : mais le contraire est quelquefois vrai. Certains carnassiers ne se nourrissent que de cadavres, Thyène et le chacal par exemple. Les oiseaux de proie ne s’attaquent guère qu’aux charognes. Quant aux invertébrés, un grand nombre de mouches et de vers ne vivent que de matières organiques décomposées. Pour eux la mort est devenue la vie, et il serait absurde de supposer qu’une mouche qui va déposer ses œufs dans une matière pourrie, et s’en repaitre, éprouve du dégoût pour ce qui fait sa nourriture et celle de sa descendance. A des distances prodigieuses, elle est attirée par ces odeurs, qui nous paraissent odieuses, et qui sont pour elle un parfum agréable qu’elle cherche à rencontrer. Il y a là une contradiction qui n’est qu’apparente. Pour nous, un cadavre corrompu est un objet odieux, sans utilité, nuisible même, outrageant notre amour pour l’existence, tandis que ce même cadavre est pour une mouche une nourriture délicieuse ; en sorte que la même force, c’est-à-dire la conservation de l’individu, produit deux instincts absolument opposés. Le moyen est le même, le résultat est différent. C’est ainsi que se vérifie pour les grandes fonctions physiologiques des êtres cette loi que M, Milne Edwards a si judicieusement développée en zoologie. « La nature, avare de moyens, est prodigue de résultats. » Toutefois, malgré cette distinction fondamentale, il reste encore beaucoup de points obscurs. Ainsi les chiens, quand ils rencontrent dans leur chemin une charogne infecte, se roulent sur elle avec frénésie : cet instinct, commun à tous les chiens, n’est guère explicable. Peut-être est-ce pour guérir les affections cutanées dont iis sont atteints ? Pour riiomme même, n’est-cc pas une singulière aberration du goût que de manger du gibier
faisandé, c’est-à-dire ayant éprouvé un commencement de putréfaction, et avons-nous le droit d’être révoltés en voyant les Chinois exagérer encore cette étrange aberration, et faire usage pour leur nourriture de matières absolument corrompues ? Heureusement, ainsi que je le disais en commençant, les exceptions ne doivent pas faire oublier une règle générale. Or la loi générale est celle-ci : toutes les fois qu’une matière animale est putréfiée et qu’elle ne peut plus servir à notre nourriture, elle nous inspire un profond et insurmontable dégoût.
Revenons maintenant aux animaux sans vertèbres et aux sentimens de goût et de dégoût qu’ils nous inspirent. L’horreur que nous avons de la mort s’étend aux animaux qui vivent de la mort, à toute cette infecte vermine qui se repait des cadavres décomposés. Par une généralisation immédiate, instinctive, pour tous les animaux rampans, pour tous les vers, nos sentimens sont les mêmes.
Parmi ces vers, il en est qui nous répugnent plus encore que les autres, ce sont les animaux parasitaires : c’est que ceux-là sont en outre dangereux pour nous. Souvent la douleur qu’ils causent est nulle, et, si un instinct puissant ne nous commandait de nous débarrasser d’eux, leur présence deviendrait un véritable danger. Gomme toujours, l’instinct est aveugle, et enveloppe d’une même réprobation les animaux nuisibles et ceux qui leur ressemblent. Ainsi la chenille est un être parfaitement inoffensif, mais, comme elle ressemble à un ver, elle nous inspire de la répugnance. Dès qu’elle est devenue un papillon, elle nous séduit par sa forme et sa couleur, et le même animal, sous deux formes différentes, provoque en nous des sentimens tout dilférens : tantôt il nous plait, tantôt il nous répugne. C’est à peu près ce que nous avons vu au début pour les matières organisées, qui, décomposées en leurs élémens,
R't i/hommk ict i.’intklligence.
nous sont devenues indifférentes, alors qu’étant combinées dans de certaines proportions elles élaient insupportables. En somme, nos sens et nos instincts ne sont frappés que par la forme de la substance, et non par la substance même, par la forme d’un être et non par l’être lui-même.
Parmi les insectes, les plus dangereux pour l’homme sont évidemment les araignées, qui souvent ont un venin redoutable. Ges animaux, malgré certaines exceptions bien connues, sont un objet d’aversion : en effet un instinct aveugle ne peut nous faire distinguer les araignées venimeuses de celles qui ne le sont pas.
Les myriades d’êtres vivans disséminés dans la mer n’offrent aucun danger pour notre existence. La plupart d’entre eux peuvent même nous servir de nourriture. Aussi ne nous inspirent-ils de répulsion que si, par leurs formes, leurs caractères physiques, ils ressemblent aux vers ou aux reptiles que nous voyons près de nous, qui sont en rapport avec nous, et contre lesquels nous sommes forcés de nous défendre. Au contraire, les animaux vivant dans l’eau douce, par exemple les sangsues, sont l’objet de notre dégoût.
Oui ! tous ces sentimens étranges de répulsion ou de sympathie, que les objets extérieurs et les êtres vivans nous inspirent, ne sont pas jetés au hasard dans notre âme ; on peut en découvrir la raison d’être et la cause efficiente. Ce qui existe dans la nature, ce qui nous touche de près, agit sur nos sens de manière à provoquer des sentimens variés, tandis que les substances produites artificiellement, ou les êtres qui vivent dans d’autres milieux que nous, n’agissent plus sur nos instincts. Gela signifie que tout ce qui vit près de nous, tout ce qui se rapproche de nous, tout ce que nous sommes exposés à rencontrer, ne peut nous être indifférent. L’explication en est facile, et vraisemblablement inattaquable. Les instincts sont produits par l’hérédité.
Que l’origine en soit plus ou moins ancienne, peu importe. 11 se fait une transmission successive de sentimens auxquels chaque gënération ajoute sa part, augmentant, par son observation personnelle, la somme des observations antérieures. De là à certains instincts une force souveraine, en sorte qu’ils paraissent faire partie intégrante de nous-mêmes.
Pour tous les objets nuisibles nous éprouvons du dégoût ou de la répulsion. La strychnine, la vératrine, la quinine, sont des poisons redoutables, et il ne serait pas scientifique de regarder comme un effet du hasard cette coïncidence entre l’amertume de toutes ces substances et leur action toxique puissante. C’est bien plutôt une conséquence de notre organisation, acquise par l’hérédité, ou existant par une création surnaturelle, selon les dogmes cosmogoniques qu’on voudra admettre. Quoi qu’il en soit, l’amertume, comme la fétidité, ne sont pas des propriétés réelles des corps. C’est une manière d’être relativement à nous, qui n’existe pas en dehors de nous.
On pourrait, jusqu’à un certain point, comparer le dégoût à la douleur. C’est une douleur de nature spéciale, il est vrai, mais en somme une douleur, c’est-à-dire une impression pénible, désagréable, qu’on cherche à fuir, et qui nous protège contre un danger. Or la douleur n’existe qu’en nous, et non dans les corps qui la provoquent en nous. L’amertume n’existe pas plus dans la strychnine que la douleur dans le tranchant d’un couteau ou d’un fer rouge. Cependant la strychnine nous parait amère, et le fer rouge, douloureux: dans l’un et l’autre cas, ce sentiment instinctif est un véritable bienfait que la nature nous a imposé, et qui nous défend contre nous-mêmes, car, si nous n’étions pas avertis par cet instinct, nous pourrions laisser tranquillement la strychnine nous empoisonner, et le fer rouge désorganiser nos tissus.
l’homme et l’intelligence.
En poussant plus loin la comparaison, on arrive donc à reconnaître que, parmi les êtres vivans, ceux qui nous sont nuisibles nous répugnent, et que leur vue, ou leur contact, ou leur odeur, nous font éprouver un sentiment de dégoût et d’aversion, qu’il est très légitime de comparer à la douleur.
Après avoir examiné comment nous recevons des êtres animés vivant autour de nous divers sentimens plus ou moins complexes, il sera plus facile de voir comment les tissus ou les organes, ou les produits de sécrétion, agissent sur nos sens. Ici nous retrouverons une loi presque semblable à la première : c’est la loi que j’appellerais volontiers loi de l’utilité. Les matières utiles nous plaisent : les matières inutiles nous dégoûtent.
Prenons pour exemple le lait, cet aliment incomparable, nécessaire à l’existence de tous les mammifères nouveau-nés. Estce que sa vue et son odeur ne sont pas des plus agréables, et pourrait-on comprendre qu’il en fût autrement, et que la nature nous eût donné de la répugnance pour ce qui constitue notre première nourriture et le plus précieux de tous nos aliments? Au contraire, d’autres sécrétions, qui sont le produit définitif et ultime du travail nutritif, nous inspirent du dégoût. Il est tout naturel qu’il en soit ainsi. Les substances que l’organisme rejette comme inutiles et comme ayant terminé leur fonction nutritive ne peuvent plus être agréables à nos sens, qui s’occupent avant tout de la valeur alimentaire des choses. De là le dégoût que ces choses excitent et contre lequel on ne saurait lutter. On peut même aller plus loin encore. Lorsque les liquides
servant à la digestion sont détournés de leur fonction naturelle, alors que d’abord ils ne nous inspiraient aucune répugnance, ils deviennent pour nous un objet de dégoût. Ainsi la salive, par exemple, n’a rien qui nous répugne : mâcher un morceau do pain ou un bonbon est un acte qui nous semble plutôt agréable que désagréable ; mais si l’on imagine cette même opération dans un verre, comme dans les expériences de digestion salivaire artilicielle, ce qui était aorréable est devenu répugnant. 11 a suffi que la salive soit détournée de ses fonctions et ait abandonné la cavité buccale pour devenir un objet de dégoût. Un repas composé d’œufs, de lait, de viande, de vin, n’a rien que de fort agréable, et cependant l’odeur du suc gastrique et de ces matières à demi digérées est nauséabonde, et la vue en est odieuse : c’est que, dès que ces alimens ont quitté l’estomac, ils sont devenus impropres à remplir leur fonction nutritive, et nous avons instinctivement de la répugnance pour tout ce qui est inutile.
C’est de cette manière aussi qu’il faut expliquer les sentimens divers que la vue du sang fait naître en nous. Le sang est l’image de la vie; mais il est aussi l’image de la mort. Circulant dans le cœur, dans les vaisseaux innombrables du corps humain, il représente la vie, le mouvement, l’activité, la santé. Les poètes ont de tout temps décrit avec complaisance la teinte rosée des joues et le vif incarnat qu’une émotion soudaine fait naître sur le visage, en amenant une ondée sanguine plus rapide et plus abondante, de sorte que te sang, quand il représente la vie, ne fournit que des images agréables. Mais, dès qu’il est sorti des vaisseaux qui doivent le contenir, dès qu’on le voit apparaître au dehors, il devient un objet, sinon de répugnance, au moins d’épouvante, et il représente la mort dans toute son horreur. Combien de personnes que la vue d’une goutte de sang suffit k émouvoir au point de produire la syncope 1 A vrai dire, jamais la vue et l’odeur du
l’homme et l’fntelligence.
sang, alors qu’il n’est pas encore putréfié, ne deviennent absolument repoussantes : c’est plutôt un sentiment d’elfroi et d’aversion que de dégoût proprement dit. Il est intéressant de comparer les idées que sa vue provoque à celles qui naissent de la vue du pus. Le sang est le liquide vital par excellence, tandis que le pus est un liquide impur, résultant de la maladie et rejeté par l’économie, comme étant une cause de trouble et de désordre. Aussi de tous les liquides animaux est-il le plus inutile et le plus nuisible, et un instinct profond nous avertit de cette inutilité et de ce danger, en nous inspirant pour le pus et les liquides sanieux un dégoût invincible.
Donc, plus nous avançons dans cette étude, plus nous trouvons qu’il y a un rapport étroit entre les objets extérieurs et les sentimens qu’ils nous inspirent. Ce qui est nuisible, ce qui est inutile, est pour nous un objet plus ou moins répugnant, et nos dégoûts ne vont pas s’adresser par hasard, à tel ou tel objet, à tel ou tel animal : ils reconnaissent toujours une cause efficiente, et, malgré d’apparentes irrégularités, l’instinct ne se trompe jamais.
Cependant, pour ce qui est de l’homme, la volonté, l’imagination, l’habitude, jouent un rôle prépondérant, et peuvent transformer bien souvent nos instincts. Si par exemple je vois devant moi un crapaud, évidemment j’éprouverai un sentiment de dégoût, qui, selon mes dispositions morales, ira en augmentant ou en diminuant. Supposez en effet que je veuille étudier l’action de son venin : l’idée d’une recherche scientifique finira peut-être par dompter l’horreur qu’il m’inspire. Si au contraire je suis dans une situation morale tout autre, et si je le vois inopinément, là où je croyais cueillir une fleur, le dégoût que j’éprouverai sera infiniment plus fort que si j’allais dans un laboratoire le prendre pour étudier ses fonctions physiologiques. Ceci serait plus vrai encore pour la grenouille, qui généralement n’inspire plus
LES CAUSES DU DÉGOÛT. 6i)
de dégoût dès qu’on a pris l’habitude d’expérimenter sur elle.
L’habitude joue évidemment pour la plupart de ces instincts le même rôle que pour les fonctions nerveuses ou musculaires. On pourrait dire qu’elle agit principalement en changeant le point de vue des choses, et en forçant l’esprit à considérer non plus cette incertaine finalité dont l’instinct nous donne une sorte de conscience vague, mais une finalité plus précise, plus actuelle, mieux en rapport avec notre destination morale. Ainsi, pour prendre un exemple entre mille, le chirurgien qui porte ses mains dans une plaie infecte éprouve à peine du dégoût : c’est qu’il considère la maladie comme le mal qu’il faut guérir. Dès ses premières études, il a été conduit à voir le mal physique au point de vue de la thérapeutique ou de la science, en sorte qu’il s’est donné à cet égard une seconde nature, opposée à la première, qui lui montrait la maladie comme le mal à fuir. Dans un cas la maladie est un danger à éviter ; dans l’autre cas, c’est un danger dont il faut triompher. On comprend que les sentiments doivent être alors tous autres.
Je pourrais multiplier les exemples. Le chimiste, le physiologiste, le naturaliste, font comme le médecin. Peu à peu le dégoût primitif s’est émoussé par l’effet de préoccupations scientifiques tout opposées à l’instinct.
D’ailleurs le dégoût est une sorte de synthèse qui s’attache à la forme totale des objets, et qui doit diminuer et s’éteindre à mesure que l’analyse scientifique a disjoint et séparé les parties dont l’ensemble était si répugnant. Voici par exemple unp araignée qui est certes un être repoussant, par sa forme, son venin, ses allures. Mais que l’on prenne une patte ou un œil de cette araignée, et que l’on étudie au microscope le merveilleux arrangement de ces organes, poussant jusqu’à la dernière limite
l’examen des plus délicates parties, certes ce sera l’admiration BicHiT. — L’homme et l'intelligence. S
7U l’homnk et l’inteeliüence.
et non le dégoût qu’un tel spectacle nous fera éprouver. L’instinct ne peut s’adresser qu’aux objets naturels, vivans, actifs, dangereux par eux-mêmes, et ces objets, étant distraits de leur destination par rapport à nous, et envisagés comme les instrumens d’une grande fonction physiologique, ont perdu leur caractère odieux, et en ont acquis d’autres tout différens.
Il en e^t de même pour les substances chimiques qu’on extrait des liquides animaux. Voici l’urée, qu’on peut préparer artificiellement par synthèse, et qui constitue aussi l’élément principal de l’urine : lorsqu’elle sera bien purifiée de toutes les matières organiques qui la souillent, elle apparaitra comme un corps cristallisable, blanc, pur, sans odeur, qui n’inspirera aucun dégoût. Ce ne sont pas les élémens divers des objets dégoûtans qui nous dégoûtent : c’est leur ensemble, leur forme, leur totalité, leur aspect naturel eu un mot, et non leur constitution chimique, ou la structure intime de leurs parties.
C’est surtout la considération des objets au point de vue de leur valeur alimentaire qui modifie les sentimens instinctifs que ces objets nous avaient inspirés tout d’abord. Ainsi nous avons vu que les mouches avaient du goût pour les matières putréfiées qui constituent leur nourriture : il en est de même pour les oiseaux de proie, les rats, et autres animaux qui se nourrissent des mêmes substances. Les vers, les mouches, les insectes, sont recherchés par les oiseaux. Certains oiseaux mangent des reptiles, mais en général ils éprouvent pour ces êtres une profonde répulsion. Quant à l’homme, sa nourriture étant très variable, selon les goûts individuels, selon les mœurs et les climats, on comprend quelle infinie diversité cela impose à ses goûts. Je ne parlerai pas des pays où l’on mange des nids d’hirondelles, des petits chiens, des sauterelles, des lézards, des poissons pourris, du sang et de la graisse de phoque, ni même de ceux où l’homme
LEj» causes du DEGOUT.
se nourrit de chair humaine, car il est évident que pour les Européens, qui n’ont jamais songé à considérer ces objets comme alimentaires, ce seraient des alimens répugnans et odieux; mais prenons seulement ce qui se passe chez nous et autour de nous. Ne voyons-nous pas certaines personnes manger des limaçons et des grenouilles ? Pour la plupart d’entre nous, ces animaux ne paraissent pas être des denrées alimentaires, l’instinct a conservé toute sa force, et nous les représente comme des êtres répugnans. Il est même probable que les personnes qui les mangent auraient un certain dégoût à les toucher, et à les voir ailleurs que sur leur assiette. L’habitude a une telle importance que nous mangeons sans dégoût du boudin, des tripes, du foie, et que pourtant le sang de porcet les intestins de veau dégoûtent ceux qui les voient au moment où le porc et le veau viennent d’être tués. Dans un cas c’est l’idée de la mort, dans l’autre cas c’est l’idée de l’aliment qui domine, en sorte que, selon qu’on s’attache à l’une ou à l’autre idée, on éprouve un sentiment de goût ou de dégoût. Il y a quelques années, pendant le siège de Paris, de douloureuse mémoire, la population a trouvé une ressource alimentaire précieuse dans la viande de cheval; beaucoup de personnes n’en ont fait d’abord usage qu’avec une extrême répugnance; mais peu à peu ou a considéré la viande de cheval comme un aliment, et tout dégoût a disparu. L’habitude nous faisait considérer le • cheval comme un animal utile aux voitures et aux attelages, mais non comme une viande de boucherie. De là l’effort qu’il a fallu faire pour abandonner la première idée et en reprendre une autre qui nous a permis de manger du cheval sans répugnance.
Au reste il y a encore bien des bizarreries dans notre goût ou notre répulsion pour certains alimens. J’ai déjà parlé du gibier faisandé; il semblerait aussi que le fromage avancé, dans lequel déjà les vers ont commencé à se mettre, dût inspirer un profond
l’hom.mü et l’intelligence.
dégoût; il paraît cependant que certaines personnes estiment fort un pareil mets, et le regardent comme des plus délicats. Expliquera-t-on cette anomalie? n’est-ce pas plutôt une perversion du goût inexplicable ?
C’est encore à l’habitude qu’il faut attribuer l’influence de l’ordre des mets sur notre goût. Ainsi le lait, le vin, le bouillon, sont trois alimens fort agréables, pris séparément et en leur temps. Mais si l’on fait un mélange de lait, de vin et de bouillon, on aura un liquide dont l’odeur, la vue et le goût seront insupportables. Pourtant ce sont toujours des aliments, et dans l’estomac leur mélange s’opère dès qu’ils sont avalés. On pourrait donc croire que l’instinct se trompe, et peut être ce mélange ne serait-il pas dédaigné par les animaux dont les instincts primitifs ne sont pas faussés par les habitudes sociales. Cependant il est à remarquer qu’un mélange de lait et de vin n’est plus un liquide alimentaire normal, et que nous avons produit, en quelque sorte par synthèse, un liquide nouveau, différent des deux premiers et qui ne peut plus être regardé comme un aliment naturel. Le lait s’est coagulé : la couleur du nouveau liquide est devenue déplaisante à l’œil, et l’ensemble nous fait plutôt penser aux matières rejetées par l’estomac après la digestion qu’à des alimens sains et intacts, qu’on prendrait avec plaisir.
L’état physiologique joue unrôleau moins aussi important que l’habitude. Selon notre appétit ou notre soif, les alimens nous • inspireront du goût ou de la répugnance. Des malheureux pressés par la faim se sont nourris de matières infectes. Quelle que fût leur répulsion, elle était dominée par un instinct plus puissant. En revanche, la satiété produit une sorte de dégoût des alimens. Après un copieux repas, la vue et l’odeur des mets deviennent insupportables. Il suffit d’être un peu malade pour perdre l’appétit, et être désagréablement affecté par l’odeur et la
vue des mêmes alimens que des personnes en bonne santé et en plein appétit regardent comme très agréables.
