I. — De la simulai ion
Y a-t-il des somnambules ? Peut-on, par ce qu’on appelle des passes magnétiques, par la fixation du regard, ou par des procédés quelconques, endormir des personnes de bonne foi ? Telle est la première question qui se pose au début de cette étude, \ notre sens, cette question est complètement résolue. Elle ne l’est pas cependant aux yeux de bon nombre de médecins et savants éclairés qui se refusent à admettre la réalité de faits que nous regardons comme incontestables.
En pareille matière, il n’y a, disent-ils, que des dupes ou des complices, des charlatans qui exploitent la crédulité publique, des observateurs naïfs qui se laissent abuser par des jongleries, des filles hystériques qui trompent et qui simulent, sans autre motif que l’amour de la tromperie et de la simulation. Quelque-
Domènes électriques qui se manifestent dans les aimants; et, quoique cette analogie soit peut-être moins invraisemblable qu'on l’a supposé pendant longtemps, il vaut mieux réserver le terme de magnétisme aux phénomènes électromagnétiques. Restent les mots mesmérisme, braidisme, hypnotisme Pour ce qui est du terme mesmérisme, on sait que Mesmer n’a pas obtenu l’état somnambulique tel que nous le connaissons aujourd’hui ; et il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la nature véritable des phénomènes de son fameux baquet. Le mot de braidisme est assurément inadmissible; car Braid est venu un demi-siècle après Mesmer, Puységur, Deleuze, Husson, Dupotet. Quant à l’expression hypnotisme, elle ne signifie rien, par ellemême, que sommeil. Mais, en général, on désigne sous le nom d’hypnotisme l’état de sommeil qui survient à la suite de pratiques spéciale^, telles que la fixation d’un objet brillant. Nous croyons donc que le mot vulgaire de somnambulisme, qui n’implique aucune idée préconçue ni aucune théorie, doit être préféré à tous les autres. Nous dirons alors qu’il y a un somnambulisme spontané (somunmbulisme des auteurs anciens) et un somnambulisme provoqué (magnétisme animal des auteurs modernes). C’est de ce dernier que nous nous occuperons ici.
la vérité le mot importe peu : qu’on dise magnétisme, hypnotisme, somuambulisme, les phénomènes sont les mêmes, et on s’entend très-bien sur ce qu’on veut dire. Quelquefois sans doute, dans le cours de ce travail, le mot magnétisme nous échappera.
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fois, par condescendance, quelques-uns reconnaissent qu’il y a peut-être quelque chose de vrai au fond de tout cela; mais ce vrai est si peu que ce n’est réellement pas la peine d’en parler.
Toutefois le nombre des sceptiques va en diminuant tous les jours. Dans ces dernières années surtout, de très-nombreux travaux ont paru, qui ont dû entraîner beaucoup de convictions. Mais, en fait de science, il ne s’agit pas de persuader quelques personnes : il faut persuader tout le monde. Aussi est-il nécessaire, avant d’étudier le somnambulisme^ d’examiner scrupuleusement les preuves de sa réalité. Est-il une illusion ou une vérité ? faut-il prendre au sérieux les savants qui en ont parlé, ou se railler de leur extrême simplicité ?
La certitude scientifique consiste dans ceci ; que le phénomène observé peut être, à volonté, reproduit par tous ceux qui procéderont de la même manière que le premier observateur. Ainsi, quand un chimiste annonce que le chlore, en passant dans de la potasse, donne du chlorure et du chlorate de potassium, personne n’a besoin de reproduire cette expérience pour être sûr que c’est la vérité. Si celui qui a découvert cette réaction est tant soit peu expérimenté, on le croira sur parole, certain qu’en recommençant l’expérience on arrivera au même résultat. En mathématiques, en physique, et, jusqu’à un certain point, en physiologie, il en est de même ; et la preuve est faite par cela seulement qu'on sait pouvoir reproduire à volonté le même phénomène, en se plaçant dans des conditions identiques. Mais, pour le somnambulisme, il en est autrement. J’annonce, par exemple, qu’en faisant des passes pendant dix minutes sur le front et sur la tête d’un jeune homme de vingt-cinq ans, je l’ai mis en état de somnambulisme, et que j’ai pu constater chez bu de la contracture, de la catalepsie, des hallucinations, etc. Il ne s’ensuit pas pour cela qu’un autre expérimentateur, agissant
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de la même manière, sur un autre jeune homme, verra, de nouveau, les mêmes phénomènes se reproduire. Il est au contraire vraisemblable qu’il n’obtiendra pas les mêmes résultats ; car le somnambulisme survenant dès la première expérience chez un homme est un cas fort exceptionnel.