Ainsi tout ce que nous voyons nous permet de conclure d’une manière positive que les objets, considérés comme alimens, nous plaisent, alors que, considérés à un autre point de vue, ils pourraient encore nous répugner. S’ils ne sont rien par rapport à nous, comme le marbre, l’hydrogène ou le soufre, ils n’exciteront que l’indifférence. Si au contraire ils nous touchent de près, comme les produits de nos sécrétions et les gaz de la putréfaction, ils exciteront d’autant plus de dégoût qu’ils sont plus inutiles et plus nuisibles.
Cependant l’association des idées arrive à donner à des choses qui devraient nous être indifférentes un certain caractère agréable ou désagréable, selon l’idée que nous y attachons ou qu’elles éveillent en nous Aussi en général la vue des liquides transparens et purs est agréable, tandis que, s’ils contiennent en suspension des matières étrangères qui les souillent, la sensation est toute différente, même quand il s’agit de liquides chimiques, ne pouvant ni les uns ni les autres servir à notre alimentation ou agir sur notre odorat. Les liquides filans, gommeux, visqueux, produisent sur la peau une sensation gluante désagréable, et même, à la vue, ils n’ont rien de bien attrayant, tandis qu’un liquide mobile etlimpide, comme l’éther, est agréable à voir. Ce sont des exemples de sensations associées. Les produits de sécrétion et les liquides animaux sont en général filanset visqueux, tandis que l’eau qui nous désaltère doit être limpide, et par conséquent nous étendons à tous les liquides visqueux notre dégoût pour les liquides animaux et à tous les liquides limpides notre goût pour l’eau pure. C’est ainsi peut-être qu’il faut expliquer comment certaines couleurs sont plaisantes, et d’autres déplaisantes. Une étoffe d’un rouge pourpre éclatant
7'l l’homme et L’fNTELLIGKNCE.
et pur sera agréable à voir, tandis qu’une étott'e grise, terne, indécise, sera presque toujours assez laide.
Nous voici donc graduellement arrivés du dégoût physique, matériel pour ainsi dire, à un dégoût moral d’ordre tout différent, qu’on peut cependant, ce me semble, rattacher au premier. La question de physiologie psychologique est devenue une question d’esthétique. Sans prétendre discuter à fond un problème aussi difficile, nous ne pouvons nous empêcher d’en dire quelques mots.
Quand nous avons devant les yeux différentes formes inanimées, chacune de ces formes éveille en nous des sentimens différens. Un cercle, un carré, un triangle, une ligne brisée, une courbe, agiront d’une manière variée sur notre intelligence. Cependant en elles-mêmes ces lignes n’auront aucune signification ; c’est l’esprit qui leur en donne une ; il se fait des associations d’idées qui ne sont pas les mêmes, selon que le cercle ou le carré en a été le point de départ. On pourrait assimiler ces idées se succédant les unes aux autres à une série de clochettes vibrant successivement, à la suite de l’ébranlement de la première, provoqué par la sensation. En elle-même, l’idée première est indifférente à l’esprit : mais peu à peu elle en évoque une série d’autres (|ui finissent par devenir ou agréables ou désagi’éables, selon le sens du premier ébranlement. Si maintenant on tient compte de l’habitude, de l’éducation, de l’infinie variété de nos instincts, on verra combien il est difficile de formuler des lois générales pour les sentimens que peuvent faire naître des lignes géométri-
(|iies, au premier abord si indifférentes à nos p;onts. C’est pourtant sur la combinaison de ces lif^nes entre elles dans des proportions voulues que réside l’art de l’architecture. Un édifice peut paraître massif ou élancé, léger ou lourd, selon la disposition de ses lignes. Toutefois les sentimens qu’il évoque en nous sont vagues et indécis, tandis que, pour les antres arts, la sculpture, la peinture, le drame et la poésie, les sentimens de goût ou de dégoût sont beaucoup plus nets.
C’est que la peinture, par exemple, est la représentation de la réalité, et, selon que cette réalité nous inspire des sentimens de goût ou de dégoût, le tableau que nous avons devant les yeux provoquera un sentiment agréable ou pénible. La représentation d’une tache de sang est dégoûtante comme le sang lui-même, et il en serait toujours ainsi, chaque fois qu’une tache de sang est représentée, si le peintre ne disposait d’un privilège que la nature ne possède pas, ou à. vrai dire dont elle ne prend aucun souci, c’est de faire ressortir tel ou tel caractère spécial, de manière à enlever à l’objet [U'imitifune partie de ses attributs, et à provoquer chez le spectateur une idée différente de l’idée simple et toute physiologique que la vue d’une tachede sang fait naître en nous.
Dans un de ses plus remarquables tableaux, Henri Régnault a peint une large tache de sang coulant en nappe sur les degrés du harem. Un eunuque vient de trancher une tête qui a roulé sur les marches : fier de l’œuvre de justice (ju’il vient d’accomplir, il regarde avec calme son épée sanglante et l’essuie froidement en détournant la tête vers le sang qui ruisselle. Eh bien ! ce tableau n’excite pas le dégoût. La terreur, la vengeance, la pitié, la justice impassible, tels sont les sentimens qu’il éveille en nous, et il n’y a pas place pour la répulsion et autres sensations plus pénibles. Cela ne signifie pas que tous ceux qui regarderont ce
76 l’homme et l'.intelijgence.
tableau éprouveront des sentimens semblables. Il est même possible que chez quelques personnes le dé^roiit vienne à apparaître, et nous ne devons pas en être surpris. A représenter des scènes aussi hardies, on côtoie de' bien près les idées repoussantes, et il faut une extrême habileté de mise en scène et d’exécution pour masquer par des sentimens plus forts le premier sentiment de répulsion que la vue d’une tache de sang provoque en nous.
Dans la poésie, il en est encore de même. Le style, la dispMjsition des phrases et des épithètes, un je ne sais quoi à la fois inconscient et cherché,permettent de présenter des images, qui, disposées autrement, seraient répugnantes, tandis que, tracées par un grand écrivain, elles trouvent grâce devant le goût, et peuvent même, selon la valeur de l’idée qu’elles expriment, devenir grandioses. Ainsi l’image d’un ver de terre a quelque chose de repoussant, et cependant. qui n’a admiré ces vers magnifiques que Victor Hugo prête à un de ses héros?
Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là.
Qui vous aime, perdu dans la nuit quille voile,
Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile,
Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut,
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.
C’est qu’alors l’idée a changé : on pense, non plus au ver luimême, mais à la distance prodigieuse qui sépare le plus infime des êtres, rampant sur la surface terrestre, et un astre éclatant qui brille à la voûte lointaine des cieux. On pourrait citer bien d’autres exemples où une image répugnante se trouve remplacée par une autre qui nous plait et qui finit par triompher de la première.
Pour le peintre, le sculpteur et le poète, le but suprême, c’est d’offrir des idées qui plaisent ; ils disposent pour cela de res-
sources presque infinies, puisque chaque détail, si indifférent qu’il paraisse, peut changer le cours de nos impressions et les rendre agréables ou pénibles, selon la volonté et le talent de l’écrivain ou du peintre. C’est ainsi que les grands artistes font passer devant nos yeux une série d’images, qui, repoussantes en elles-mêmes, deviennent, par la disposition des parties voisines, agréables plutôt que déplaisantes. En un mot, pour une œuvre d’art, l’idée qu’elle évoque, le sentiment qu’elle fait naitrej lui donnent tout son caractère. Rien ne vaut que par cette impression, et,si elle n’est pas la mesure absolue etuniquede toute œuvre d’art, au moins doit-on en tenir compte plutôt que de tout le reste. Aussi pour un certain nombre de tableaux, de statues ou de drames, y a-t-il désaccord dans les opinions, et il est probable que des deux côtés on a raison. Selon qu’on se place à tel ou tel point de vue, on n’est pas ému de la même manière, et on porte un jugement tout opposé. Les uns jugeront très beaux les vers de Victor Hugo que j’ai cités ; d’autres, en petit nombre, je crois, trouveront la comparaison choquante. L’erreur, au point de vue philosophique, bien entendu, est de croire qu’il y a un bon goût et un mauvais goût absolus.
Pour éveiller certaines idées, un tableau ou un morceau de poésie ont besoin de bien peu de chose. Ainsi ce qu’on appelle les natures mortes en peinture, une assiette de fruits, un chaudron, un verre de vin, ont souvent été reproduits par des peintres, même illustres, comme unique sujet de tableau. Ces représentations, assez peu importantes, selon nous, et en général dépourvues d’intérêts, doivent la plupart de leurs qualités à l’exactitude avec laquelle les détails sont rendus, sans cependant que la réalité soit copiée si’ aveuglement que le tableau soit devenu un trompe-Vœil. C’est (^ue, par une foule de nuances imperceptibles, le peintre a pu donner un certain caractère aux
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objets qu’il a représentés, car jamaisla plate réali té de choses aussi banales qu’une assiette, un chaudron et un verre, ne nous pourra offrir ces caractères. Il arrive donc ceci, que, même pour la représentation des objets inertes,n’éveillant en apparence aucune idée en nous, le peintre peut leur prêter certaines qualités qui finissent par faire naître des idées agréables. Ainsi souvent Rembrandt s’est plu à représenter des personnes laides. Nul doute que dans la vie ordinaire la figure de ses modèles n’eùt passé inaperçue ; nous aurions vécu à côté de ces gens-là sans daigner les remarquer, et cependant, quand cette vulgaire et lourde figure a été reproduite par Rembrandt, quel merveilleux portrait ! comme on sent l’intelligence et la pensée I quelle intensité de vie dans le regard, dans chacun des traits! Il semble qu’il y ait dans les choses qui nous entourent des vertus cachées, et qu’elles ne puissent développer des idées en nous qu’après qu’un grand artiste les a traduites en un langage plus clairet plus facile à comprendre.
Parlerai-je du dégoût moral, qui, sans s’adresser aux choses mêmes ou aux idées qu’elles représentent, s’applique aux actions et à la conduite de certains hommes ? L’assimilation que le langage a établie est certainement justifiée, parce qu elle existe dans toutes les langues ; mais on serait assez embarrassé de dire en quoi elle consiste. Prenons deux exemples empruntés à des romans du siècle dernier, Clarisse Harlowe el Manon Lescaut. Lovelace et Desgrieux sont deux personnages également vicieux, également criminels. Peut-être même Lovelace a-t-il plus de cynisme et d’impudence que l’infortuné chevalier. Cependant il n’excite pas le dégoût et la répugnance que Desgrieux inspire. Pourquoi cette anomalie ? Ne serait-on pas tenté do croire qu’il y a pour certaines actions plates, basses, cupides, plus d’aversion que pour d’autres actions criminelles, sanglantes et per-
LKS CAUSES l'U DÉGOÛT. 79
filles? Mais ou est réduit là-dessus à des hypothèses, et il faut SP contenter de remarquer que souvent on ne peut expliquer la répugnance que certaines personnes nous inspirent. Il y a là des associations d’idées, extrêmement complexes, que l’analyse sera probablement longtemps à démêler.
Résumons maintenant les données quelque peu confuses, éparses dans cette étude.
Il y a pour l’homme, comme pour tous les êtres vivants, des substances alimentaires, et d’autres substances qui ne peuvent pas être considérées comme telles. Or une sensation spéciale nous avertit de la valeur des ditférentes substances au point de vue de la nutrition. Cette sensation est sous la dépendance du sens du goût. Le lait, le sucre, la viande, sont des alimens, et le goût nous en avertit, puisqu’il est excité agréablement par le lait, le sucre et la viande. 11 ne pouvait en être autrement. Il était impossible que la nature nous inspirât de la répugnance pour ce qui doit constituer et constitue en effet notre nourriture. En même temps que le goût proprement dit, par une association d’idées très simple, l’odorat et la vue sont affectés de telle sorte que les alimens nous plaisent par leur odeur et leur aspect.
Cependant, à côté du goût, il y a une sensation tout opposée, c’est le dégoût. Le dégoût est une sorte de douleur, une sensation pénible particulière, qui, si elle est trop prolongée ou trop intense, amène la nausée et le vomissement. Mais, quand on le prend dans son sens le plus restreint, c’est tout simplement la perception d’une saveur ou d’une odeur désagréables, les saveurs et les odeurs faisant également partie du sens du goût. Ainsi les substances âcres, amères, fétides, nous dégoûtent, et, si nous essayons de vaincre ce sentiment et de les avaler, l’excitation trop violente des nerfs du goût finira par provoquer le
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vomissement. Outre le goût et l’olfaction, la vue peut aussi nous donner des perceptions qui, par une association d’idées primesautière, produisent encore du dégoût ; il en est de mêmp du toucher, et une sensation tactile peut provoquer en nous des sentimens pénibles, désagréables, douloureux, qu’il est légitime de comparer au dégoût. Il y a donc d’une part un dégoût que l’on pourrait appeler gustatif et olfactif, et d’autre part des dégoûts visuels et tactiles, analogues, sinon identiques, au premier. Cependant, quelle qu’en soit la cause, le dégoût est toujours la même sensation de répugnance, d’aversion, qui nous force à nous éloigner de l’objet qui a frappé ainsi nos sens, et qui, si elle devient trop intense, finit par provoquer la nausée.
Il est certain que les objets extérieurs n’ont en eux-mêmes rien qui soit répugnant. Ils ne sont dégoûtans que par rapport à nous : si nos organes étaient autrement constitués, nous aurions des sensations tout autres. La fétidité, l’amertume, la laideur, ne sont pas qualités essentielles des corps. Ce sont des manières d’être vis-à-vis de nos perceptions, et cæ qui le démontre, c’est que, suivant le genre de vie et l’alimentation des divers animaux, le goût et le dégoût s’appliquent à des objets tout différons. L’odeur cadavérique nous répugne; mais, pour les mouches qui se nourrissent de matières décomposées, ces odeurs fétides deviennent des odeurs agréables. Le crapaud, qui est pour nous un animal hideux à voir, n’est pas hideux en lui-même. Le beau pour le crapaud, a dit Voltaire, c’est sa crapaude. Le mépris que nous témoignons pour certains êtres, justifié par notre propre organisation, n’est pas justifié en soi. Rien n’est fétide ni laid dans la nature. Il y a seulement des choses que nous jugeons fétides on laides, parce qu’elles sont avec notre organisation dans un certain rapport qui explique la nature de nos sensations.
Il aurait pu se faire que la raison de l’amertume ou de la fétidité de telles substances plutôt que de telles autres fût impossible à découvrir. Toutefois il m’a semblé que, par une analyse attentive, on parvient à discerner une raison, cachée et obscure sans doute, ensevelie sous un amas de faits contradictoires, générale cependant, grâce à laquelle on peut rattacher cet instinct du dégoût à l’instinct de la conservation de l’individu.
Gomment cet instinct a-t-il été acquis? c’est une question encore fort obscure et pour laquelle les diverses hypothèses peuvent se donner librement carrière. Pour nous, nous croyons que c’est un fait d’hérédité. La lutte pour l’existence et la sélection naturelle ont donné à nos ancêtres une somme merveilleuse de sentimens instinctifs qui semblent comme créés par une force surnaturelle pour veiller sur nous, nous protéger, nous défendre contre nous-mêmes et contre les excitations extérieures. Par là il se trouve que l’homme, comme les autres animaux, a des instincts qui sont justifiés et qui ont leur raison d’être. Tout se passe comme si l’homme avait été créé avec une grande perfection, chacun de ses instincts étant approprié à la protection d’un de ses organes et des fonctions de cet organe. Or le dégoût semble exister pour nous sauver de la mort et de la douleur, funeste avant-coureur de la mort: aussi trouve-t-on dans le danger ou l’inutilité des corps qui nous répugnent, et des animaux qui nous font horreur, la raison d’être de cette répugnance et de cette horreur.
Ainsi les alcaloïdes, ces poissons végétaux si terribles, sont tous d’une extrême amertume; les reptiles, dont un grand nombre sont redoutables à l’homme, nous inspirent par leur vue et leur contact une extrême répulsion ; les gaz putréfiés, les liquides purulensetsanieux des plaies ont une odeur infecte, et ces trois qualités, différentes en ce qu’elles affectent trois sens
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différens, le goût, le toucher et l’odorat, ont cependant cela de commun que le dégoût est provoqué en nous, et que nous sommes avertis du danger qu’il y aurait à manger de la strychnine, à caresser une vipère, et à respirer des gaz putrides. A 1a vérité, ces instincts sont aveugles et ne seraient pas suffisans pour diriger notre conduite ; la quinine, quoique étant toujours un poison et toujours amère, est quelquefois salutaire, en sorte que, si l’instinct était notre unique règle, nous ne pourrions guérir la fièvre intermittente, sur laquelle la quinine a une action si efficace.
Les substances qui ne se rencontrent pas dans la nature n’ont et ne peuvent avoir aucune action sur nos sens, si leur constitution est totalement différente de celles que nos ancêtres ont rencontrées dans leur vie de chaque jour. Ainsi je suppose, par exemple, qu’on arrive à décou^Tir une plante extrêmement rare, renfermant un alcalo'ide dangereux, inconnu jusqu’ici à nous et à tous nos ancêtres. Gomme cet alcaloïde aura presque toutes les propriétés chimiques et physiologiques des autres alcaloïdes, il serait très probable que nous le trouverions amer comme la strychnine et la quinine. Si au contraire cette substance nouvelle avait, quoique dangereuse, presque toutes les propriétés chimiques du sucre, il est probable qu’elle nous paraîtrait sucrée, et que nous ne pourrions pas la distinguer d’un aliment sain et utile. Aussi peut-on artificiellement produire des corps dangereux à respirer ou à manger, et qui cependant n’agissent pas sur nos sens. Par exemple les cyanures et l’acide cyanhydrique, qui ne se trouvent qu’en très petite quantité dans la nature, n’ont au goût rien de bien désagréable, quoique leur saveur soit très acentuée. L’oxyde de carbone, gaz très toxique, n’a aucune odeur, tandis que l’acide sélénhy- drique, qui ne se produit jamais qu’eu très petite quantité, a
une odeur fétide. Cette fétidité semble due à ce qu’il ressemble beaucoup par ses propriétés chimiques à l’acide sulfhydrique, et qu’il agit probablement sur nos sens de la même manière, en sorte que, la perception étant à peu près semblable, l’instinct conclut de la même manière, et regarde comme fétide l’hydrogène sélénié, parce que l’hydrogène sulfuré est fétide.
11 n’y a pas seulement la loi de la nocivité, il y a aussi la loi de VinutUité. Ce qui est inutile nous répugne. Les produits de sécrétions nous inspirent par leur vue et leur odeur une vive répulsion. Au demeurant, les corps agissent sur nous d’autant plus vivement qu’ils sont plus près de nous, et que l’instinct
nous commande de nous en débarrasser. Il n’était pas besoin
d’un instinct spécial pour nous avertir que les sels de magnésium sont dangereux, il suffit que le goût soit désagréablement alTecté, et que les sels de magnésium soient amers, tandis que pour les excrétions il fallait avoir de la répulsion, afin de ne pas être souillé par elles. Aussi notre dégoût pour les sels de magnésium est-il purement gustatif, tandis que pour les produits excrétés cet instinct est provoqué à la fois par la vue, le toucher et l’qdorat.
Le dégoût est donc,en dernière analyse,un sentiment instinctif de protection, variable avec l’alimentation, les habitudes, et l’éducation des individus. Mais sous cette apparente diversité, il y a une loi générale qui est la finalité. Ce n’est pas par hasard que nos dégoûts vont s’adresser à tel ou tel être, à telle ou telle substance. C’est la conséquence de l’hérédité qui a appris à nos ancêtres que ces animaux et ces substances devaient être dangereux pour nous. Aussi l’instinct ne peut-il juger que de la forme et de l’apparence ; il ne va pas au fond des choses, et ne sé[)are pas les objets nuisibles des objets <|ui ont l’air d’être nuisibles.
l’homme et l’intelugence.
L’association des idées fait que, pour provoquer le goût ou le dégoût, il suffit d’un souvenir, et même d’un souvenir très éloigné. Quand on nous parle d’un crapaud, nous pensons à un crapaud, et nous avons du dégoût ; mais, tout en parlant du crapaud, On peut le considérer à un point de vue spécial, par exemple au point de vue de son utilité, de son emploi dans l’agriculture, de ses mœurs, de sa constitution physiologique ; alors notre idée changera, et le dégoût ira en s’effaçant. En poésie, en peinture, en sculpture, l’art consiste à effacer les images repoussantes par des images plaisantes, à donner à un tableau un sens précis, une idée dominante. De fait, pour que l’idée dominante ne soit
pas du dégoût, il n’est pas nécessaire que tout objet repoussant
soit écarté du tableau ; il suffit de le bien encadrer, de l’entourer d’objets dont l’ensemble provoque une sensation plaisante. Cet art est profondément mystérieux : ses lois sont et resteront probablement inconnues, étant senties plutôt que définies parles grands artistes. Mais dans tous les cas il faut que l’impression dernière, résultant de la vue de l’ensemble, soit une perception agréable : s’il n’en est pas ainsi, le peintre ou le poète sont indignes de leur art, et ne connaissent pas les'lois de la pensée humaine, [xii]
lÆS POISONS DE T/INTELLIGENCE
l’alcool, lk chloroforme, le hachich, l’opium.
Les poisoQS eu fréuéral. — Les poisous du système nerveux. — L’ivresse dans les descriptions des poètes et des romanciers. — L’alcoolisme. — Les hallucinations de l’alcoolisme. — L’e.'ctension de l’alcoolisme. — L’action psychique de l’absinthe. — Le chloroforme. — L’anesthésie eu aénéral. — L’ivresse chloroformique. — La mémoire dans le chloroforme. — Le chloral et les autres anesthé.siques. — Le hachich. — L’ivresse du hachich. — L’impuissance de la volonté dans le hachich. — Les illusions du temps et de l’espace. — Les hallucinations du hachich. — L’opium et la morphine. — La conpestion et rauémie du cerveau. — Le sommeil de l’opium. — Le traitement de l’insomnie par l’opium. — Les fumeurs d’opium en Chine. — L’action psychique du café. — L’action aénérale des poisons de l’intelligence.
Rien n’est plus instructif pour la connaissance des phénomènes delà vie que l’étude des troubles produits dans les fonctions organiques par les divers poisons. A vrai dire, le sens de ce mot poison doit être singulièrement élargi ; un poison n’est pas, comme on serait tenté de le croire d’après l’usage vulgaire du mol,
une substance toujours mortelle et funeste ; au contraire, presaiCHET. — L’homme et l’iiilelligonce . 6
86 l’homme et l’intelligence,
que toutes les substances médicamenteuses sont toxiques, et réciproquement. L’opium qui est un admirable médicament, en même temps est un redoutable poison. L’alcool, qui, ingéré en petite quantité, est un stimulant salutaire à la digestion, à forte dose produit des désordres graves qui ont souvent entraîné la mort. Aussi serait-on fort embarrassé, si l’on voulait séparer la classe des médicamens de la classe des poisons. Claude Bernard définit un poison une substance qui ne peut entrer dans la composition normale du sang, ni pénétrer dans l’organisme sans y causer des désordres passagers ou durables. C’est là une définition claire et formelle qui nous permettra de distinguer un poison d’un aliment. Un aliment est une substance assimilable, qui doit, à un moment donné, faire partie de notre sang ou de nos tissus ; un poison au contraire doit s’éliminer et disparaître : car, s’il existe dans le sang, ce n’est qu’ accidentellement. Un œuf est un aliment, parce que les substances contenues dans l’œuf seront absorbées pour passer ensuite dans le torrent circulatoire ; mais l’émétique est un poison, parce qu’il sera éliminé, l’organisme ne pouvant supporter la présence d’émétique dans le sang. En tout cas, l’action de l’émétique, comme médicament, n’est pas différente de son action comme poison : c’est tout simplement du poison à faible dose.
L’étude des poisons est donc aussi utile au médecin qu’au physiologiste. Au médecin , qui veut guérir les organes malades, elle montre comment agissent les substances qu’il va employer, en sorte que la toxicologie, ou science des poisons, n’est guères autre chose que la thérapeutique expérimentale. Autrefois, du temps d’Orfila, les expériences sur les poisons étaient destinées seulement à éclaircir les problèmes les plus délicats de la médecine légale. Aujourd’hui elles servent à la médecine tout entière. Gomme l’a dit encore Claude Bernard,
LES POISONS DE l’iNTELLIGENCE. 87
un organe sain et un organe malade ne fonctionnent pas différemment, et l’action d’un poison sur l’organisme sain peut devenir une action médicamenteuse sur l’organisme malade.
Un grand progrès acté réalisé le jour oùl’on aclicrchéàlimiter le rôle des poisons à un organe ou à un tissu. Il nous semble maintenant que cette donnée est élémentaire, et que rien n’était plus simple que de chercher si telle ou telle substance agit plus spécialement sur le sang, ou sur le muscle, ou sur le cerveau ; mais cette recherche, qui semble être le premier pas delà toxicologie, ne date guère que d’une vingtaine d’années, et on peut presque dire que les belles études de Claude Bernard sur le curare en ont été le point de départ. C’est qu’en effet, avant lui, au lieu d’analyser les fonctions des organes ou des tissus, on en considérait surtout l’ensemble. On cherchait à voir dans tous les phénomènes physiologiques le résultat d’une force spéciale agissant sur les organes, et on appelait propriétés* vitales toutes les propriétés de ces organes. Aujourd’hui, qui pense encore à soutenir ces doctrines? Le principe de la vie n’est pas unique ; il est disséminé dans toutes les parties vivantes, et personne ne voudrait ressusciter les théories de l’ancienne école de Montpellier, qui admettait une force vitale présidant aux fonctions organiques. Un être vivant est un composé d’organes vivans, lesquels peuvent mourir isolément. Ces organes sont composés de tissus ; ces tissus sont constitués par des cellules, et toutes ces parties peuvent disparaître successivement, sans que la fin des unes entraine nécessairement la mort des autres.
Prenons un exemple qui éclaircira cette proposition. La combustion du charbon dans un air confiné produit un gaz toxique, l’oxyde de carbone. Or l’oxyde de carbone agit spécialement sur un élément anatomique particulier, sur les globules rouges du sang : tous les symptômes de la mort par l’oxyde de carbone
l’homme et l’intelligence.
sont la conséquence de cet erapoisormement d’une partie du sang. - Celasigniflequelesangmeurtavantles autres tissus, etque, si ceuxci finissent par mourir, c’est qu’ils sont privés de sang vivant, indispensable à leur existence propre. Aussi la mort par hémorrhagie présente-t-elle les mêmes phénomènes que la mort par l’oxyde de carbone, et on peut dans l’un et l’autre câs rendre toutes'les apparences de la vie en restituant à l’animal le sang vivifiant dont il est privé.
L’analyse physiologique a même été plus loin ; non seulement on a reconnu que le sang était empoisonné, mais encore dans le sang, les globules rouges, et dans ces globules l’hémoglobine, laquelle prend l’oxygène de l’air pour l’apporter dans les tissus.
Certes il serait à souhaiter que nous eussions de tous les poisons des notions aussi précises que de l’oxyde de carbone. Malheureusement il est loin d’en être ainsi. Nous savons que le sang, les muscles, les nerfs, la moelle épinière, ont des propriétés qui sont détruites ou perverties par certains poisons spéciaux, mais nos connaissances ne vont que rarement au delà de cette première localisation. Je vais tenter ici d’étudier les poisons qui agissent sur une certaine partie de l’organisme, une des plus nobles sans contredit,puisque c’est sur l’organe de l’intelligence; sur l’encéphale. Mais je ne chercherai pas à préciser le lieu même où se fait cet empoisonnement. Le siège des fonctions intellectuelles n’est pas assez bien déterminé pour qu’il soit permis de faire une autre étude que celle des symptômes. Nous allons donc voir quels sont les symptômes de l’empoisonnement de l’intelligence. Peut-être cette investigation sera-t-elle profitable aux philosophes comme aux physiologistes, l’union du physique et .du moral étant si intime qu’il n’y a que des inconvéniens à en séparer l’étude.
Cette sorte d’introduction était nécessaire pour faire comprendre ce que nous entendons par le mot poison de l’intelligence. Nous ne voulons pas dire par là qu’un poison agit uniquement sur l'intelligence, sans porter son action sur les autres organes et les autres fonctions ; nous disons seulement qu’il porte primitivement son action sur l’intelligence. Que si plus tard les autres fonctions sont troublées, cela ne change en rien la propi’iété qu’il a eue d’altérer dès le commencement les facultés intellectuelles. Ce n’est donc pas une action exclusive, c’est seulement une action prédominante; car pour les faits physiologiques il n’y a pas de classification absolue, et toute démarcation rigoureuse est nécessairement arbitraire,et entachée d’erreur. Ainsi, pour rester dans l’exemple déjà cité, à la période dernière de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone, il y a de l’agitation intellectuv.-lle,du délire, et d’autres symptômes delà perversion de l’intelligence ; mais ces troubles ne surviennent que consécutivement ; ils sont la suite de l’empoisonnement complet du sang.
Le cerveau privé de sang vivant est troublé dans sa fonction, et, de même qu’on observe du délire dans l’anémie cérébrale à la suite des grandes hémorrhagies, de même à la suite de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone on observe des troubles intellectuels produits par l’absence d’un sang vivant et oxygéné. Aussi l’oxyde de carbone n’est-il pas un poison de l’intelligence : c’est un poison du sang, qui n’agit sur le cerveau que parce qu’il a tout d’abord agi sur le sang. Il en est autrement de certains corps qui troublent primitivement les fonctions du cerveau, l’alcool et le chloroforme par exemple. Avant qu’il existe ailleurs des troubles fonctionnels quelconques, l’intelligence est atteinte, — l’intelligence ou la sensibilité, ce qui est tout un. — Il n’y a rien du côté des muscles, ou du sang, ou du cœur, ou des poumons, mais il y a une action du poison sur les facultés intellectuelles, action
90 l’homme et l’intelligence.
qui se traduit par l’ivresse et le délire. Il est vrai que plus tard, si l’intoxication est poussée plus loin, le cœur, l’estomac, les muscles, finissent par se ressentir de la perversion des centres nerveux. Mais ces troubles ne sont que secondaires, et l’alcool, comme le chloroforme, comme l’éther, le hachich, l’opium et le café, est un véritable poison intellectuel.
Nous ne devons pas nous étonner de voir les poisons qui altèrent d’abord l’intelligence finissent par porter leur action sur d’autres fonctions. En effet, le système nerveux central, qui est l’organe atteint par le poison, préside à presque toutes les grandes fonctions vitales, et, de même qu’il est l’organe de l’intelligence, il est l’organe qui excite les mouvemens musculaires, et qui régit les fonctions du cœur, du tube digestif, et des glandes sécrétoires éparses dans l’organisme. Aussi, parmi les poisons du système nerveux central, en est-il qui agissent sur telle ou telle fonction, plutôt que sur telle autre, et cependant, à la dernière période de leur action, toutes ces fonctions finissent par être profondément troublées. Ainsi le chloroforme, qui agit tout d’abord en supprimant la volonté, la mémoire et le sentiment, c’est-à-dire en troublant les fonctions du cerveau, finit par paralyser plus tard les mouvemens du cœur et de la respiration, c’est-à-dire la moelle épinière ; tandis que la strychnine agit en sens inverse : d’abord sur la moelle épinière, et ensuite sur le cerveau. De même l’émétique n’agit sur l’estomac que par l’intermédiaire du système nerveux. Si l’on coupe les nerfs vagues qui se rendent de la moelle épinière à l’estomac, on empêche les vomissemens consécutifs à l’empoisonnement par l’émétique, et cependant l’émétique laisse l’intelligence intacte, au moins quand il est donné à faible dose, car à dose plus forte il agit sur le cœur d’abord, et ensuite sur l’intelligence.
Si nous considérons au système nerveux trois fonctions princit
pales : l’intelligence, qui dépend de la partie corticale du cerveau ; lesmouvemens volontaires, qui dépendent de la moelle épinière; les mouvemens organiques du cœur, du tube digestif et des glandes, qui dépendent du bulbe rachidien, intermédiaire à la moelle épinière et au cerveau ; nous aurons des poisons agissant d’abord sur l’une ou l’autre de ces parties, et par conséquent sur les fonctions qui en dépendent, mais portant plus tard* leur action sur toutes les parties du système nerveux.
Nous ne nous occuperons ici que des poisons agissant d’abord sur le cerveau et troublant les fonctions intellectuelles. Nous ne chercherons pas à déterminer pourquoi ils agissent ainsi, car leur mode d’action est encore inconnu. Il est certain que le poison est porté au cerveau par le sang, et que l’action intime du sang chargé de la matière toxique sur les cellules nerveuses des circonvolutions les modiüe de manière à troubler la pensée ; mais quelle est cette action'*? Est-ce une combinaison chimique du poison avec les cellules ? est-ce un trouble mécanique dans la circulation cérébrale ? Voilà ce que nous ignorons encore, et ce que des expériences ultérieures pourront peut-être un jour nous apprendre. Tout au plus pouvons nous regarder comme vraisemblable qu’il s’agit d’une combinaison chimique passagère du poison avec les cellules de la substance grise du cerveau.
Toutefois, avant de connaître le pourquoi des choses, il est facile de connaître le comment, et si nous ne savons pas la cause dernière des empoisonnemens du cerveau, nous pouvons du moins en étudier les résultats et les symptômes.
l/llOMME ET e’iNTELUÜENCE.
L’étude des poisons qui agissent sur les facultés intellectuelles ne présente pas seulement un intérêt physiologique et psychologique : elle a encore un intérêt social considérable. En effet il semble que l’homme, à toutes les époques et dans tous les pays, soit mécontent de l’état de son intelligence, et qu’il cherche à l’exciter par des substances toxiques. Or ce qui caractérise tous les empoisonnemens du système nerveux, c’est que le poison, avant de détruire, surexcite : c’est cette surexcitation que l’homme recherche avec ardeur, avec passion. Une fois qu’elle est devenue une habitude, elle s’impose avec une telle force que rien ne peut plus la combattre. Elle est un vrai péril social, aussi bien pour les Chinois et les Hindous qui fument l’opium que pour les Européens qui boivent de l’alcool.
L’alcool est le résultat de la fermentation du sucre. Toutes les liqueurs sucrées abandonnées à elles-mêmes fermentent en donnant de l’alcool et de l’acide carbonique ; aussi toutes les liqueurs sucrées fermentées sont-elles des boissons alcooliques. Les symptômes psychiques que produisent ces boissons sont toujours à peu près les mêmes. Quoique connus de tout temps, ils u’ont été que rarement l’objet d’une analyse méthodique, et ce n’est peutèlre que dans les observations éparses des romanciers ou des dramaturges qu’on pourrait trouver des remarques ingénieuses et fines sur l’ivresse et ses effets.
Le premier effet de l’intoxication par l’alcool est un sentiment intime de satisfaction, une sorte de béatitude fort agréable. A ce moment, il semble que les idées s’éclaircissent, que les difficultés et les obstacles disparaissent ; on voit, suivant une expression vulgaire, la vie en rose : on se sent content et heureux de vi\Te.
LUS POISONS DE l’iNTELUGENCE. 93
Si l’on continue à boire, l’excitation intellectuelle augmente et se manifeste de plusieurs manières ; on pourrait résumer d’un mot toutes ces formes en disant qu’il y a hypéridéation.
L’hypéridéation de l’ivresse au premier degré est un phénomène curieux et intéressant, mais qu’il serait dangereux d’observer trop souvent sur soi-même. Dans cet état, il y a une profusion d’idées de toute sorte, idées joyeuses, idées glorieuses, idées libertines, idées tristes, idées guerrières, qui se succèdent avec une extrême rapidité. Ce qui les caractérise, c’est qu’elles ne sont pas modérées. Il semble qu’alors il n’y ait plus de mesure dans l’intelligence ; tout est hors de proportion, tout a grandi. On sent ses forces morales décuplées, on se croit capable de tout faire et de tout entreprendre, et cependant les idées nouvelles se succèdent sans cesse ; après une entreprise, on pense à une autre, puis à une autre encore. Toutes sont impratifîables, mais elles nous sourient au moment où elles passent : peut-être dans le nombre en est-il de sensées, on n’a pas le loisir de s’y arrêter : c’est un va-et-vient perpétuel, une sorte de fantasmagorie plus ou moins séduisante dans laquelle on ne peut trouver le temps de faire une pause.
Alors on ne peut retenir ses secrets . On devient communicatif et affectueux. Même lorsque l’ivresse n’est que légère, ce besoin d’épanchement se manifeste déjà, mais, à un degré plus avancé, il n’est pas de confidence qui y résiste. « Gomme le moûst bouillant dans un vaisseau pousse à mont tout ce qu’il y a dans le fond, ainsi le vin fait débonder les plus intimes secrets à ceux qui en ont pris outre mesure. » Cette hypéridéation n’est en somme qu’un excès de l’imagination, et souvent cette activité de la folle du logis se montre d’une autre manière, par les saillies ingénieuses, les rapports plaisans, les boutades excentriques. Certains auteurs ne pouvaient, parait-il,
produire que dans cet état de surexcitation : et c’est ce qui a donné à leurs œuvres un cachet d’originalité factice. Souvent, dans l’ivresse, au milieu de ce déluge d’idées, apparaît tout d’un coup, sans que l’association des idées puisse en faire deviner l’origine, une idée qui n’a rien de commun avec les précédentes, et qui s’impose avec une fixité désespérante. Elle revient toujours au milieu des autres, de même que dans un morceau de musique le thème reparaît sans cesse, sous les modulations et les variations qui l’entourent.
Ainsi nous trouvons deux caractères particuliers aux débuts de l’ivresse ; d’une part la rapide succession, d’autre part la fixité des idées ; il semble au premier abord qu’il y ait désaccord entre ces deux formes différentes de l’excitation intellectuelle. Il n’en est rien cependant, si l’on examine avec soin le mécanisme de l’intelligence.
A l’état normal, toutes les facultés, l’imagination, le jugement, la mémoire, l’association des idées, sont régies par une autre faculté supérieure, qui est l’attention. L’attention ou la volonté, c’est l’homme même : c’est le moi, qui, étant en pleine possession des ressources dont il dispose, les prend où il veut, quand il veut, pour en faire tel usage qu’il lui plaît. Or dans l’ivresse, même au début, la volonté et l’attention ont disparu. Il n’y a plus que l’imagination et la mémoire, qui, abandonnées à ellesmêmes, sans règles et sans guides, produisent les effets les plus inattendus. Tantôt c’est une idée qu’on ne peut chasser, tantôt c’est une idée qu’on ne peut retenir ; car l’attention est tout aussi bien destinée à éliminer certaines idées qu’à en fixer d’autres. L’idée fixe provient donc autant d’un défaut d’attention que l’idée trop fugitive, et dans les deux cas c’est la conséquence de l’empoisonnement du cerveau par le sang chargé d’alcool. Donc, quoiqu’il semble à celui qui est atteint d’un commencement d’é-
LES POISONS DE l’INTELLIGENCE.
briété que sa puissance de travail est augmentée, s’il veut réellement travailler, il se sentira bientôt impuissant à recueillir et à fixer ses idées, et la fécondité trompeuse dont il se croyait doué lui apparaîtra bien vite comme une impuissance réelle contre laquelle il ne peut lutter. Quelquefois cependant, par un effet du hasard et peut-être de l’habitude, l’idée fixe involontaire est justement celle qu’il veut développer, et cette coïncidence heureuse peut lui faire croire que son attention est intacte ; mais ce n’est là qu’une illusion, car il lui serait impossible de faire tout autre travail.
C’est donc par la perte de l’attention, la surexcitation de l’imagination, et la diminution du jugement, que se caractérisent les premiers effets de l’ivresse. Il est intéressant de rechercher comment les poètes et les romanciers ont dépeint cette période de l’empoisonnement par l’alcool.
L’oncle Van Bück, dans un proverbe de Musset, Tholomyès et Grantaire, dans les Misérables, tiennent des discours baroques et tout à fait semblables aux billevesées des ivrognes. On ne saurait avoir une meilleure idée de l’ivresse qu’en .relisant ce qu’ils disent. C’est la vie prise sur le fait, et un exemple vaut mieux qu’une théorie. Ainsi Faniasio, dans une orgie, se met à dire mille folies :
Spahk. — Tu vas te griser...
Fantasio. — Je vais me griser, tu Tas dit.
Spark. — Il est un peu tard pour cela.