Il faut donc, pour démontrer la réalité de faits qui ne se reproduisent pas toutes les fois qu’on le désire, et qui sont, par eux-mêmes, assez surprenants, chercher des preuves qui entraîneront, sinon la certitude, au moins la conviction.
Nous pouvons avoir, soit une preuve absolue, pathognomonique, dirimante, soit un ensemble de preuves équivalant par leur assemblage à une démonstration rigoureuse et irréfutable.
Or la preuve absolue est impossible à donner. Une personne est là, qui paraît endormie. Qu’elle soit plus ou moins analgésique, plus ou moins anesthésique, cela importe peu, dit-on, puisque, d’une part, il est facile de simuler ces deux symptômes, et que, d’autre part, ils sont loin d’être constants dans le somnambulisme. Si l’on voulait prendre ces modifications de la sen- .sibilité comme critérium absolu, on serait amené presque fatalement à déclarer endormis des sujets qui ne le sont peut-être pas, et en d’autres circonstances à affirmer la mauvaise foi de certaines personnes réellement endormies. Les yeux fermés, les mouvements saccadés des globes oculaires, les mouvements fibrillaires des paupières, les contractures, les hallucinations, tout cela, il est à la rigueur possible de le simuler. Qui nous'dii que la personne qui paraît endormie ne simule pas ces phénomènes ?
11 n’y a donc pas de signe absolu, ou plutôt il y en a un. Mais celui-là est difficile à donner et ne peut convaincre qu’une seule personne : c’est en elfet de rendormir elle-même, et de lui faire
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raconter à son réveil, par des témoins divers, le récit des actes qu’elle a accomplis pendant son sommeil, et dont le souvenir s’est échappé de sa pensée. Quoique l’application de ce moyen de conviction soit fort difficile, je l’ai employé cependant plusieurs fois, une fois entre autres pour miss G.... Miss G..., après avoir assisté à une expérience, me déclara que la bonne foi de la personne endormie ne lui était nullement prouvée. « Que voyez-vous là d’extraordinaire ? me dit-elle ; elle a parfaitement pu simuler le sommeil. Je ne pourrai croire au somnambulisme que quand vous m’aurez endormie. » Je lui proposai de tenter l’expérience ; elle accepta, et au bout de dix minutes elle fut endormie. A son réveil, malgré mes affirmations et les assertions de D..., son amie, qui, comme elle, étudie la médecine, elle ne voulut pas croire à son somnambulisme, et m’accusa presque de lui avoir fait prendre un breuvage soporifique. Gependant elle fut forcée de se rendre à l’évidence, surtout en voyant l’heure à sa montre, et en constatant que ce qui lui avait paru une minute avait duré une heure et demie.
En résumé, il n’y a qu’une preuve absolue, irréfutable, du somnambulisme ; c’est d’endormir la personne qu’on veut convaincre.
•Malheureusement ce moyen est peu praticable, et pour plusieurs raisons ; entre autres, parce que les savants qu’il s’agirait de persuader seraient de très-mauvais somnambules. D’ailleurs on ne pourrait ainsi convaincre qu’une seule personne à la fois. Il faut donc avoir recours à d’autres arguments.