Fantasio. — Qu’appelles-tu tard? Midi, est-ce tard? Minuit» est-ce de bonne heure? Où prends-tu la journée? Restons-là, Spark, je te prie, buvons, causons, analysons, déraisonnons, faisons de la politique, imaginons des combinaisons de gouvernement, attrapons tous les hannetons qui passent autour de cette chandelle et mettons les dans nos poches. Sais-tu que les canons
i/homme et l'intelligence.
à vapeur sont une belle chose en matière de philanthropie?... Il y avait une fois un roi qui était très sage, très sage, très heureux, très heureux... Tiens, Spark, je suis gris. Il faut que je fasse quelque chose... Tra la,... trala... Allons, levons-nous. ’
Ce débordement d’idées, cette exubérance passagère de vitalité intellectuelle, a tenté bien des poètes, et souvent ils ont réussi merveilleusement à traduire en un langage poétique les visions de l’ivresse. Écoutez par exemple les vers étincelans qu’Émile Augier, dans VAoenturière, fait dire à don Annibal, que Fabrice essaie de griser pour surprendre le secret de Clorinde, sœur d’Annibal :
Ventrebleu I plus je bois, et plus ma soif redouble.
Repardez-moi ce jus, l’abbé, ce jus divin,
Que le monde a nommé modestement du vin;
C’est le consolateur, c’est le joyeux convive,
A la suite de qui toute allépresse arrive.
Au diable les soucis ! les craintes, les soupçons 1 Quand je bois, il me semble avaler des chansons.
Verse encore un couplet! et nargue du tonnerre I Buvons à plein gosier, et chantons à plein verre !
Les romanciers ont aussi très bien compris que la forme de l’ivresse n’est pas toujours la même et qu’elle diffère selon les individus. Il y a des hommes qu’il est impossible de griser : à la fin, après une grande quantité d’alcool ingéré, ils auront les symptômes de l’intoxication profonde, l’incertitude de la démarche, le sommeil invincible, l’insensibilité, les vomissemens, la syncope ; mais ils n’auront pas éprouvé, en apparence au moins, la période d’excitation intellectuelle qui marque les premiers momens de l’ivresse. C’est qu’il y a en effet un étrange phénomène dû à l’influence de la volonté. Nous avons dit que
i. Il n’est peut être pas une seule pièce de Musset où il ne soit question de vin ou d’ivresse. Ou sait que la sobriété était le moindre défaut du grand poète,
LES POISONS DK l’INTELLIGKNCE. 97
dans l’ivresse la volonté et l’attention ont diminué, mais elles n’ont pas disparu complètement, en sorte que cette même volonté peut se concentrer sur la crainte de l'ivresse. Grâce à cette idée fixe, dont l’ivresse exagère encore l’intensité, il n’y a plus de manifestation extérieure du délire. Cependant qu’au dedans de nous nous ressentons les effets psychologiques de l’alcool, nous avons gardé quelque pouvoir d’en arrêter l’envahissement. Une mauvaise nouvelle, une circonstance grave, dégrisent subitement, si l’intoxication n’est pas trop profonde. Il y a là un mélange très curieux de puissance et d’impuissance de la volonté. La volonté n’empêchera ni les vertiges, ni les illusions intérieures, ni les troubles de la démarche, mais elle serasouvent puissante pour entraver le flux de paroles qui, le plus souvent, est le principal signe de l’ivresse. 11 semble qu’il y ait une différence entre les idées et les paroles. Autant on est incapable d’agir sur l’apparition des idées, autant on reste maître de soi pour les paroles et les actes. Une idée, même délirante, apparaît malgré nous et s’impose à nous; mais par bonheur nous restons juges de cette idée, et, si elle nous parait délirante, nous sommes maîtres de nous taire et de ne rien laisser voir de ce qui se passe en nous.
Que si au contraire on se livre à la première ivresse, que si on abandonne sa volonté, en exprimant tout haut les idées folles qui courent dans l’intelligence, alors on ne peut plus s’arrêter, et il faut un événement grave pour mettre un terme à l’hypéridéation et au débordement de paroles. C'est le propre des gens qui consentent à se griser ; ils se disent au début d’un repas qu’ils se laisse-^ ront aller, et dès les premiers verres ils sont ivres. Parfois même l’intention de se griser équivaut au fait lui-même; on a vu des personnes ivres avant d’avoir bu, et étourdies par leur propre parole.
08 l’hommk et l’intelligence.
Le langage a consacré cette analogie : une nouvelle heureuse, une fortune inattendue, un succès inespéré, produisent un effet analogue à l’ivresse, et on dit qu’on est grisé par le succès. Dans une scène de la Contagion, d’Estrigaud offre à André Lagarde une fortune considérable, une somme de 3 millions, moyennant un marché infamant. André a résisté, puis il a fini par accepter. Il renonce à la pauvreté, il préfère le luxe et le plaisir. « C’est la fleur de l’aloès qui éclate. J'ai assez vécu comprimé dans ma coque. De l’air, morbleu, du bruit, du bruit nocturne surtout I Décrochons les enseignes des bourgeois et rossons le guet. — Lucien : il est gris. Dieu me pardonne I — D’Estrigaud (à part) ; Je l’ai grisé. »
Il y a donc, à côté de l’ivresse par l’alcool, une sorte d’ivresse morale qui lui ressemble et qui se manifeste par les mêmes effets ; mais celle-ci s’observe plus rarement, et il n’est pas donné à tout le monde de la ressentir.il existe une certaine classe de gens à tempérament intellectuel délicat et excitable. Ce sont des tempéramens nerveux, mais non pas tout à fait dans le sens où on l’entend en général ; ils sont nerveux pour le cerveau. Le moindre événement détruit chez eux l’équilibre de la raison. La plus petite émotion, la plus légère contrariété, leur font perdre immédiatement la présence d’esprit et le sangfroid. Quand ils sont dans leur état normal, ils ne manquent ni de jugement ni de volonté, mais vienne un accident imprévu, tout disparait subitement, volonté, jugement, réflexion, et la perversion que subissent alors leurs facultés intellectuelles équivaut au trouble que produit l’ivresse.
Chez ces personnes, le plus léger accès de fièvre amène sur-le-champ du délire et de l’hypéridéation. Ils ont la tête faible, pour employer une expression souvent usitée, et, s’ils ne s’observent pas avec soin, ils s’enivrent, sans s’en douter.
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avec une facilité déplorable qui leur a joué plus d’un méchant tour. On pourrait avec raison comparer cette prédisposition à l’hystérie. Les femmes , et particulièrement les hystériques, s’enivrent très-facilement. La plus légère dose d’alcool suffit pour leur faire perdre la raison. C’est qu’en effet, chez les hystériques comme chez certains individus, la volonté et l’attention sont affaiblies, et il faut très-peu de chose pour les faire disparaître tout à fait.
Outre la prédisposition individuelle, il est encore d’autres conditions dont il faut tenir grand compte, tant pour les différens genres d’ivresse que pour la rapidité avec laquelle l’ébriété apparaît. L’ivresse de l’eau-de-vie et des liqueurs très-chargées d’alcool est lourde et pesante ; elle produit à peine quelque excitation intellectuelle, et semble de prime agir abord sur les fonctions organiques, la circulation etla respiration. Au contraire l’ivresse du vin est légère et stimulante,en particulier celle du vin de Champagne, et celle du vin de Bourgogne, qui se manifestent surtout par des effets psychiques. Enfin le mélange de liqueurs de diverses natures agit avec beaucoup d’intensité. La rapidité et la facilité avec lesquelles l’alcool est absorbé ne sont pas non plus sans influence, .\insi, quand on est à jeun, l’alcool agit trèsvite. .\u contraire, pris pendant un copieux repas, il est absorbé plus lentement, et les effets toxiques sont moins à craindre. En Angleterre, où l’alcoolisme faisait autrefois des ravages même dans les classes les plus élevées de la société, quelques personnes pratiquaient jadis une coutume bizarre qui permet de boire beaucoup sans s’enivrer : c’est de prendre au début du dîner un verre d’huile, qui empêche l’absorption de l’alcool dans l’es* tomac et l’intestin. Cette coutume dégoûtante était, paraît-il, d’après Royer Collard, en usage autrefois.
La température extérieure n’est pas non plus sans action. Je
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me souviens qu’étant en Éyypte, au mois de septembre, par une chaleur torride, il me suffisait d’un demi-verre de vin de Bordeaux étendu avec de l’eau pour m’étourdir, et que, si je ne m’étais observé, et si j’avais continué à boire même de l’eau rougie, cela eût pu avoir des conséquences désagréables. L’effet subit du froid extérieur est aussi intéressant à noter. Ainsi un homme qui sort de table n’étant qu’étourdi, et qui s’expose brusquement à l’air glacé, peut ressentir tout d’un coup les effets de l’ivresse. Il est à supposer que cette action immédiate de l’alcool est due à la suppression brusque de la perspiration de l’alcool par la peau et les poumons. C’est pour cette raison, comme le remarque le docteur Burill, que les religieux du mont Saint- Bernard ne donnent que du café à boire aux voyageurs.
De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que l’alcool à faible dose surexcite certaines facultés intellectuelles, l’imagination, la mémoire, l’association des idées, mais qu’il en paralyse d’autres, spécialement la volonté, la réflexion, et le jugement. Cependant, à une dose plus forte, toute trace d’intelligence a disparu. Quand le vieux Sly est étendu par terre, ivremort, ronflant dans la boue, il excite la compassion et le mépris. « 0 la monstrueuse bête, le voilà gisant comme un vrai porc ! 0 hideuse mort I que ton image est affreuse et repoussante! » A l’exaltation a succédé une dépression profonde, un véritable coma, suivant le mot technique. L’insensibilité est complète, nulle excitation extérieure ne peut réveiller le malheureux qui est ivre-mort. On a pu faire ainsij^des opérations non douloureuses, tout comme avec le chloroforme, et Montaigne raconte à ce sujet des histoires trop gauloises pour être rapportées ici. Cette période d’anesthésie complète est loin d’être inofîensive, et souvent on a vu des cas de mort dans la période comateuse de l’ivresse.
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C’est ainsi que les phénomènes se succèdent chez la plupart des individus ; mais chez quelques-uns, entre la période comateuse et la période d’excitation, il y a souvent un état assez grave que les anciens auteurs ont appelé ivresse convulsive. «> Dix hommes peuvent à peine, dit Percy, se rendre maîtres de cette espèce de forcené. Son regard est farouche, ses yeux étincelans, ses cheveux se hérissent, ses gestes sont menaçants ; il grince des dents, crache à la figure des assistans, et, ce qui rend ce tableau plus hideux encore, il essaie de mordre ceux qui l’approchent, imprime ses ongles partout, se déchire luimême, si ses mains sont libres ; gratte la terre, s’il peut s’échapper, et pousse des hurlemens épouvantables. » C’est à cette période terrible de l’ivresse qu’il faut rapporter les crimes et les meurtres qui sont commis par des ivrognes. Ceux qui ont ce genre d’ivresse sont aussi peu responsables que des aliénés, et le délire (jue Percy a si énergiquement décrit est absolument semblable an délire des maniaques. Du reste cette forme de l’ivresse ne survient guère que chez les malheureux dont l’organisme a été vicié par des excès alcooliques antérieurs. Un des accidens les plus redoutables de l’alcoolisme, c’est assurément le délire furieux qui survient à la suite d’un nouvel excès de boisson, même si cet excès est peu de chose relativement à tous ceux qui ont précédé.
C’est qu’en effet l’action de l’alcool n’est pas seulement une intoxication rapide, à courte échéance ; elle peut, si l’on en prolonge l’usage ou l’abus pendant quelque temps, devenir une intoxication chronique qui trouble profondément les fonctions de tous nos organes, et finit par altérer tous nos tissus.^Plus peut-être que les autres systèmes organiques, le système nerveux est atteint, et particulièrement l’encéphale. Des expériences précises, (entées sur des animaux dont on mélange les aliinens avec.
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de l’alcool, ont démontré que le cerveau absorbe une certaine quantité de cette substance, par suite de l’affinité élective que certains tissus ont pour certains poisons déterminés, en sorte qu’on peut, après avoir sacrifié des chiens ainsi intoxiqués, prendre leur cerveau, et en retirer par la distillation une c.ertaine quantité d’alcool. Si l’on continue l’expérience pendant plus de temps, ces malheureux chiens, victimes involontaires de l’ivrognerie, finissent à la longue par perdre l’intelligence : ils deviennent inquiets, tristes, agités. Suivant M. Magnan, ils ont de véritables hallucinations ; par momens ils se croient poursuivis, courent effarés, en hurlant et en cherchant à mordre dans le vide. D’autres fois, au milieu de la nuit, ils poussent des gémissemens plaintifs, et tremblent de tous leurs membres, comme s’ils voyaient devant eux d’épouvantables fantômes. [XIII] La tristesse et la crainte, tels sont aussi chez l’homme les résultats de l’empoisonnement chronique de l’intelligence par l’alcool. Il semble que, par une sorte de légitime vengeance, la nature fasse expier les joies de l’ivresse par les terreurs de l’alcoolisme. D’abord ce n’est qu’un sentiment vague de tristesse indéfinissable, qu’on cherche à combattre par de nouvelles doses de poison. Peu à peu cette tristesse augmente : le soir, à ce moment qui n’est pas encore le sommeil, et qui n’est déjà plus l’état de veille, apparaissent des fantômes mal éclairés, mais à formes repoussantes. Ce ne sont pas encore de vraies hallucinations, ce sont des illusions seulement. Puis le moment des hallucinations arrive : des formes hideuses, des animaux immondes, ou encore des objets terriflans empruntés au domaine de la vie réelle. On ne saurait avoir une meilleure idée de cette forme de délire qu’en lisant les observations médicales recueillies sur des aliénés alcooliques. Il me suffira d’en citer une, empruntée à M. Ma^an ; comme toutes les observations se ressemblent, on jugera très
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bien d’après ce seul exemple de la forme la plus fréquente du délire alcoolique. 11 s’agit d’une femme de quarante-cinq ans, buvant depuis longtemps. « La lumière une fois éteinte, avec l’obscurité, les hallucinations reviennent ; elle essaie d’abord de porter son attention sur d’autres objets; elle ferme les yeux et s’efforce de s’endormir. C’est en vain ; tout à coup elle entend la roix de ses parens, les gémissemens et les cris de sa fille, qu’on entraine.... elle voit des toiles d’araignée sur le mur, des cordages, des filets avec des mailles qui se rétrécissent et s’allongent ; au milieu se montrent des boules noires qui se renflent, diminuent, prennent la forme de rats, de chats qui passent à travers les fils, sautent sur le lit, disparaissent. Puis elle voit des oiseaux, des visages grimaçans, des singes qui courent, s’avancent, rentrent dans la muraille, des poulets qui s’enfuient et qu’elle cherche à attraper ; sur tous les toits des maisons voisines apparaissent des hommes armés de fusils ; à travers un trou de mur, elle remarque le canon d’un révolver braqué sur elle ; des incendies de tous côtés, les maisons s’effondrent : tout disparait. Au milieu du tumulte, elle voit massacrer son mari et ses enfans... qui crient au feu, à l’assassin, qui appellent au secours. Elle entend les cloches, la musique, un bruit de machine à côté delà chambre, puis des chants, des cris confus. Les arbres semblent dahser et sont couverts de globes de toutes couleurs qui reculent, grossissent et diminuent. Par momens, d’immenses feux diversement colorés éclairent l’horizon. D
Souvent ces hallucinations sont si épouvantables qu’elles contraignent, pour ainsi dire, les malheureux à se tuer. Rien n’est plus commun que le suicide des buveurs, ü’après Rrierre de Boismont, sur un total de 4.o95 cas de suicide, il y en a 530 qui sont dûs à l’ivresse, soit environ un neuvième. On le voit, la
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proportion est considérable ; c’est une des {graves conséquences sociales de l’abus des boissons alcooliques.
Ces funestes effets de l’alcool sont connus. Comment se fait-il donc que partout, sous les climats et à toutes les époques, l’homme ait tant d^’amour pour ce poison ? Il est même peutêtre le seul animal qui ait la passion des liqueurs fortes. C’est à peine si l’on peut citer quelques cas tout à fait exceptionnels de singes ou de chiens consentant à boire des mélanges imbibés d’alcool, et y trouvant un certain plaisir, tandis que pour l’homme ce plaisir est général et ne souffre presque pas d’exception. C’est que l’homme est malheureux, et qu’il a besoin d’oublier. Souvent la réalité de la vie est cruelle, attristée par les fatigues, les soucis, les chagrins. Ou^Tiers des grandes villes, épuisés par la misère et adonnés aux plus rudes travaux, habitants des froids brouillards de l’Écosse et de la Norvège ou des steppes glacées de la Russie, malheureux sauvages, d’intelligence débile, luttant contre la faim et courbés sous le joug écrasant d’un despote, tous misérables, opprimés, pliant la tête sous la destinée. Ils ont pourtant le moyen de se soustraire à cette servitude : quelques gouttes de ce cordial vont faire fuir tous les nuages. La détresse, le froid, la faim, auront disparu; ils se sentiront forts et puissans,
les souffrances d’hier seront oubliées ; celles de demain, ils ne
s’en soucieront guère, et, avec l’alcool qui les abrutit, il leur semblera qu’ils se versent dans les veines la santé et le bonheur ‘.
Aussi est-ce dans les pays pauvres, et les climats froids, où la
(1) Dans l’Assommoir de M. Zola, les effets de l’alcool ont été décritsavec détail. Les maux qu’il enpendre sont représentés dans toute leur cynique horreur. Misère, prostitution, débauche, crime même; telles sont les conséquences fatales de l’alcoolisme et de l’ivresse. Aussi le livre, de M. Zola, si les grossièretés de la langue ne couvraient pas d’un nuage épais le talent de l’auteur, ne saurait-il être considéré commeuu livre immoral.
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pauvreté est si cruelle, que Talcoolisme fait le plus de ravages. En Angleterre, par exemple , l’ivrognerie est devenue un fléau social. Sur un million de pauvres secourus par la charité publique, il y avait, en 1863, 800,000 ivrognes. Les boissons qui servent à la consommation journalière sont surtout le et le gin. Le whiskey est le produit de la distillation du blé ou du seigle fermentés. Le gin ou genièvre est obtenu par la distillation de Eeau-de-vie de grain sur les baies de genièvre. Ajoutons à cela les vins de France et d’Espagne, la plupart du temps frelatés, le porter, Vale et le stout, bières très riches en alcools. Aux États-Unis, où le goût de Falcool n’est pas moindre qu’en Angleterre, outre le îohiskey et le gm, on boit encore le brandy, produit par la fermentation des patates colorées avec du caramel, le rhum et le tafia, qu’on obtient au moyen de la fermentation des mélasses. En Suède, l’alcoolisme fait de nombreuses victimes. D’après les statistiques, chaque habitant, en exceptant les femmes et les enfans, consomme environ 100 litres d’alcool par an. Le dimanche, dans les villages, il est rare de rencontrer quelqu’un qui ne soit pas ivre. Cependant les Suédois sont un peuple laborieux, instruit, et un des plus honnêtes de l’Europe. En Russie, la consommation de l’alcool est énorme, et malheureusement encouragée par les fermiers de l’impôt. Outre les eaux-de-vie de grain, telles que le vodki et le kummel, il y a quelques autres boissons alcooliques fort répandues, la brega ou bière blanche, \e symorosli ou vin de bouleau, produit par la fermentation de la sève du bouleau. Les Tartares de l’est boivent du lait de jument fermenté, liqueur très-alcoolique, connue sous le nom de koumys. Au contraire, dans les climats tempérés et dans les contrées du sud de l’Europe, l’ivrognerie est un vice rare. Les Espagnols sont d’une sobriété proverbiale. Les Grecs, les Italiens, les Turcs, ne se livrent que très rarement à des excès de boisson. En France,
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heureusement, l’alcoolisme est peu répandu. Absolument rare dans le sud de la France, il est plus commun dans le nord, notamment en Bretagne, en Normandie et en Flandre. D’après des statistiques qui ne méritent peut-être pas grande confiance, les excès de boisson tuent chaque année une moyenne de 50,000 personnes en Angleterre, de 40,000 en Allemagne, de 25,000 en Russie, de 4,000 en Belgique et seulement de 2,000 en France.
Les peuples réduits en servitude, ou ayant émigré pour suffire à leur existence, sont rarement sobres ; ils boivent pour oublier leurs maux. Les Irlandais et les Polonais sont dans ce cas, et, de tous les peuples européens, ce sont peut-être les plus adonnés à l’ivrognerie. En Asie, les Chinois sont généralement assez sobres chez eux ; mais quand ils émigrent, soit aux États-Unis, soit en Cochinchine, soit aux Indes, soit dans les différentes îles de l’Asie orientale, ils deviennent ivrognes avec frénésie, et boivent, soit de l’eau de vie de riz, soit les eaux-de-vie de grain, que Içs Anglo-Saxons, peu soucieux de moralité, débitent à bas prix. [XIV]
Il est curieux de voir à quel point les peuplades sauvages, en présence de la civilisation européenne, ont immédiatement emprunté à cette civilisation ce qu’elle a de plus pernicieux, c’est-à-dire l’usage des liqueurs fortes. En Amérique, les Indiens Sioux, en Australie les misérables tribus de l’intérieur, consomment des quantités colossales d’eau de feu ; le mal fait chez eux de si effrayans progrès, que ces peuplades auront probablement bientôt disparu devant les envahisseurs. Sur toutes les côtes de l’Afrique, en Guinée, au Congo, au Cap, en Abyssinie, les comptoirs européens débitent aux indigènes des liqueurs fortes qui ravagent les tribus. L’eau-de-vie de millet, de miel, les vins de palmier, de dattes, de bananier, ne leur suffisent pas : il leur faut nos eaux-de-vie de grain européennes. Ces peuples enfans, qui ne savent ni modérer leurs désirs, ni maîtriser leurs passions.
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s’énivrent avec rage, et ne sont satisfaits que s’ils tombent ivres morts. Selon M. Picqué, les Taïtiens ignoraient à peu près Tusage des liqueurs alcooliques, mais les Européens, en 1796, leur ayant appris à faire fermenter les fruits du pays, ils se prirent d’une passion effrénée pour la bruyante ivresse que produisent ces liqueurs. Dès lors ils soumirent à la fermentation le jus des oranges, de la pomme, de l’ananas, et d’une foule d’autres fruits. .M. Picqué rapporte aussi l’exemple des Lapons du Finmarck, qui ne connaissent pas l’art de la distillation ; mais, quand ils viennent à la côte, la première chose qu’ils demandent aux marins, c’est l’eau-de-vie : on les ramasse ivres-morts dans toutes les criques du rivage.
Parmi les nombreuses boissons alcooliques qui sont employées par l’homme pour pervertir son intelligence, nous n’avons pas encore parlé de l’absinthe. C’est qu’en effet l’absinthe n’agit pas seulement par l’alcool qu’elle contient, mais encore par l’essence d’absinthe, qui, même à faible dose, est un poison redoutable. Ce qui différencie l’absinthe de l’alcool, c’est qu’elle produit des tremblemens, des accès convulsifs épileptiformes, et, à la longue, des attaques d’épilepsie. Elle paraît cependant faire naître aussi une sorte d’ivresse spéciale, le même sentiment de satisfaction, de bien-être que l’alcool : les effets de béatitude et d’hypéridéation sont plus marqués avec l’absinthe qu’avec l’alcool. Peutêtre faut-il attribuer la sensation de chaleur et de bien-être que donne l’absinthe à son action sur la moelle épinière, mais en tout cas c’est un poison énergique, et dont les effets prolongés deviennent funestes pour l’intelligence, bien plus rapidement que ceux de l’alcool, ainsi que l’ont démontré les patientes recherches de M. Magnan. Aussi l’absinthe devrait elle être absolument exclue de l’alimentation publique, tandis qu’on ne pourrait songer à en faire autant pour l’alcool. L’alcool est un stimulant
l’hommk kt l’intelligence.
excellent, qui, à dose modérée, est agréable et même utile. C’est un aliment réparateur ; c’est de plus un médicament tonique, dont l’efficacité est incontestable. Mais quels faibles avantages à côté de ses méfaits I
A côté de Talcool, il faut placer le chloroforme. Au point de vue physiologique, l’action de ces deux poisons est presque la même, et, si l’usage qu’on en fait est très-différent, leur fonction est presque identique.
L’action principale du chloroforme, c’est la paralysie de la sensibilité, ou l’anesthésie. C’est à ce titre qu’il agit sur l’intelligence, car la sensibilité n’est qu’une des formes de l’intelligence ; mais ce point, étant encore assez obscur, mérite d’être éclairci.
Deux grandes fonctions sont dévolues au système nerveux, la sensibilité et le mouvement. C’est par la sensibilité que nous recevons les impressions qui viennent du dehors ; c’est par l’excitation des muscles, ou le mouvement, que nous manifestons notre volonté et que nous agissons sur les objets extérieurs. Quand il n’y a ni maladie, ni empoisonnement, la volonté, c’està-dire l’intelligence, excite, par l’intermédiaire de la moelle épinière, les différens muscles, et produit un mouvement ; mais cette condition n’est pas absolument nécessaire, puisque sur les animaux décapités, par exemple, le système nerveux de la moelle épinière peut encore exciter des mouvemens dans les muscles. Il y a motilité : il n’y a plus sensibilité. Il n’y a sensibilité que quand l’intelligence est intacte et capable de percevoir, en sorte qu’un être sans intelligence ne peut pas être sensible. Les observations pathologiques viennent à l'appui de ce fait : toutes les fois que l’intelligence est atteinte, il y a en
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même temps des troubles de la sensibilité, et récipro(juement. Aussi, lorsque l’on voit un malade présentant des altérations notables de la sensibilité, si les nerfs sont intacts, on peut être sûr que le système nerveux, central est lésé, et lésé de telle sorte que l’intelligence n’est pas restée indemne.
L’anatomie et la physiologie comparées sont d’accord avec la pathologie. Il y a des animaux sentant peu ou mal, ce sont les animaux inférieurs : leur intelligence est obscure, et leur sensibilité aussi obtuse que leur intelligence. Au contraire, à mesure que l’on considère des animaux plus intelligens, on voit la sensibilité devenir de plus en plus délicate, en sorte que l’homme, le plus intelligent de tous, est aussi le plus sensible, et même, dans les difîérentes races humaines, ce sont encore les races les mieux douées pour l’intelligence dont la sensibilité est la plus parfaite. La disposition anatomique des centres nerveux confirme cette loi : c’est chez l’homme que les cordons postérieurs de la moelle épinière sont le plus volumineux comparativement aux cordons antérieurs. Or les cordons antérieurs transmettent les excitations motrices aux nerfs, tandis que les cordons postérieurs et les lobes postérieurs du cerveau servent à la conduction des excitations sensitives. L’anatomie a montré que les lobes postérieurs du cerveau sont, relativement à ce qui existe chez les animaux, plus développés chez l’homme que les lobes antérieurs. Or c’est dans les lobes postérieurs que semble se faire la perception des excitations sensitives.
Ce rapport étroit entre l’intelligence et la sensibilité n’a rien d’ailleurs qui doive nous surprendre. En effet, quelle que soit l’influence du développement spontané de l’intelligence même, selon la constitution propre du cerveau qui est son organe, il n’en est pas moins vrai que toutes nos connaissances viennent de nos sensations et du travail cérébral qui en résulte. L’intelli-
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Sence est en quelque sorte le produit de ces deux facteurs, et les notions extérieures, élaborées et fécondées par la spontanéité de l’esprit, forment la personnalité des individus. Nous avons donc le droit, quand nous voyons l’anatomie, la physiologie et la pathologie établir entre la sensibilité et l’intelligence un rapport étroit, de dire que la psychologie consacre les données positives fournies par ces trois sciences.
Les poisons qui agissent sur l’intelligence sont donc par cela même des poisons de la sensibilité. L’alcool n’est pas en cela différent du chloroforme. Au début de l’ivresse, il y a déjà une insensibilité notable; mais à la période comateuse l’insensibilité ' est absolue, tout comme à la dernière période du chloroforme, de sorte que l’intoxication par le chloroforme suit une marche parallèle à l’intoxication par l’alcool, et on peut distinguer une première période d’ivresse proprement dite, et une seconde période de sommeil ou de coma.
Quand quelqu’un se met à respirer du chloroforme, les premières bouffées commencent par l’étourdir : il est pris d’une sorte de vertige et d’éblouissement fort désagréable. Ce vertige va en augmentant : à mesure que le patient continue à respirer la substance toxique, ses idées s’exaltent de plus en plus.
Il entend tout ce qu’on dit, et y répond ; mais il répond commeun individu ivre, en exagérant ses impressions, et en dépassant la juste mesure ; son jugement a déjà disparu, et il donne aux réponses les plus insignifiantes un accent théâtral qui fait souvent un effet grotesque. Puis les idées deviennent de plus en plus confuses ; la volonté et le jugement n’existant plus, la conception des idées, abandonnée à elle-même, devient désordonnée et délirante. En un mot, c’est un état de sommeil avec rêve, presque analogue à ce qui se passe dans le sommeil ordinaire.
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Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de rappeler ici en quelques mots les faits psychologiques du sommeil. L’individu ([ui est éveillé est parfaitement maître de lui-même ; il conduit sa pensée et dirige ses conceptions dans tel sens qu’il lui convient. Pendant que des idées de toute sorte se succèdent et passent devant sa volonté, il peut s’arrêter quand bon lui semble, et fixer son attention de manière à garder fidèlement le souvenir de l’idée qu’il a choisie comme digne de mémoire. Mais que le sommeil vienne à le prendre, ce pouvoir disparaitra. Les idées deviendront plus fugitives, plus rapides ; il sera impossible de faire halte, le jugement ne sera plus là pour rectifier sans cesse le concept désordonné et tumultueux des formes imaginatives, et les idées déraisonnables, absurdes, fantastiques, se succéderont sans relâche. A mesure qu’elles deviennent plus déraisonnables, l’attention et la mémoire faiblissent de plus en plus, et nous ne pouvons saisir le moment mathématique où la conscience de nous-mêmes disparaît. Volontiers je prierais mon lecteur de faire une semblable étude sur lui-même, et de chercher à reprendre le fil de ses conceptions, au moment où il s’endort. Il verra qu’on ne s’endort jamais brusquement, et que le premier effet du sommeil semble être la perte de l’attention et de la volonté. La conception et l’association des idées restent cependant intactes, en ce sens que jamais les idées ne sont plus vives que dans ce moment de transition entre la veille et le sommeil. Pour M. Baillarger, c’est à cette période intellectuelle que les hallucinations surviennent le plus fréquemment. Si je pouvais citer mon propre exemple, je dirais que, suivant le conseil de M. Brierre de Boismont, je me suis exercé à voir des idées sous des formes réelles, de sorte que, pour m’endormir, je cherche à avoir des représentations des objets. Dès que je commence à avoir devant les yeux un objet qui me parait réel par la netteté de ses con-
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tours, je suis assuré que c’est le commencement du sommeil, car, à l’état de veille, je ne puis rien avoir de semblable. Souvent cet objet est tout à fait inattendu, et il est remplacé par un autre aussi surprenant. Les images vont ainsi en s’effaçant les unes les autres, sans que ma volonté puisse les modifier. En un mot, c’est une sorte de kaléidoscope dont le moi est simple spectateur. J’essaie en vain d’en conserver la mémoire : il n’y a pas de fin à ce spectacle changeant, il n’y a pas de dernière image. Le souvenir est de plus en plus confus, et, finalement, le sommeil arrive sans qu’on puisse en déterminer le moment. Il en résulte qu’au réveil il y a une lacune, c’est-à-dire une période de temps pendant laquelle notre travail intellectuel reste ignoré de nous.
Pour l’alcool, pour le chloroforme, les phénomènes sont tout à fait semblables. En même temps que l’attention, le jugement, et la volonté, la mémoire disparaît, de sorte qu’on assiste au spectacle bizarre d’un individu vivant et pensant, mais chez qui la vie et la pensée ne laisseront pas de souvenir on lui racontera ce qu’il a fait, et ce sera du nouveau pour lui. 11 y aura eu une lacune dans le souvenir de ses opérations intellectuelles, mais non dans leur suite : c’est le souvenir, et non la sériation des idées que le poison aura troublé.
Aussi croyons-nous qu’il y aurait lieu de faire de la faculté de la mémoire deux facultés distinctes et (jui ne sont’ pas comparables. Pour prendre un exemple, voici un individu i^Te qui j)eut encore marcher et se conduire. Il se souvient des rues qui le ramèneront chez lui, il se souvient de sa maison, de son étage, de sa chambre, et cependant le lendemain il ne se rappellera rien de ce qui s’est passé. Entre le moment où il s’est trouvé le verre en main devant la table d’orgie, et le moment de son réveil dans sa chambre, est un vide que tous ses efforts ne sauraient
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repeupler. Cependant sa mémoire était restée suffisante pour qu’il pût retrouver son chemin; il s’est rappelé les détails nécessaires pour le retour au logis, mais il n’a pu fixer les sensations et les idées nouvelles qui ont passé dans son esprit pendant son ivresse. Il y a donc lieu de distinguer la mémoire qui retient de la mémoire qui a retenu. La première n’est possible que si les facultés intellectuelles, entre autres la volonté et l’attention, sont intactes. Pour retenir un fait, il faut y arrêter son intelligence, et pouvoir le faire. Or c’est ce pouvoir qui manque dans le sommeil ordinaire, dans le sommeil chloroformique et dans l’ivresse. J’appellerais volontiers cette partie de la mémoire mémoire acO’ue, en l’opposant à l’autre partie de la mémoire, qui est la mémoire passî'ye et inconsciente. Celle-là ne disparaît ni dans le rêve, ni dans l’ivresse ; elle fait partie intégrante de nous-mêmes, et nous ne pouvons penser sans elle. Chaque idée, chaque image est un souvenir modifié par des souvenirs ultérieurs: privée de cette somme de souvenirs, l’intelligence n’existerait pas. De même que nulle force ne se détruit dans la nature, et que les mers sont encore ébranlées par le sillage du vaisseau de Pompée, de même toutes les sensations perçues ont laissé leur trace dans l’intelligence humaine, en sorte que la conception des idées est le résultat conscient ou inconscient de tous les souvenirs accumulés et élaborés. Doue, quand les poisons de l’intelligence détruisent la mémoire, ils ne peuvent altérer que la mémoire active, réfléchie, consciente : ils ne portent pas leur action sur la mémoire des faits passés. Ceux-là sont ineffaçables, et il faut une lésion bien plus profonde des centres nerveux pour qu’ils aient disparus.
Je ne voudrais pas insister trop longtemps sur cette distinction, mais je crois qu’elle était nécessaire pour qu’on pût comprendre les phénomènes si complexes des troubles de l’intelli-
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gence à la suite de l’intoxication chloroformique. Dès que le chloroforme absorbé par la muqueuse pulmonaire a passé dans le sang, la mémoire active, celle qui nécessite l’attention et la volonté, a disparu; cependant l’intelligence n’est pas morte encore. Les idées sont encore conçues, les vieux souvenirs persistent, parfois même la mémoire des faits passés est étrangement surexcitée. On parle une langue que depuis longtemps on avait crue oubliée, on se rappelle maintes vieilles histoires qui semblaient ensevelies dans l’oubli, et qui sommeillaient ignorées dans un recoin de l’intelligence, comme un trésor enfoui dans une cave y reste parfois de longues années sans que rien en révèle l’existence. Ce fait de la surexcitation de la mémoire est d’autant plus intéressant que dans plusieurs formes de l’aliénation mentale on le retrouve avec les mêmes caractères, et coïncidant aussi avec la perte absolue de la mémoire active.
L’insensibilité produite par le chloroforme, survient un peu plus lard que la perte de la mémoire. De là un effet des plus bizarres. Ainsi, que l’on commence l’opération alors que l’insensibilité n’est pas encore complète, le patient poussera des cris, des hurlemens ou des plaintes; il s'agitera comme s’il souffrait, et il s’écriera que le moment de l’opération n’est pas encore favorable. Souvent même il portera un jugement erroné sur la sensation qu’il éprouve, tout comme un aliéné, ou un individu endormi. A le voir ainsi se débattre, s’agiter, et témoigner de la souffrance, on croirait volontiers que le chloroforme n’a eu aucune action sur sa sensibilité, et cependant au réveil il n’a conservé aucun souvenir de tout ce qui s’est passé.
Une douleur qui ne laisse aucune trace dans l’intelligence est-elle une vraie douleur ? 11 est vraiment fort difficile de bien répondre à cette question. Supposons en effet une douleur aiguë, pénétrante, mais durant peu de temps, une minute par
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exemple. Certes pendant cette minute l’individu aura réellement souffert; mais, si tout souvenir de cette douleur a immédiatement disparu, l’individu, ne se rappelant plus rien, ne sera plus à plaindre ; il niera avoir souffert, et s’exposera volontiers à une nouvelle opération, car il s’imagine qu’il n’a pas eu de douleur : on peut donc dire qu’il aura eu tout le bénétice de l’anesthésie chloroformique. En somme, dans l’état normal, la douleur est bien autrement persistante. Cette même douleur aiguë et pénétrante, survenant chez un individu sain, même si elle dure à l’état aigu moins d’une minute, laissera après elle un souvenir odieux : l’intelligence en sera ébranlée, en sorte que le souvenir de la douleur est, pour ainsi dire, la douleur même. Si supprimer le retentissement prolongé d’une excitation douloureuse équivaut à supprimer la douleur même, une douleur sans souvenir n’est pas une vraie douleur, car il lui manque ce qui fait précisément le caractère de toute impression douloureuse, ce retentissement prolongé qui émeut la conscience, est le souvenir, qui, chaque fois qu’il revient, est l’image affaiblie, mais puissante encore, de la douleur primitive. Voici, par exemple, deux individus à qui l’on arrache une dent : l’un n’a pas voulu -tre chlorotormé, l’autre l’a été de manière à perdre le souvenir, mais non la sensibilité. Dans ces conditions, au moment de l’opération, tous deux crieront et sembleront souffrir; mais au bout d’une demi-minute leur état ne sera plus le même ; le premier souffrira encore, soit de l’ébranlement général qu’a produit la violence de la douleur, soit du souvenir de cette douleur qui lui fera en imagination recommencer à chaque instant la pénible opération qu’il vient de subir. Au contraire, le second ne se plaint plus, il dit qu’il n’a pas souH^rt, l’excitation douloureuse n’a laissé aucune trace, et tout se passe chez lui comme s’il n’avait subi aucune douleur.
Lorsqu’on fait respirer du chloroforme à un malade, il faut tenir un grand compte de sa disposition morale. S’il est courageux et résolu, tout se passera le mieux du monde, et on n’aura pas de difficulté à faire disparaître sa sensibilité ; mais si au contraire la perspective de l’opération lui cause une frayeur insurmontable, il faudra redoubler d’attention et de vigilance, car on a remarqué que la syncope était, dans ces conditions, assez fréquente. En outre il résistera longtemps au chloroforme, et il faudra lui en faire respirer des quantités bien plus considérables que s’il s’abandonnait avec confiance, sans éprouver de terreur irréfléchie. Certes le chloroforme conserve toujours sa puissance, mais l’excitation cérébrale à laquelle certains malades sont soumis leur permet de résister à l’action toxique ; il semble que la volonté puisse s’exagérer, se tendre, pour ainsi dire, de manière à lutter énergiquement contre l’action fatale et nécessairement victorieuse du poison des centres nerveux. Nous avons vu que pour l’alcool on observait un effet analogue. Celui qui ne veut pas se griser pourra absorber des quantités d’alcool considérables sans être ivre. Finalement la volonté sera vaincue, et il tombera par terre, stupéfié par le poison, mais il n’aura pas eu l’expansion joyeuse et l’excitation délirante de celui qui s’abandonnait. Aussi, pour le chloroforme comme pour l’alcool, les dispositions morales antérieures ont une grande influence sur la forme du délire. Tel qui accepte en souriant le chloroforme aura une ivresse joyeuse et gaie, tandis que celui qui le subit avec épouvante aura un délire accompagné de cris, de gémissemeus et de terreurs.
Ainsi, plus nous avançons dans cette étude, plus nous voyons qu’il y a un antagonisme entre les différentes facultés intellectuelles ; d’une part les facultés volontaires, d’autre parties facul-
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tés inconscientes. Celles-ci disparaissent les dernières; la conception des idées, alors que leur direction est altérée ou détruite, suit ses lois habituelles : l’association des idées a toujours lieu, la chaîne continue qui relie la première de nos conceptions à la dernière, sans qu’il y ait d’interruption, n’est pas brisée par le poison. Les sensations extérieures nous parviennent encore, et chacune d’elles éveille une longue série de conceptions. Gomme c’est le sens de l’ouïe qui disparaît en dernier lieu, alors que le patient ne peut plus ni voir ni sentir, il entend ce qui se dit autour de lui, et aussitôt les paroles des assistans font naître dans son intelligence des idées de toute sorte qui se succèdent régulièrement.