1° Le principal est qu’il serait absurde de supposer que toutes 'es personnes endormies ont simulé le sommeil. Pour ma part,’ cette supposition me paraît absolument ridicule. Voilà, par exemple, trois de mes bons amis, jeunes gens instruits et éclai-
lf)fi (/homme et i/inte(.ugence.
rés, en qui j’ai absolument confiance. Faut-il admettre qu’ils m’ont trompé, et qu’ils se sont moqués de moi ? J’en pourrais dire autant de cinq ou six personnes tout à fait honorables, que je ne saurais suspecter de mauvaise fol pour rien au monde. D’ailleurs il me faudrait alors croire que les cinquante personnes, ou à peu près, de tout âge et de toute condition, que j’ai pu endormir, étaient toutes, sans exception, sans une seule exception, fourbes et menteuses. Voilà qui est inadmissible en vérité. Puis-je supposer qu’autour de moi, par une infortune singulière, il n’y ait que perfidie et fausseté, parmi mes proches, mes parents, mes amis, et qu’ils se soient entendus d’avance pour me Faire commettre de gi*ossières erreurs ?
D’ailleurs il serait nécessaire de supposer la même infortune à bien d’autres. L’éminent professeur de physiologie de Breslau, M. R. Heidenhain, raconte qu’il a pu endormir son jeune frère, étudiant à l’Université. Qui pourra croire que ce jeune homme ait joué la comédie pour abuser perfidement de la naïveté de son frère et en faire la risée publique ?
On verra plus loin que presque toutes les femmes sont plus ou moins susceptibles d’être endormies. Cela signifierait alors que presque toutes les femmes consententà feindre le sommeil. Franchement, cette supposition est-elle admissible ? Ne saurait-on trouver une femme se refusant à cette imposture ? Deux alternatives s’offrent donc à nous, et on est forcé de reconnaître ou bien que toutes les femmes sont des fourbes et des simulatrices, ou bien que le somnambulisme est un fait réel. On m’accordera, je pense, que la première de ces deux hypothèses est manifestement absurde.
2" Une autre considération doit être invoquéxî : c’est la concordance des phénomènes. Les faits que Puységur, Rostan, Georget
Husson, ont vus en France, il y a soixante ans, ont été observés par Braid vers 1840 en Angleterre, à Paris en 1860 par M. Broca, par M. Charcot et M. P. Richer en 1877, par M. Heidenhain à Breslau en 1880, et par tant d’autres savants pendant un siècle dans toute l’Europe qu’on ne saurait citer tous les noms. Voilà une bien étrange simulation que celle qui se retrouve pendant un tel espace de temps avec les mêmes apparences : paupières fermées, mouvements fibrillaires dans les muscles de la face, hallucinations de la vue et de l’ouïe, catalepsie, contractures. Comment les femmes venant de la campagne, n’ayant jamais entendu prononcer le moi de magnétisme, pourraient-elles simuler ce qu’elles ignorent ? Par quelle divination une malade que j’ai endormie à la Charité, et qui n’avait jamais assisté à des scènes do somnambulisme, se comportait-elle absolument comme une malade de l’hôpital Beaujon qui venait de province, et que j’ai endormie le jour même de son entrée ? Voilà du merveilleux, tout aussi merveilleux que les phénomènes mirifiques obtenus par les magnétiseurs de profession. Quoi t tout cela ne serait que simulation, et le premier simulateur (le petit paysan Victor, endormi vers 1780 par M. de Puységur), ayant donné l’exemple d’un certain sommeil, tous les autres sujets qu’on croit endormir ne feraient qu’imiter la fantaisie de ce petit imposteur I (1)
Supposons même qu’il y ait supercherie, et examinons si cette supposition pourrait s’accorder avec les faits. Je crois pouvoir aflirmerle contraire; car la simulation, si elle était prati-
(1) Il y a quelque temps, voyageant en Algérie, préoccupé de chercher une preuve de la réalité du somnambulisme, j’essayai d’endormir une femme arabe du village nègre de Biskra (un officier de mes amis, qui connaissait la langue arabe, me servait de truchement). En quelques minutes, cette femme, sentant ses paupières s’alourdir, dit à sa compagne stupéfaite: « Mes yeux se ferment. • — « Dis; par Allah I » lui conseilla celle-ci. — « Par Allah ! mes yeu.x se ferment. » Et, en effet, elle ne tarda pas à