On rencontre dans le sommeil ordinaire un état semblable, rarement chez les adultes, mais assez souvent chez les individus très jeunes. Il y a en eft’et chez les enfans presque toujours un certain degré de somnambulisme naturel. Sans se réveiller, l’enfant parle tout haut ; tantôt il rit, il cause ; le plus souvent il est effrayé et il pleure. La mère qui veille à son chevet peut, par de tendres paroles et de douces caresses, changer le cours de ces idées et calmer cette agitation et cette terreur. L’enfant ne se réveille pas, mais sa frayeur s’apaise, le calme revient, et il continue tranquillement son sommeil réparateur. Au réveil, tout souvenir a disparu. Dans l’aliénation mentale, on a cherché à fonder là-dessus une méthode pour changer le cours du délire des mélancoliques ou des hypochondriaques. Je ne crois pas d’ailleurs que la suggestion ait donné de bons résultats thérapeutiques. Quand on voyait un malade plongé dans un délire triste, on lui jetait à l’oreille, en passant, des idées gaies et riantes, espérant que ces conceptions agréables feraient naître une série d’idées semblables, et finiraient par triompher des
tristesses et des épouvantes du délire mélancolique.
HicHET. — L’homme et l’ intell. igenc .
l’homme et l’intelligence.
Mais tous ces phénomènes extérieurs, qui témoignent de la conservation, sinon de l’intégrité, de l’intelligence, ne tardent pas à disparaître. Aux cris, aux chants bruyans, succèdent des paroles confuses et inintelligibles. Les muscles, énergiquement contractés par suite de la violence du délire, se relâchent lentement et finissent par retomber inertes. A la période d’excitation succède la période dite de résolution, pendant laquelle le sommeil est profond. Quelle que soit la violence des excitations extérieures, quelle que soit la gravité de l’opération qu’on exécute, rien ne peut faire sortir le patient de l’état comateux où il est plongé. Sa respiration est régulière, son pouls est lent et calme ; ses pupilles, immobiles ; et ses traits, presque paralysés, n’ont plus cette grimace convulsive qui est comme le dernier vestige de la sensibilité. L’intelligence est anéantie : il semble qu’elle ait abandonné le corps, et on ne saurait faire qu’une distinction morale entre le coma produit par le chloroforme et le coma produit par l’ivresse. Quelle différence cependant I Le premier est destiné à empêcher une créature humaine de soufif ir : l’autre est le dernier terme de la dégradation et de l’avilissement ; mais dans les deux cas toute apparence de vie intellectuelle a disparu : c’est une mort momentanée qui frappe les facultés de l’intelligence, et pendant laquelle ce merveilleux enchaînement d’idées, de sensations, et de perceptions, qui constitue la pensée de l’homme, semble violemment interrompu. Peut-être dans l’intimité des tissus nerveux se fait-il encore un travail cérébral, inconscient et silencieux ; mais nous ne pouvons le savoir. Rien d’ailleurs ne nous autorise à admettre que l’intelligence persiste quand tout souvenir a disparu, quand nul mouvement musculaire extérieur ne trahit le travail profond qui s’accomplirait sourdement dans les centres nerveux intellectuels.
Cependant toutes les parties du système nerveux cérébro-spinal
LES POISONS DE l’iNTELLIGENCE. H9
ne sont pas paralysées. En effet, la respiration et les mouvemens du cœur s’accomplissent régulièrement, ce qui indique l’intégrité du bulbe rachidien, tandis que les autres parties de l’encéphale ou de la moelle épinière ne peuvent plus accomplir leur fonction. Cette persistance de l’innervation du bulbe est une heureuse condition qui permet au chirurgien de donner 1e chloroforme sans trop de danger. Il faut cependant que son attention soit sans cesse éveillée sur Tétai du pouls et des mouvemens respiratoires; car à dose trop forte le chloroforme finit par atteindre aussi le système nerveux bulbaire qui préside aux mouvemens de la vie organique. Quoi qu’il en soit, les morts par le chloroforme deviennent de plus en plus rares, et ce sont plutôt des morts subites, fortuites, que des morts occasionnées par Taction directe du chloroforme. Quant à la moelle épinière, qui tient sous son influence les mouvemens généraux de tous les muscles du corps, elle subit l’influence du poison plus tard que le cerveau, mais plus tôt que le bulbe, en sorte que les trois régions du système nerveux qui président à trois fonctions différentes, semblent subir isolément et successivement l’action du chloroforme. Claude Bernard a montré que le cerveau se paralyse avant la moelle épinière, de manière que la sensibilité est atteinte alors que la motilité est encore intacte ; il a montré encore que le cerveau exerçait sur la moelle épinière une sorte d’action paralysante. En privant la moelle de chloroforme et en limitant Taction du chloroforme au cerveau, on obtient Tanesthésie. Que si Ton fait l’opération contraire, c’est-à-dire si on limite Taction du chloroforme à la moelle épinière, en empêchant Tencéphale de subir Taction du poison, Tanesthésie sera impossible avant la mort totale des cellules nerveuses. Ainsi se trouve consacrée la distinction que nous avons établie entre les dilférens poisons du système nerveux : les uns agissent sur la motilité, les autres sur
l’hommk ht l’intklligknck.
les fonctions organiques, d’autres enfin sur la sensibilité et l’intelligence, et le chloroforme est de ce nombre.
Plusieurs substances volatiles et toxiques agissent de La même manière que le chloroforme, et pourraient au besoin le remplacer ; mais de fait c’est le chloroforme qui est le type des anesthésiques. L’éther, l’amylène, les composés chlorés du méthylène ( et même de l’éthylène, ont été successivement employés, mais sans grand succès, sauf peut-être pour l’éther, qui trouve encore des partisans, notamment dans les hôpitaux de Lyon. Certains gaz ont des propriétés analogues, en particulier le protoxyde d’azote. Humphry Davy avait reconnu qu’il peut donner lieu à une sorte d’ivresse joyeuse, et il l’avait nommé gaz hilarant. On a reconnu depuis que le protoxyde d’azote n’avait pas, plus que les autres anesthésiques, la propriété de donner une i^Tesse gaie, et que la forme du délire consécutif aux inhalations dn protoxyde d’azote dépendait de l’individu même et de ses dispositions morales. On ne se sert guère du protoxyde d’azote pour les grandes opérations, et c’est surtout dans la chirurgie dentaire qu’on l’emploie, pour obtenir une anesthésie qui survient rapidement et disparait de même. [XV]
Un nouveau corps assez semblable au chloroforme par quelques propriétés physiologiques a été introduit dans la thérapeutique : c’est le chloral. On a essayé d’employer le chloral pour les mêmes usages que le chloroforme, c’est-à-dire pour l’anesthésie chirurgicale, mais on n’a obtenu que des résultats peu satisfaisans. Il faut des doses énormes de chloral pour faire disparaître toute trace de sensibilité. Cependant le chloral calme les douleurs spontanées, et donne un sommeil tranquille et agréable. A certains égards, son action est analogue à celle de la morphine plutôt qu’à celle du chloroforme. En somme tous les poisons
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de la sensibilité agissent d’une manière à peu près semblable, et il est plus facile d’en voir les analogies que les différences. [XVI]
Tandis que le chloroforme et Talcool sont d’un usage général en Europe et qu’on en connaît très-bien les effets, le hachich est presque complètement ignoré. Cependant l’ivresse qu’il procure est très agréable, et présente des particulartiés qui seraient fort appréciées peut-être à Paris ou à Londres, comme elles le sont au Caire ou à Damas ; mais le hachich n’existe guère qu’en Orient. Il y a quarante ans environ, M. Moreau (de Tours) l’a révélé pourainsi dire aux sa vans européens dans un livre remarquable. Quelques écrivains, Balzac, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, firent à cette époque, à l’hôtel Pimodan, des agapes dans lesquelles le hachich jouait le principal rôle. En somme, c’étaient des expériences qui avaient non-seulement l’attrait de l’inconnu, mais encore tout le charme d’une ébriété purement psychique, bien plus spirituelle et plus active que celle du vin. Il y eut un moment où le hachich était à la mode ; mais ce moment est passé, et aujourd’hui ce n’est qu’exceptionnellement qu’il se rencontre encore çà et là quelques amateurs de ce poison.
Le hachich est l’extrait du chanvre indien. Cet extrait, mélangé à des aromates de toute espèce et à des huiles végétales, constitue le dawamesc, sorte de confiture nauséabonde qu’on prend avant le repas. Il y a encore le hachich qui se fume soit dans des pipes, soit dans des cigarettes : c’est celui qui est le plus usité en Orient. L’extrait aqueux se nomme hafioun, et est plus actif que les deux autres préparations. Il faut à peu près quatre parties de dawamesc pour une partie de hafioun. Le kif de l’Algérie et du Maroc consiste en têtes de chanvre séchées et
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broyées. Il est très difficile d’en savoir plus long sur la manière dont les Orientaux préparent le hachich, et on est réduit à le prendre comme ils le préparent ; mais, si l’on n’a que des renseignemens pharmaceutiques insuffisans sur cette substance, on en connaît beaucoup mieux les effets psychiques.
Ce n’est pas seulement d’après les renseignemens que m’a donnés M. Moreau ou d’après les remarquables observations rapportées dans son livre que je parlerai du hachich : j’en ai moi-même pris assez souvent et à des doses différentes, j’en ai fait prendre à plusieurs de mes amis, et c’est surtout d’après mes remarques personnelles que je décrirai les propriétés de cette substance. A doses modérées, l’ébriété qu’elle donne est très-agréable, trèsinstructive pour la juste connaissance des phénomènes intellectuels, et n’a pas d’inconvéniens. sérieux. Un léger trouble de la digestion, un peu de lourdeur de tête et d’excitation cérébrale, voilà tout ce qu’on a à craindre si l’on prend des quantités convenables, soit de dawamesc, soit de hafioun. [XVII]
Quand on est pas prévenu, les premiers effets du hachich passent inaperçus. C’est une certaine excitabilité motrice et sensitive de la moelle épinière. On sent des élanceraens dans la nuque, dans le dos, dans les jambes; des frissons parcourent le corps. On a comme des bouffées de chaleur ou de froid qui montent à la tête. Avec tout cela règne un certain bien-être qu’on ne sait à quoi attribuer, et ce même sentiment de satisfaction générale que tout le monde a éprouvétplus ou moins après l’absorption d’une certaine quantité d’alcool. Peu à peu l’excitation de la moelle épinière produit des effets plus caractéristiques. On s’agite, on se promène de long en large, on s’étire dans tous les sens ; on a envie de danser, de remuer, de soulever des poids énormes, et, au milieu de cette agitation toute musculaire, 1 inlelli'Ton"p reste calme. Mais tout d’un coup, pour un mot dit
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au hasard par quelque assistant, pour une remarque toute naturelle qu’on vient de faire, on est pris d’un rire presque involontaire, rire prolongé, nerveux, convulsif, qu’on ne saurait justifier, et qui semble interminable. Quand cet immense éclat de rire a cessé, on sent qu’il était ridicule ; on reprend ses sens, et on comprend que, si l’on a ri ainsi, c’est que l’on vient de subir les premières atteintes du poison.
A partir de ce moment, les idées deviennent de plus en plus promptes. C’est un feu d’artifice perpétuel, une gerbe de feu qui éclate dans toutes les directions. L’idée succède à l’idée avec une rapidité vertigineuse. Les pensées vont, viennent, se pressent en désordre, sans lois apparentes, en réalité suivant les lois fatales de l’association des idées et des impressions. On parle avec agitation, presque avec fureur, et on s’étonne de voir autour de soi des personnes ne partageant pas l’ivresse qu’on ressent ; on s’indigne de la lenteur de leurs conceptions. En vain on voudrait exprimer tout ce qu’on éprouve, le langage n’est pas assez rapide pour rendre la rapidité de la pensée. Les idées, tristes ou joyeuses, fières ou humbles, généreuses ou lâches, sont toujours exagérées. Gomme dans l’ivresse, on ne connaît plus les bornes, et ces justes limites,
Quo6 ultra citraque naquit consistera rectum.
De même que les médecins disent en parlant d’un tissu qui a augmenté de volume et d’épaisseur qu’il est hypertrophié, de même on pourrait dire qu’il y a hypertrophie des idées. Ce qui à l’état normal nous causerait un léger ennui devient une douleur écrasante qui nous fait verser des larmes, et nous apitoyer sur notre sort. Les choses les plus simples deviennent des effets de théâtre, et c’est avec des accens tragiques qu’on annonce qu’il est tard ou qu’il fait du vent. Toutes ces
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billevesées donnent une joie enfantine qu’on ne cherche pas à dissimuler. On passe durireaux larmes sans transitions. L’amourpropre s’exagère au point qu’on a toujours peur d’apercevoir le mépris sur les figures des assistans, et cependant on est tenté de les mépriser pour leur ignorance, tant l’homme qui a pris du hachich est devenu supérieur aux autres hommes.
Ainsi, sans parler encore des altérations des sensations, la personne morale est complètement transformée. Je ne sais si l’on a déjà remarqué à quel point tous ces phénomènes ressemblent à ceux qu’on observe dans l’hystérie. En général les femmes hystériques sont fort intelligentes; elles ont des conceptions brillantes, une imagination vive et féconde; mais, quelque élevée que soit leur intelligence, elle est défectueuse pour deux raisons principales, l’exagération des sentimens et l’absence de volonté. Or ce double caractère se trouve également dans l’empoisonnement par le hachich.
L’exagération des sentimens fait que pour les hystériques, comme pour les personnes qui ont pris du hachich, toutes les idées, tous les sentimens sont démesurés ; la joie aussi bien que la tristesse. Leur amour-propre est exalté à ce point qu’on ne peut faire sans les blesser amèrement la plus petite remarque. Souvent même elles prennent pour une offense une observation qui n’a rien d’offensant. Elles tendent à dramatiser la vie. L’existence régulière, simple, que la nécessité des faits leur impose, ne les empêche pas de satisfaire ce penchant théâtral qui les domine. Elles sont sans cesse à jouer avec un égal succès la comédie ou la tragédie dans les scènes plates de la réalité. Terreur, joie, douleur, colère, tout chez elles devient du drame, et ces passions surviennent presque sans cause, à l’improriste, pour ainsi dire, surprenant tout le monde par leur brusquerie, leur mobilité et leur intensité. Pour le hachich, ainsi que je l’ai
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dit déjà, on observe cette même transformation dos sentimens. Je me rappelle qu’un de mes amis ayant pris du hachicli et étant arrivé à l’état d’ébriété, je voulus explorer sa sensibilité avec une épingle ; la vue de cette épingle lui inspira une frayeur profonde. Il se sauva en criant, comme si je voulais lui faire une grave blessure, puis il se jeta à mes genoux, en me suppliant, au nom de l’amitié et de tout ce que j’avais de plus cher, de ne pas lui infliger ce cruel supplice, et pour exprimer sa frayeur, ou pour implorer ma pitié, il trouvait des gestes et des accens tragiques qui faisaient l’effet le plus risible du monde.
L’impuissance de la volonté est très remarquable chez les hystériques ; elles sont incapables de se contenir et de dominer leurs sentimens. Suivant une expression consacrée par l’usage et fort juste, comme les termes populaires, elles disent tout ce qui leur passe par la tête ; à peine ont-elles conçu une pensée qu’immédiatement elles l’expriment tout haut, sans se préoccuper des conséquences de leur langage, en sorte que le débordement de paroles et d’insanités tient, non pas seulement à l’exagération des idées, mais encore et surtout à ce que toutes les idées sont exprimées. Aussi, si l’on cause un peu de temps avec une hystérique, saisit-on sur le failles contradictions, les mensonges, les bizarreries d’une pensée où le jugement et la volonté n’interviennent pas pour rectifier ce qu’elle a de défectueux. Par la même raison, un accès de colère, de tristesse ou de joie, ne peut être maîtrisé : les sentimens régnent en souverains absolus. Cette sorte de puissance pondérative, qui nous fait juger que telle chose est bonne à dire et telle autre bonne à taire, est inconnue des hystériques.
Or, par l’effet du hachich, cette puissance sur soi-même a aussi tout à fait disparu. On ne peut plus se maîtriser, on ne s’appartient plus, et on est livré sans frein aux conceptions plus ou
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moins raisonnables de l’intelligence. Un jour, ayant pris une faible dose de hàchicb, et n’en éprouvant jusque-là aucun effet, je me rendis à une soirée intime, et j’écoutais tranquillement une conversation assez sérieuse, quand tout à coup, à une remarque que fit quelqu’un, je me mis à sauter de joie et à exprimer mon enthousiasme sur l’originalité de la pensée qu’on venait d’émettre. Mon idée n’était pas absurde, elle n’était qu’exagérée; et à peine Uavais-je conçue qu’elle s’était traduite malgré moi, sans moi, pour ainsi dire, par un geste extérieur et des paroles exprimant ce que j’éprouvais. Mais aussitôt, reprenant mes sens, je fus tout honteux de mon emportement, et je ne sais, à vrai dire, ce que pensent encore de moi ceux qui ont assisté à cette fâcheuse scène. Certes je ne me serais pas exposé à une semblable inconvenance, si j’avais pris une dose plus forte de hachich, car alors on comprend très bien qu’on n’est plus son maitre. Il se fait une sorte de dédoublement de la pensée, grâce auquel on se rend compte qu’on n’est plus l’acteur conscient et volontaire des paroles qu’on dit ou des gestes qu’on fait. On se méfie de soimême, on a peur de sa pensée. Aussi a-t-on hâte de se soustraire au public : on veut être seul ou avec des personnes intimes pour ne pas se donner en spectacle. Un de mes amis ayant pris une certaine quantité de hachich s’agitait convulsivement et demandait avec instance à être ramené chez lui. « Je ne sais pas ce que je ferais, disait-il; je pourrais hiire des sottises. » Chaque fois que sa lucidité lui revenait, cette crainte, assez justifiée d’ailleurs, s’imposait à lui de nouveau. Pareille coTiscieiice de l’impuissance de la volonté se retrouve aussi dans certains cas pathologiques, et assez souvent les médecins des asiles d’aliénés voient venir à eux des malheureux qui les supplient de les enfermer, disant qu’ils sententleur folie revenue, et qu’ils pourraient se livrer à quelque acte funeste.
LES POISONS DE l’iNTELLIGENCE. ’
Ces phénomènes psychiques ne sont cependant pas les plus caractéristiques du hachich. Il en est un, d’une grande importance, qu’on ne retrouve qu’incomplétement dans les autres intoxications, c’est l’altération des notions de temps et d’espace. Le temps paraît d’une longueur démesurée. Entre deux idées
nettement conçues, on croit en concevoir une infinité d’autres, mal déterminées et incomplètes, dont on n’a qu’une conscience vague, mais qui remplissent d’admiration par leur nombre et leur étendue. Il semble donc que ces idées sont innombrables, et, comme le temps n’est mesuré que par le souvenir des idées, le temps parait prodigieusement long. Par exemple, imaginons, comme c’est le cas avec le hachich, que dans l’espace d’une seconde nous concevions cinquante pensées différentes ; comme en général pour concevoir cinquante pensées différentes, il faut plusieurs minutes, il nous semblera que plusieurs minutes se sont passées, et ce n’est qu’en faisant à l’inflexible horloge qui nous marque les heures la constatation régulière du temps écoulé que nous nous apercevrons de notre erreur. Avec le hachich, la notion du temps est complètement bouleversée, les secondes sont des années; et les minutes, des siècles; mais je sens l’insuffisance du langage à exprimer cette illusion, et je crois qu’on nela comprend bien que pour l’avoir éprouvée soi-même. Il semble qu’on assiste à la chute lente et cadencée des secondes dans le sablier du temps.
Rien ne peut être identifié à cette illusion. Cependant, dans le rêve, ou plutôt dans cet état intermédiaire qui n’est plus la veille, et qui n’est pas encore le sommeil, on éprouve parfois quelque chose de semblable. Il me souvient qu’un soir, travaillant avec un de mes amis, et accablé de sommeil, je le priai de me laisser dormir quelques minutes ; quand je me réveillai, il
128 l’ho.mmk kt l’intelligence.
m’assura que j’avais fermé les yeux à peine une seconde, pour me réveiller aussitôt. Cependant ce court espace de temps m’avait paru très long, et j’avais pu faire un rêve très compliqué et très détaillé. Aussi, grâce à la multiplicité de mes conceptions, la durée du temps écoulé m’avait paru considérable. De même encore un individu endormi est réveillé en sursaut par le lialdaquin de son lit qui tombe. Le choc fait aussitôt naître une série de songes plus longs à raconter qu’à concevoir. Notre homme se voit transporté sur une haute montagne, et il est environné d’une foule hostile. On le précipite du haut d’un rocher, et après une chute qui lui paraît durer des siècles, il va se briser la tête dans un ravin : toutes ces conceptions ont duré une demi-seconde à peine, le temps qu’il faut pour être réveillé par une pièce de bois qui tombe. On peut même^assez facilement provoquer, par une sorte d’expérience psychologique, une illusion semblable. Ainsi, par exemple, quand on fait une course en voiture, si l’on est pris de sommeil et qu’on s’efforce d’y résister, on ouvrira et on fermera les paupières à de fréquens intervalles, et l’espace parcouru, comme le temps écoulé, pendant que les yeux sont fermés, nous paraîtront énormes. En fermant les yeux, le chemin qu’on parcourt, c’est-à-dire le temps pendant lequel on le parcourt, semblera interminable. Quelqu’un qui connaît la route, et sait qu’elle n’est pas très longue, se croira toujours arrivé, et, chaque fois qu’il ouvrira les yeux, ce sera une nouvelle déception. C’est qu’en effet, à rester ainsi concentré en soi-même, sans voir, sans entendre, on n’a qu’une notion très imparfaite du temps réel. Au contraire, quand tous nos sens sont éveillés et attentifs, ils corrigent sans cesse l’appréciation fondée uniquement sur des données psychiques. Nous ne savons que très inexactement les services que nous rendent ainsi, à chaque instant, tous nos sens, et ce n’est que par la réflexion et
l’analyse des faits psychologfiques que nous arrivons à nous en bien rendre compte.
Quoi qu’il en soit, dans le rêve et le sommeil, cette illusion sur la durée du temps est vague et peu marquée. Au contraire, avec le hachich, elle devient d’une netteté surprenante. Tout aussi étonnante est l’illusion de la vue qui nous fait paraître immenses des distances fort courtes. Je ne sache pas que cette illusion ait été observée dans d’autres conditions que l’empoisonnement par le hachich, et je ne saurais guère en donner d’explication rationnelle. La description même en est assez difficile. L’illusion est qu’un pont, une avenue, paraissent n’avoir pas de fiu et se prolonger à des distances inouïes, invraisemblables. Quand on monte un escalier, les marches semblent s’élever jusqu’au ciel. Un fleuve dont on aperçoit la rive opposée parait aussi large qu’un bras de mer. Vainement on se rend compte de Terreur dont on est victime. Le jugement ne peut rectifier cette apparence, et on se dit : « Voilà un pont qui a cent mètres, mais il me paraît aussi long que s’il avait cent mille mètres. »
Outre ces deux illusions de l’espace et du temps, qui sont très tenaces et persistent souvent plus de vingt-quatre heures après l’ingestion du poison, il est d’autres illusions, aussi étranges qu’on pourra le supposer. Cependant les hallucinations complètes sont rares, quoique M. Moreau en ait observé un remarquable exemple.
La distinction entre Tillusion et l’hallucination est parfois assez difficile à faire, mais il existe cependant quelque différence entre ces deux manifestations morbides de l’activité psychique. Si Tillusion est une médisance, disait spirituellement Lasègue, l’hallucination est une calomnie. Quand un aliéné voit à côté de lui un spectre qui marche et qui parle, c’est
l’homme et l’intelligence.
une hallucination. Si au contraire quelqu’un, la nuit, dans une forêt sombre, devant un tronc d’arbre à formes étranges, croit reconnaître un spectre, c’est une illusion. L’illusion suppose une sensation vraie dont la perception est exagérée et fausse, tandis que l’hallucination arrive spontanément sans qu’une sensation préalable soit nécessaire pour l’éveiller. Or, dans le hachich, les sensations sont tellement exagérées qu’elles donnent lieu à des illusions innombrables. Les personnes qui sont autour de nous prennent des figures grimaçantes, semblent nous railler, nous mépriser. On lit sur leurs traits la terreur, la colère, le mécontentement, tous sentiments qu’en réalité ils sont loin d’éprouver, et, par une bizarre illusion, nous croyons voir changer à chaque instant les visages grimaçants qui nous entourent.Le plus léger bruit retentit avec fracas, ce sont des chutes d’eau, des cataractes monstrueuses, des fanfares ou des harmonies éclatantes. Quelques notes de musique deviennent un concert aux accords célestes qu’on écoute avec recueillement et avec passion. J’ai vu des gens ordinairement assez peu sensibles à la musique être plongés, par quelques sons mnsicaux, dans un état de béatitude indescriptible, quelque peu analogue à l’extase qu’on décrit dans les livres saints. Le cerveau est dans un état d’éréthisme tel que la moindre excitation venant du dehors le fait, pour ainsi dire, vibrer tout entier. D’ailleurs, pour décrire toutes ces sensations, je ne saurais mieux faire que de renvoyer aux pages brillantes que Théophile Gautier, grand amateur de hachich, lui a consacrées dans le récit intitulé le Club des Hachichins.
Après Théophile Gautier, tout essai descriptif serait périlleux ; qu’il nous suffise ici d’insister sur un autre point psychologique. Supposons que l’illusion soit plus puissante que dans tous les exemples précédents ; au lieu d’être un simple
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trouble de la perception, elle deviendra l’origine d’un trouble de la conception. Dans la vie ordinaire, les impressions extérieures éveillent en nous des idées multiples ; outre l’association des idées entre elles, il y a l’association des impressions avec ces idées : par exemple une saveur, une odeur, un bruit, font naître une infinité de conceptions qui se succéderont suivant le sens qu’il nous plaira de leur donner. Ici encore la faculté de l’attention subsiste tout entière ; grâce à elle, nous pouvons entraver l’essor des conceptions que provoquent une saveur, une odeur ou un bruit. Souvent, quand l’attention est fixée sur un certain objet, nous n’entendons rien, nous ne voyons rien de ce qui se passe au dehors. En réalité, nous entendons et nous voyons ; mais immédiatement, sans même que nous en soyons avertis, la volonté et l’attention éliminent et détruisent cette sensation nouvelle, en sorte qu’elle passe dans l’intelligence sans y laisser de trace.
Au contraire, chez celui qui a pris du hachich, comme la volonté est perdue, comme l’intensité des perceptions est extrême et qu’une étrange excitation a envahi toute l’intelligence, une impression extérieure fait naître une série de conceptions délirantes: rien ne peut plus y mettre un frein. De même qu’une pierre tombant du haut d’une montagne ne peut être arrêtée dans sa chute et rebondit de roc en roc, entraînant avec elle des avalanches de neige et de poussière, de même une sensation va grandissant et se transformant dans ce mystérieux laboratoire des facultés intellectuelles. Ainsi par exemple, pendant le sommeil, la piqûre d’une épingle nous fait rêver c[u’on nous poignarde dans les circonstances les plus bizarres, et un ébranlement du lit nous fait songer non seulement à un tremblement de terre, mais à tout ce qui s’y rattache. Je pourrais citer des exemples analogues pour le hachich. Les
l’homme et l’intelligence.
élancements qu’on ressent dans les membres et dans le dos sont souvent le point de départ d’une foule d’idées absurdes. Un jour, à rhôtel Pimodan, je crois, M. X... se trouvait à table ayant pris du hachich. Derrière lui était suspendue une gravure reproduisant ce magnifique tableau de Salvator Rosa qui est au Louvre, et qui représente une bataille. Au premier plan est un cheval blanc et noir, dont on aperçoit en pleine lumière la croupe vigoureuse, et qui se redresse brusquement devant la lance d’un milicien. A un moment, M. X... ressentit un élancement douloureux dans le cou, et aussitôt, par une conception rapide et involontaire, il s’imagina que c’était le cheval placé derrière lui qui lui avait donné un coup de pied à la nuque. Ainsi une sensation réelle avait été l’origine d’une conception manifestement fausse. Si la dose de hachich avait été plus forte, il n’est pas douteux que cette erreur eût continué; mais M. X... n’était qu’au début, et l’idée délirante fut promptement rectifiée par le jugement, resté encore à peu près intact.
M. Moreau a beaucoup insisté sur la ressemblance qui existe entre ces illusions du hachich et le délire systématique des aliénés. Chez la plupart des fous, l’idée délirante a un point de départ réel, une sensation, une douleur, une impression venue du dehors ; les fous partent de là comme d’un principe pour concevoir, par une sorte d’induction, très logique dans la plupart de ses points, tout un système d’erreurs. Par exemple, s’ils ont des nausées et des douleurs gastriques, ils concluent qu’on les a empoisonnés, qu’on veut les tuer, que de tous côtés s’agitent leurs ennemis, qui mélangent du poison à tous les alimens. Les meilleurs raisonnemens du monde échouent devant la fixité de ce délire, et il serait inutile d’en entreprendre la réfutation, car à chaque instant ils répètent qu’ils ont la preuve de ce qu’ils disent et qu’ils s’aperçoivent bien qu’on les empoisonne. C’est
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précisément ce qui se retrouve dans l’ivresse du hachich. Chaque sensation fait aussitôt naître une pensée folie, ou plutôt un millier de pensées folles. Il semble alors véritablement qu’un voile se déchire, et qu’il nous soit, par cette précieuse substance, accordé le don d’assister au travail même de l’intelligence. Cet enfantement mystérieux et silencieux qui à l’état normal produit nos pensées et nos jugemens n’a plus ni mystère ni silence : on voit comment tout se relie et tout s’enchaîne, on est témoin de l’éclosion de ses idées. Malheureusement on n’en est plus le maître, et on est forcé de les suivre dans leur course désordonnée.
Aussi les trois états de rêve, de folie et d’intoxication parle hachich sont-ils tellement analogues qu’on ne peut établir entre eux de différence essentielle. Les impressions extérieures deviennent toutes-puissantes, et l’intelligence est soumise sans frein à l’excitation des sens. 11 est très certain que dans l’état de veille les excitations extérieures transforment certaines idées et en éveillent d’autres; mais nous n’en avons conscience qu’autant que nous y consentons. L’attention et la volonté couvrent d’un voile épais tout ce travail inconscient, et, au milieu de l’activité confuse des opérations intellectuelles, l’intelligence ne voit que ce qu’elle veut voir.
Ce qui distingue l’ivresse du hachich de celles de l’alcool et du chloroforme, c’est que la mémoire reste intacte. On se souvient avec une exactitude étonnante de tout ce qu’on a vu, fait et dit. Cependant, si la dose de poison est plus forte, la perte de mémoire est complète ; alors aussi il y a délire, et délire furieux. A cette dose, le hachich a ses dangers, quoique je ne croie pas qu’un seul cas de mort ait été signalé en Europe. Toutefois on a vu dans quelques circonstances le délire persister pendant
plusieurs jours et prendre des proportions inquiétantes. Comme RICHET. — L’homme et l’intelligence. 9
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d’ailleurs, quand on prend du hachich, on ne sait jamais précisément quelle dose de substance vraiment active on absorbera, il est prudent de se faire surveiller par quelqu’un qui doit conserver toute sa raison, et il en aura besoin pour empêcher ses amis de se jeter par la fenêtre, car on se sent si léger et si alerte qu’on croit volontiers posséder des ailes, et on serait victime de cette illusion. Outre cette forme de délire qui est assez commune, il en est encore beaucoup d’autres, aussi bizarres qu’on peut l’imaginer, et pouvant, à un moment donné, entraîner de graves conséquences.
En Orient, le hachich est d’un usage très général. Presque toujours on le fume dans de grandes pipes qui passent à la ronde. La fumée en est fort agréable, et exhale une odeur aromatique particulière. Lorsque au Caire ou à Damas on entre dans certains cafés arabes, on sent cette odeur pénétrante qui prend à la gorge, et qui enivre doucement même ceux qui ne fument pas. A cette faible dose, le hachich procure une sorte de somnolence, pendant laquelle les objets extérieurs prennent des aspects fantastiques , et passent comme un rêve devant l’intelligence engourdie. La musique monotone et nasillarde berce doucement dans ce sommeil. Aux murs sont figurées grossièrement des formes bizarres, bleues ou rouges, de chameaux, de bonshommes grotesques, de karagheuz, ou même simplement des lignes, des carrés, des triangles entre-croisés. Pour les fumeurs, ces dessins rudimentaires éveillent des illusions délicieuses, et ils se croient transportés dans le paradis de Mahomet : cependant, pour charmer par des contes l’oisiveté des assistans, un chanteur psalmodie un long récit, moitié religieux, moitié héroïque ; ce récit est composé de couplets, et entre chaque couplet, la musique recommence son rhythme interminable. Parfois un des fumeurs se lève tout titubant : en hurlant, il s’extasie sur
un objet fantastique qu’il vient d’apercevoir dans son délire, et exalte le bonheur de l’ivresse par le hachich. Tous les autres se mettent alors à rire bruyamment, et aussitôt, avec ce profond sentiment religieux qui n’abandonne jamais les Orientaux, et qui est inconnu chez nous : Qu’ Allah soit avec toi t Louange à Allah ! disent-ils à celui qui a parlé. Souvent le chanteur, désireux de partager le bienfait commun, demande à fumer à son tour ; on lui passe la bienheureuse pipe, et c’est avec délices qu’il en aspire quelques bouffées : parfois même, pour égayer l’assistance, il fait, en fumant ainsi, des gestes grotesques dont se pâment d’aise tous les fumeurs; puis le chant recommence, toujours entrecoupé de musique, sans que ni le chant, ni la musique, ni le hachich, ne paraissent lasser personne. Jamais je n’oublierai ce spectacle, qui, dans un coin obscur des bazars tumultueux de Damas, à la lueur d’une lampe fumeuse, au son du tambourin et de la guitare à trois cordes, m’a fait comprendre l’Orient, le pays du rêve.
On pourrait presque dire que l’opium est au hachich ce que l’Océan est à la Méditerranée. Le hachich n’est guère connu que sur la côte syrienne et dans la Basse-Égypte, tandis que sur les immenses rivages du Pacifique et des mers de Chine, le commerce de l’opium a pris une extension effrayante. Ce qui nous importe plus encore, à nous Européens, c’est que l’opium est de tous les médicamens le plus précieux et le plus employé, et que, suivant la parole du vieux Sydenham, si l’on ne possédait l’opium, il faudrait renoncer à la médecine. Nous allons rapidement en décrire les effets sur le système nerveux.
L’opium est le suc du pavot, et, comme il y a plusieurs Varié-
tés de pavot, il y a aussi plusieurs variétés d’opium ; mais c’est toujours de la même manière qu’on le récolte. En Égypte, en SjTie ou dans Tlnde, les trois pays où se fait la culture de l’opium, on pratique des incisions demi-circulaires multiples à la capsule du pavot, et on recueille avec soin le suc qui s’en écoule. Ce suc, desséché au soleil, noircit, s’épaissit, et prend la forme d’une pâte brune, consistante, qui est l’opium. Ce que l’on appelle le laudanum est une solution de cet opium dans un vin composé. Aussi les propriétés du laudanum et de l’opium sontelles semblables. On doit les considérer comme un mélange de plusieurs corps ayant des propriétés analogues, mais non identiques. Depuis Derosne(180i) et Robiquot (1817), qui les premiers ont isolé la narcotinc et la morphine, les chimistes ont étudié avec le plus grand soin les düîérens composés chimiques mélangés dans l’opium. C’est ainsi qu’on a découvert la codéine, la narcéine, la thébaïne, la papavérine, et d’autres substances encore, qui sont toutes des bases, capables de s’unir à des acides pour former des sels cristallisables, probablement des ammoniaques composées complexes.
Ces différentes bases n’agissent pas sur les fonctions organiques de la même manière. Ainsi la puissance soporifique de la narcotine est presque nulle; on peut ingérer jusqu’à 2 grammes de cette substance sans en éprouver d’effets sensibles, tandis qu’un centigramme de morphine, c’est-à-dire une dose deux cents fois plus faible, agit d’une manière très suffisante pour provoquer des effets thérapeutiques ou physiologiques. La thébaïne ne donne pas le sommeil, et excite chez les animaux des convulsions ressemblant à celles de la strychnine, tandis que la morphine, à dose égale, produii un sommeil comateux profond. Un autre point non moins remarquable dans cette action des alcaloïdes de l’opium, c’est que sur l’homme ils n’agissent pas de la même
manière que sur les animaux. Voilà un fait très intéressant que Claude Bernard a mis en lumière. Ainsi l’homme est particulièrement sensible à l’action de la morphine, tandis que la thébaïne agit à peine sur son système nerveux : au contraire, les animaux ne ressentent qu’à très forte dose les effets de la morphine, tandis que la thébaïne est pour eux un poison violent ; 2 grammes de morphine ne font pas mourir un chien, que 10 centigrammes de thébaïne tueraient infailliblement. On pourrait presque faire l’expérience inverse sur l’homme; 10 centigrammes de morphine ingérés et absorbés rapidement seraient dangereux, tandis que 2 grammes de thébaïne auraient une action moins redoutable. En physiologie générale, cette différence de résistance aux agens toxiques est encore inexplicable. On sait que la belladone et l’atropine, qui est la substance aotive contenue dans cette plante, sont pour l’homme un poison terrible ; tandis que le lapin y est presque réfractaire. La même dose d’atropine qui tuerait dix personnes robustes est à peine suffisante pour tuer un lapin. Pour la morphine, l’écart de la dose toxique est loin d’être aussi grand; cependant il y a différence complète entre l’homme et les animaux, en sorte que la morphine agit surtout sur l’homme. Si donc nous nous occupons surtout de la morphine, c’est qu’elle est, pour l’homme, la principale et la plus énergique substance contenue dans l’opium. Aussi décrire les effets de la morphine, c’est presque décrire les effets de l’opium ; la codéine et la thébaïne étant peu abondantes et moins actives. De fait, dans la pratique médicale, on prescrit presque indifféremment la morphine et l’opium: on peut donc les comprendre dans une description commune.
On a essayé de trouver la raison de la propriété dormitive de l’opium dans l’état de la circulation cérébrale. 11 n’est pas cer-
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tain qu’on ait encore trouvé la vraie cause, mais n’est-ce pas déjà beaucoup que de chercher, et le doute n’est-il pas le premier pas de la science ?
Les vaisseaux qui portent le sang dans le cerveau ne sont pas des tubes inertes ; ils ont leur activité propre, leur autonomie pour ainsi dire, en sorte qu’à certains momens ils se dilatent, et à d’autres momens se rétrécissent. Lorsqu’on trépane un chien ou un lapin, on voit la masse cérébrale à nu, et sillonnée par de nombreux vaisseaux ; mais, selon le diamètre de ces vaisseaux, l’aspect du cerveau est tout différent ; tantôt il est violacé, boursouflé, parcouru par des vaisseaux très gros qui le recouvrent en tous sens : c’est la congestion du cerveau. Tantôt au contraire il est pâle, affaissé, revenu sur lui-même : c’est à peine si Ton y peut distinguer de petits ramuscules sanguins; c’est l’anémie du cerveau. Or, par suite de dispositions anatomiques spéciales, il se trouve que la circulation de Tœil est l’image de la circulation cérébrale, de sorte que, quand le cerveau est congestionné, Tœil est congestionné aussi, et réciproquement. On comprendra sans peine qu’il est bien plus facile de savoir si Tœil est congestionné que d’ouvrir le crâne pour aller reconnaître l’état de la circulation cérébrale. Il y a d’ailleurs un moyen facile de juger de l’état des vaisseaux de Tœil. La pupille, qui se rétrécit à la lumière et se dilate dans Tombre, est toujours rétrécie quand le cerveau est congestionné, et toujours dilatée quand le cerveau est anémié, pourvu qu’on ne se place ni à une lumière éblouissante ni dans une obscurité trop profonde. On a donc songé que, puisque dans le sommeil normal, comme dans le sommeil par Topium, la pupille était très rétrécie, le cerveau se trouve congestionné dans Tun et l’autre cas, et que le sommeil est la conséquence de cette congestion cérébrale.
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Malheureusement cette théorie n’est qu’une hypothèse, et bien des faits tendent à prouver qu’elle n’est pas exacte. Plusieurs physiologistes anglais, entre autres Durham et Hammond, ont cru prouver par de nombreuses expériences que pendant le • sommeil il y a anémie du cerveau. Selon eux, on ne pourrait comprendre que l’afflux de sang dans un organe déterminât un repos de CÆt organe : toutes les fonctions physiologiques d’un tissu doivent être ralenties par le ralentissement de la circulation sanguine dans ce tissu, pour le cerveau aussi bien que pour tous les autres organes vasculaires.