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quée, supposerait une connaissance approfondie de l’anatomie et de la physiologie. M. Charcot insiste beaucoup sur ce fait que, chez certaines somnambules, les nerfs étant comprimés ou légèrement touchés, par suite de leur extrême excitabilité, les muscles innervés par eux se contractent. Ainsi, en comprimant le nerf facial, on fait contracter le muscle zygomatique, le muscle canin, l’élévateur commun de l’aile du nez, etc. En excitant le muscle sterno-mastoïdien, on fait que ce muscle se contracture ; la tête alors se tourne du côté opposé. Or il faut une étude déjà approfondie de la physiologie des mouvements pour savoir que le sterno-mastoïdien fait, en se contractant, tourner la tête du côté opposé. Chez les somnambules, on peut, par l’excitation directe, faire contracter les muscles (rudimentaires chez l’homme ; qui meuvent le pavillon de l’oreille ; or ces mouvements de l’oreille sont impossibles chez les individus éveillés. En ouvrant l’œil droit, on provoque la catalepsie du côté droit, par suite des actions doublement croisées des nerfs optiques et de la moelle. Chez une autre hystérique, en ouvrant l’œil droit, on produit de l’aphasie, tandis qu^’en ou\Tant l’œil gauche, on n’obtient rien de semblable. Certes, si c’est de la simulation, il faut supposer que la malade sait qu’on parle par le cerveau gauche, et que la rétine de l’œil droit est en rapport avec le cer-
s’endomiir, à la grande surprise de tous les assistants. Est-ce encore l’in- Uuence du petit Victor qu’il faut incriminer î A l’hôpital de la Pitié, j’ai fait une seule expérience, pour laquelle je me suis mis, je pense, à l’abri de toute cause de simulation. La jeune fille sur qui j’expérimentais ne savait pas ce que je voulais faire. Je lui disais que je l’électrisais pour un mal qu’elle avait au genou, et de fait on plaçait une pile électrique près du lit. Cette pile, que la malade croyait très-énergique, ne marchait pas. Cependant ma patiente éprouvait de la somnolence, et une lassitude telle qu’elle était forcée de fermer les yeux. Comme je ne voulais pas faire de passes, et que je me contentais deserrer fortement les deux pouces, je n’ai pas pu obtenir le sommeil complet, mais nombre de fois je suis arrivé à produire une somnolence très-manifeste.
veau gauche, tandis que le cerveau droit est inutile à la parole.
Tous ceux qui ont vu les contractures des hystériques pendant leur somnambulisme se rendent bien compte que ces perturbations du système musculaire ne sont pas simulées. Il n’y a pas d’individu assez fort pour maintenir, par l’influence de la volonté, la contraction d’un muscle pendant un quart d’heure, sans qu’on puisse y surprendre la plus légère tendance à la faiblesse et au relâchement. Or les somnambules conservent leur contracture pendant plusieurs heures ; et, au réveil, elles n’ont aucun souvenir, aucune fatigue, de cet effort prolongé et invraisemblable du muscle.
Quant aux attitudes dites passionnelles, alors que les divers mouvements de l’àme sont exprimés avec une puissance inouïe, je doute fort qu’il y ait au monde d’assez bonnes comédiennes pour jouer ces scènes de mimique avec autant de succès que les pauvres filles hystériques de la Salpêtrière. Tous les somnambules se comportent de même ; leur mimique est si expressive, les sentiments d’extase, d’amour, d’admiration, de colère, de dégoût, de mépris, de menace, sont traduits avec une si saisissante vigueur, que tous ceux qui ont assisté à de pareilles scènes restent convaincus qu’il n’y a pas de simulation possible.
Le plus souvent, chez les somnambules, il y a de l’anesthésie et de l’analgésie. Ces deux phénomènes sont constants, ou à peu près. On a maintenant l’habitude de dire que l’anesthésie est un fait de simulation. Certes, à considérer les choses d’une manière absolue, on peut feindre l’insensibilité. Mais combien de personnes auraient le courage de supporter, sans motif sérieux, des piqûres à la face, aux narines, aux mains ; de se laisser arracher les cheveux, chatouiller la conjonctive, le nez, les oreilles ; traverser le bras par des épingles ; de boire des liqueurs nauséa-