Ainsi, malgré bien des travaux, on ne peut pas encore juger définitivement si l’opium anémie ou congestionne le cerveau : vraiment on n’en sait guère plus que ce qu’en savait Argan, c’està-dire qu’il fait dormir. Ce sommeil n’est assurément pas le même que le sommeil ordinaire, et il en diffère par quelques points. Une demi-heure ou une heure environ après qu’on a pris de l’opium, on ressent une légère excitation, un sentiment général de vivacité et de satisfaction, qui est bientôt remplacé par une véritable somnolence, et un état de rêvasserie plutôt que de rêve. On éprouve un certain plaisir à s’abandonner, et on se laisse envahir par une douce torpeur ; les idées deviennent des images qui se succèdent rapidement, sans qu’on veuille faire d’effort pour en changer le cours. Tant que l’intoxication n’est pas profonde, cet effort est encore possible. On sent qu’on va s’endormir, mais que, si Ton voulait secouer sa paresse, on pourrait triompher du sommeil.
Peu à peu cependant les jambes deviennent de plomb; les bras retombent presque inertes, les paupières appesanties ne peuvent plus rester soulevées. On rêve, on divague, et néanmoins on ne dort pas : la conscience du monde extérieur qui
nous environne n’a pas disparu. Les bruits du dehors, le tic-tac de la pendule, le roulement des voitures, sont obscurément perçus ; mais il semble que tous ces bruits nagent dans le
brouillard, et qu’une autre personne soit à les entendre. Le moi actif, conscient, volontaire, n’existe plus, et on s’imagine qu’un autre individu est venu le remplacer. Peu à peu tout devient plus vague, les idées se. perdent dans une brume confuse, on est devenu tout immatériel, on ne sent plus son corps, on est tout pensée ; cette pensée va voltigeant pour ainsi dire, de plus en plus brillante, mais aussi de plus en plus confuse. Puis le monde extérieur disparaît ; il n’y a plus qu’un monde intérieur, quelquefois tumultueux, délirant,et provoquant une agitation fébrile, quelquefois au contraire, et le plus souvent, calme et tranquille, s’abîmant dans un délicieux sommeil. Ce qui fait le charme de cet état, c’est qu’on se sent dormir. Le sommeil est intelligent et se comprend lui-même. Aussi les heures passent-elles avec une merveilleuse rapidité. Le matin surtout, à cette heure où l’opium paraît avoir épuisé son action, tandis qu’en réalité il a conservé toute sa force, le sommeil a un charme incomparable. L’intelligence, dégagée de tout lien terrestre, semble régner dans un monde d’idées tranquilles et sereines. C’est là une ivresse toute psychique, bien supérieure à celle de l’alcool et à celle du hachich, car, si le hachich donne pour quelques heures la folie, l’opium donne le sommeil, et il n’y a pas de bienfait comparable à celui-là.
Il faut avoir souffert de l’insomnie pour apprécier l’opium ce qu’il vaut. Entendre successivement passer toutes les minutes de la nuit au milieu d’un silence écrasant, se retourner sur sa couche, ébaucher des idées confuses sans pouvoir en approfondir une seule, lutter contre une agitation invincible, que la lutte ne fait qu’accroître, est un supplice que l’on ne peut comprendre si
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on ne l’a éprouvé. Macbeth s’en rendait bien compte, quand, après avoir assassiné Duncan, il s’effrayait de l’insomnie que le remords allait lui donner. « Ne dormez plus, lui disait la conscience de son crime, Macbeth assassine le sommeil, l’innocent sommeil, le sommeil qui débrouille l’écheveau confus de nos soucis, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain accordé à l’àpro travail, baume des âmes blessées, loi tutélaire de la nature, l’aliment principal du salutaire festin de la vie... » Avec l’opium, l’insomnie n’est plus à craindre ; au bout d’une heure, deux heures tout au plus, l’agitation douloureuse fait place à une excitation confuse qui devient elle-même cette somnolence lucide dont nous avons parlé. La douleur physique n’e.xiste plus : les cruelles névralgies, les plaies douloureuses, les spasmes ou les contractures des muscles, l’anxiété fébrile de certaines maladies générales, les souffrances morales et physiques de l’alcoolisme, peuvent toutes être victorieusement combattues par l’opium.
S’il est vrai que le rôle du médecin soit surtout de combattre la douleur, l’opium est une arme toute-puissante. Combien de fois, pour guérir, l’art n’est-il pas vaincu ? Devant un phthisique, devant un cancéreux, qu’y a-t-il à faire? Nul ne pourra espérer triompher du mal ou même entraver ses progrès; mais au moins, grâce à l’opium, on pourra donner, à ce malheureux qui souffre et qui va mourir, des nuits calmes et douces pendant lesquelles il oubliera ses souffrances. Aussi la médecine, qui dispose du chloroforme pour les opérations et de l’opium pour les maladies, est si puissante contre toutes sortes de douleurs, que l’on pourrait presque dire qu’on ne souffre plus que parce qu’on y consent.
C’est ainsi que l’opium, poison de l’intelligence, est aussi un des modificateurs les plus énergiques de la sensibilité. On ne sait guère si c’est par une action sur le nerf qui transmet l’excitation
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ou sur le cerveau qui la perçoit ; mais, sans même procurer le sommeil, il a cette merveilleuse propriété do calmer V hy pèresthésie des nerfs. On a cru remarquer que, lorsqu’il calme l’hypéresthésie, il ne procure pas le sommeil, en sorte qu’il semble épuiser toute sa puissance contre la douleur, et qu’il ne lui en reste plus assez pour donner le repos. Chez les personnes qui souffrent de névralgies rebelles, l’opium apaise d’abord les souffrances, et il faut ensuite une dose plus forte pour amener le sommeil. Néanmoins n’est-ce pas assez que d’avoir calmé l’irritabilité d’un nerf malade?
Certains individus sont arrivés à ne plus pouvoir se pas^r d’opium, et ils p^euvent alors en prendre des quantités formidables presque sans en ressentir l’action. L’opium est en cela tout différent de l’alcool. L’alcool accumule ses effets sur le même individu : de sorte que plus on al’babitudede boire, plus l’ivresse survient vite. On ne s’accoutume jamais à l’ivresse du vin ; on s’accoutume à celle de l’opium, et c’est ainsi qu’on a vu des malheureux abuser de cette substance au point qu’ils buvaient par jour jusqu’à un litre de laudanum, alors que vingt gouttes constituent déjà pour la plupart des individus une dose médicamenteuse très suffisante. Quand on en est arrivé à ce degi’é d’intoxication, l’opium est devenu un stimulant nécessaire : on ne peut plus s’en passer, et on est aussi malade par l’absence d’opium que par un excès de ce poison. J’ai vu des malheureuses à qui on faisait chaque jour des injections sous-cutanées de morphine, et qui avaient fini par supporter très bien jusqu’à un gramme de morphine par jour. Si par hasard on diminuait la dose, et à plus forte raison si l’on oubliait de leur faire l’injection, elles étaient prises d’accidens graves qu’il était facile de rapporter à leur véritable cause, l’absence du stimulant dont leur organisme avait pris l’habitude. [XVIII]
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En Chine, l’opium est devenu un des besoins de la population , comme en Europe l’alcool et le tabac. La consommation de l’opium ne date pas de bien longtemps, et c’est peut-être la seule innovation que la Chine ait acceptée de l’Occident : il n’y a pas lieu de l’en féliciter. Il ne faut pas non plus féliciter les Anglais qui cherchent par toutes sortes de moyens à propager une habitude qui leur est aussi lucrative qu’elle est funeste aux Chinois. Voici des chiffres montrant la progression constante qu’a suivie le commerce de l’opium : en 1798, 300 tonnes de 1,000 kilogrammes ; en 1863, 3,000 tonnes; en 1866, 3,903 tonnes, et dans ces dernières années la consommation a encore grandi dans de plus fortes proportions. Tout cet opium vient de l’Inde, et les fonctionnaires, comme les négocians, des Indes, réalisent des bénéfices de plus en plus considérables, à mesure que l’usage de de l’opium se répand.
Il y a des mangeurs, mais surtout des fumeurs d’opium. On met l’extrait d’opium dans une pipe à long tuyau ; en brûlant, l’opium se boursoufle, adhère aux bords de la pipe, et il faut à chaque instant introduire une aiguille dans la pipe même pour permettre le passage de l’air. De plus, comme l’opium ne brûle pas facilement, il faut avoir constamment une flamme à sa portée, celle d’une bougie ou d’une lampe par exemple, qui sert à empêcher la pipe de s’éteindre.
Le nombre des fumeurs d’opium est considérable. Les plus riches mandarins, les commerçans les plus intelligens, fument l’opium comme les derniers des coolies ; c’est un plaisir analogue au plaisir du tabac chez nous, et qui ne fait guère plus de ravages, au moins parmi la classe -aisée. Mais dans le peuple il n’en est pas ainsi. Il y a des établissemens spécialement consacrés
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à l’opium, des sortes de fumoirs, où, moyennant une somme modique, on peut satisfaire cette passion. Il est rare qu’un fumeur en parte avant d’être complètement étourdi, de même (]u’un ivrogne ne quitte le cabaret que lorsqu’il est ivre. Certes, compris ainsi, l’opium est un poison dangereux, et, au dire de tous les voyageurs, les malheureux qui font journellement ces excès tombent bientôt dans une effrayante dégradation morale et physique. Pâles, hâves, décharnés, se traînant à peine, ils ne retrouvent un peu d’énergie que si une nouvelle dose de poison leur rend une stimulation factice. Cependant il est très probable qu’on a exagéré les effets funestes de l’opium : le nombre de ceux qui meurent de cet abus est peu considérable ; beaucoup de personnes qui fument l’opium, et qui en fument des quantités notables, conservent l’intégrité de leurs facultés intellectuelles. 11 est vrai que les fonctions digestives restent rarement intactes. La dyspepsie et un amaigrissement général sont la conséquence de cette fâcheuse coutume ; mais, quoi qu’il en soit, la Chine n’est pas encore sur le point de périr, et, si elle est en décadence, ce n’est pas l’opium qu’on doit en accuser.
L’opium a un antidote. De même qu’on peut donner le sommeil, on peut aussi donner l’insomnie, et c’est un autre poison intellectuel dont les effets sont diamétralement opposés au premier : je veux parler du café. Le café a eu une fortune rapide, puisqu’il y a un siècle il était à peu près ignoré. Aussi, comme tous les parvenus, compte-t-il des détracteurs et des partisans ; mais ses partisans l’emportent, et il n’est guère de boisson plus répandue.
Tout le monde a pu juger des effets du café; à certaines personnes il donne une excitation nécessaire au travail intellectuel. Chez d’autres cette excitation se traduit par une insomnie
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cruelle, en sorte que pour eux le café est un véritable poison qui les prive du plus précieux des biens. Pour peu qu’on ait pris une dose un peu forte, il amène une agitation et une anxiété des plus pénibles, une sorte de fièvre d’activité, toute différente de l’activité paresseuse de l’opium, dans laquelle la volonté semble, endormie, assister paisiblement aux ébats de l’imagination. Avec le café, l’imagination est à peine excitée, tandis que la volonté parait l’être. On veut aller vite ; on ne peut achever tranquillement la lecture qu’on a entreprise ; on ne tient pas en place. Il semble qu’alors les facultés volontaires et conscientes soient surexcitées; il y a comme un effort perpétuel de l’attention et de la mémoire, tandis qu’avec l’alcool, le liachicli et l’opium, on ressent comme un assoupissement de l’attention. Le café donne donc une véritable ivresse qui fatigue beaucoup plus que l’ivresse somnolente de l’opium. Elle conduit au même résultat. En voulant trop faire, l’intelligence fait moins ; à force d’être excitée, la volonté so nuit à elle-même, et le parfait équilibre des facultés intellectuelles est rompu aussi bien par l’excès que par le défaut de volonté. [XIX]
On dit généralement que le café produit l’anémie du cerveau, tandis que l’opium et l’alcool amènent la congestion de cet organe ; mais cette théorie physiologique est loin d’être fondée sur des bases indiscutables, et de nouvelles observations sont nécessaires. Cependant on sait que le café ralentit les combustions organiques, en sorte que c’est un aliment d’épargne, ainsi qu’on l’a dit avec iustesse. En effet, à l’état normal, il se passe dans l’intimité de nos tissus une infinité d’actions chimiques dont le résultat final est la production de chaleur et d’acide carbonique. La quantité d’acide carbonique expiré est donc, jusqu’à un certain point, l’expression de l’activité nutritive, ür, avec le café, sans que les forces aient diminué, sans
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qu’il soit nécessaire de consommer plus d’aliments, la quantité d’acide carbonique diminue, et les forces ne se trouvent pas amoindries. On cite toujours à ce propos le fait de ces mineurs de Belgique qui peuvent faire un travail considérable, presque sans prendre d’ali mens, soutenus seulement par l’absorption d’une grande quantité de café. C’est donc un aliment modérateur de la nutrition, puisqu’il diminue l’activité des renouvellemens chimiques incessans qui s’effectuent dans la trame de tous nos tissus. On pourrait encore citer d’autres substances analogues au café sous ce point de vue, notamment le thé et le coca. Il est probable que la caféine, la théine et la cocaïne, qui sont les principes actifs de ces plantes, ont entre elles une analogie à la fois chimique et physiologique, et que leurs effets sur les fonctions intellectuelles sont à peu près identiques. pcx]
Peut être est-il encore d’autres poisons de l'intelligence, notamment la belladone et le tabac; mais les principes actifs contenus dans ces plantes, l’atropine et la nicotine, agissent surtout sur le système nerveux végétatif, et leur action sur les fonctions cérébrales semble être consécutive à l’action qu’elles exercent sur les fonctions de la moelle épinière, püü]
Après avoir étudié isolément l’action de l’alcool, du chloroforme, du haclîich, de l’opium et du café, il nous sera facile de résumer l’histoire des troubles que ces substances produisent dans les fonctions intellectuelles. De même que l’étude des troubles fonctionnels de la moelle épinière, sous l’influence de la strychnine, du bromure de potassium ou de l’atropine, nous donne de précieux enseignemens sur les fonctions normales de cet organe, de même l’analyse des troubles fonctionnels de l’intelligence empoisonnée par des substances qui la pervertissent
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peut nous fournir sur le mécanisme de l’intelligence saine quelques notions incontestables. [XXII]
Le fait essentiel, et que nous avons cherché à mettre en pleine lumière, c’est que l’intelligence est toujours altérée dans même sens. Les facultés volontaires et conscientes se paralysent ; les facultés imaginatives et conceptives s’exaltent. De là une certaine dualité dans le moi. Il y a le moi qui conçoit, il y a le moi qui dirige les idées. Quand la direction manque, le désordre dans la conception est inévitable, et les illusions, les hallucinations, en sont la conséquence nécessaire. C’est qu’en effet il y a un certain équilibre dans les forces intellectuelles qu’il n’est pas bon de déranger. Dès que cette harmonie n’existes plus, l’homme est livré sans frein à une activité cérébrale désordonnée, qui ne lui permet plus ni travail, ni modération, ni réflexion, et qui en fait, non une bête brute, comme on l’a dit à tort, mais un maniaque et un fou. [XXIII]
Le langage, qui est l’expression la plus parfaite des expériences et des observations de plusieurs siècles, dit que ks vin trouble la raison. C’est que la raison n’est pas l’imagi nation. Avoir sa raison, c’est être en pleine possession de soimême, rectifier les conceptions par les sensations extérieures, et juger souverainement. Ce moi qui juge, rectifie et dirige, c’est la volonté, c’est aussi l’attention. Cette volonté n’est pas un être fantastique ni une forme de langage, c’est quelque chose de réel, d’actif et de puissant. Elle est le résultat des habitudes antérieures, des forces héréditaires accumulées sur le fils d’uno longue série d’ancêtres, aussi bien que des sensations recueillies de tous côtés pendant des années. Elle a un pouvoir indiscutable : elle force les idées à suivre une direction constan c, elle élimine à son gré les impressions du dehors, et donne aux conceptions un sens déterminé dont elle est maitresse. Cepen-
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dant il se passe dans le cerveau une infinité d’actes dont nous n’avons qu’à peine conscience, et qui, grâce à elle, passent à peu près inaperçus et ne viennent pas nous troubler. De mênàe que parfois, dans une foule d’hommes se pressant autour de nous, il en est un que nous suivons du regard, que nous distinguons de la foule, auquel nous parlons, qui nous répond, sans que nous prenions souci des autres qui nous entourent, de même, dans la foule de nos pensées, il en est une que nous choisissons, que nous approfondissons, que nous étudions avec persévérance, sans que les autres pensées, bruissant sourdement autour de celle-là, viennent nous en détourner, et nous faire oublier le but que nous poursuivons.
Voilà la grandeur de l’intelligence humaine ; c’est que non seulement elle conçoit, et conçoit plus richement que toutes les autres intelligences, mais elle est sa maîtresse et sa souveraine. Quand, par une substance toxique, on altère cette faculté de la réflexion et de la volonté, on altère l’intelligence dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus puissant. Peut-être serait-on tenté de croire que pour les œuvres d’imagination l’excitation des conceptions est salutaire, et de dire que certains hommes ne produisent que dans ces conditions ; mais ce serait une funeste erreur. On a trop à perdre en perdant le pouvoir de diriger sa pensée, tandis que par l’elîort d’une volonté ferme, rendue plus ferme encore par l’habitude du ti’avail et de la réflexion, on arrive à un résultat plus sûr et aussi brillant. On ne sait jamais assez tout ce que pourrait l’attention et tout ce que la volonté nous donnerait. Vouloir, c’est pouvoir. L’attention concentrée sur une idée la rend tellement éclatante, qu’elle peut, dans certaines circonstances et chez certaines personnes, la faii’e apparaître sous une forme imaginative avec autant de splendeur que si l'intelligence était surexcitée par l’alcool ou l’opium. Il ii‘y a
doue pas à l’ivresse ces compensations qu’on a essayé d’y voir. Ce sont des maux sans avantages, et l’abus de ces poisons redoutables, qui détruisent le corps et l’intelligence, doit être combattu énergiquement par tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’humanité.
KiCHET. — L’homme et iiiUelliyeiwe.
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I. De la simulation. — Preuves absolues et preuves relatives. — Généralité du phénomène somnambulisme. — Concordance des faits anciens et des faits modernes. — Les contractures, l’anesthésie, l'analgésie.— Réfutation des objections faites à la réalité du somnambulisme. — La soi-disant diversité des phénomènes.
II. Des symptômes. — La période de torpeur. — La période d’excitation. —
Hallucinations. — Caractères de ces hallucinations. — Suggestions. — Automatisme. — État affectif et intellectuel. — Mémoire. — Amnésies partielles ou totales. — Mémoire active ou mémoire passive. — Différence du somnambulisme des sujets normaux et du somnambulisme des hystériques. — Contractures, catalepsie, anesthésie Rôle du magné-
tisme dans la médecine.
III. Du somnambulisme des animaux. — Expérience de Kircher. — Expériences de M. Meyer sur la cataplexie. — Discussion de la théorie de M. Heubel.
IV. Des moyens de provoquer le somnambulisme. — L’éducation du somnambulisme. — Les hypothèses proposées. — L’hypnotisme. — La fixation du regard, — La terreur. — Les excitations faibles et répétées. — Le fluide magnétique. — L’attention expectante. — L’absence d’excitations extérieures. — Las procédés empiriques.
V. La nature physiologique du somnambulisme. — La volonté et la spontanéité. — L’automatisme physique. — L’automatisme intellectuel. — L’inhibition.
VI. La personnalité et la mémoire. — L’objectivation des types. — L’ani
nésie partielle La dissociation des éléments du moi. — Influence de lu
mémoire sur la personnalité. — Influence des perceptions extérieures. — Influence de l’activité somatique et de l’activité psychique. — La mémoire consciente et la mémoire inconsciente.
VII Conclusions.
(1> Le mot de somnambulisme est peut-être le meilleur qu’on puifse adopter pour désigner les phénomènes psycho-physiologiques désignés souvent encore sous les noms desomnialion, de magnétisme animal et d’hypnotisme. En effet, le mot de somniation, employé jadis par Franck, est peu usité Le mot île magnétisme animal implique une analogie avec les phé-
L’HOMMK I:T l/lNTliLLIGESCK.