II. — Des symptômes
Tout le monde sait qu’il y a plusieurs degi'és dans le sommeil. 11 y a cet état de somnolence qui précède le vrai sommeil. Il y a le sommeil profond des premières heures de la nuit. Il y a, enfin, le sommeil léger du matin. Entre ces trois degrés, les transitions sont insaisissables. Cependant il y a avantage à établir une classification qui facilite le langage et précise la description.
De même que pour le sommeil, nous établirons trois de.gré5, trois périodes pour le somnambulisme. Ce sont des phases, des étapes, que parcourt successivement le somnambule pour arriver au sommeil profond, définitif. Selon qu’on prolonge plus ou moins de temps les pratiques du magnétisme, on obtient le somnambulisme du premier, du deuxième ou du troisième degré.
LE SOMNAMBULISME PUOVOQUR. 171
Le premier degré, nous l’appellerons période de torpeur;
Le second degré, période di' excitation ;
Le troisième degré, période de stupeur.
!*'■ degré. — Lorsque, suivant les procédés empiriques et ridicules qu’il faut employer pour obtenir des effets magnétiques, on fait des passes sur la tête et le front de la personne qu’on veut endormir, au bout de cinq à quinze minutes on voit, si l’on suppose que la personne est quelque peu sensible, survenir dans sa physionomie un changement très-profond. Les traits se tirent, les yeux se ferment, les membres retombent alourdis sur le fauteuil. Les éclats de rire et les plaisanteries du commencement de la séance font place à un silence qui n’est guère interrompu que par les réponses aux questions qu’on adresse. Ce silence est presque caractéristique ; les personnes qu’on endort pour la première fois parlent beaucoup, rient et s’agitent au début de l’expérience, mais peu à peu leur loquacité et leur agitation font place à un mutisme obstiné. A mesure qu’on continue l’action des passes, le sujet essaye de relever ses paupières : bientôt elles retombent trop lourdes, ou, tout au moins, ne peuvent rester longtemps ouvertes. Quelquefois même on observe un curieux spectacle : pour ouvrir les yeux, le patient essaye de contracter l’élévateur de la paupière ; mais, comme ce muscle est paralysé le premier, la paupière reste close. Alors il cherche à relever le voile palpébral par l’action des muscles congénères, du muscle sourcilier, et surtout du frontal, ce qui détermine le plissement du front et d’étranges grimaces. La respiration est calme et régulière, les membres deviennent tout à fait inertes, et, malgré cette inertie, les muscles sont animés de contractions librillaires qu’on sent bien aux tendons du poignet, en prenant le pouls. Les mains et les bras restent ainsi sans mouvement,
172 l’hOMMK et l/lNTKELlGENCE.
gardant l’attitude qu’ils avaient prise au début. Quant à la ligure,
c’est un masque qui ne révèle aucune agitation intérieure.
Outre cette altération de la physionomie, il y a encore deux symptômes, sinon constants, du moins très-fréquents. La respiration, assez régulière cependant, devient pénible. Le patient éprouve comme de l’anhélation, de l’oppression. Il sent un poids sur la poitrine. Néanmoins le rythme respiratoire n’est presque pas modifié.
Les yeux deviennent rouges, larmoyants. Or cela ne dépend pas de la fatigue de la rétine, ou de la fixation du regard. En effet, chez les sujets un peu sensibles, si l’on fait des passes sur la tête, par derrière, et de manière à ne pas fatiguer la vue, le sujet ressentira tout aussi bien cette sensation de picotement et de chaleur dans les yeux. Même chez les sujets les pliis rebelles, il est rare qu’on ne puisse constater ce symptôme très-caractéristique.
L’impatience du patient à relever les paupières est, dans quelques cas, fort remarquable. Alors que toutes les fonctions intellectuelles et volontaires sont conservées, les paupières restent closes, et il y a impossibilité de les relever. J’ai observé deux ou trois fois ce phénomène, une fois entre autres sur mon ami R..., lorsque je n’avais pas encore réussi à l’endormir complètement. Il était parfaitement éveillé, pouvant se lever, aller et venir dans la chambre ; mais ses paupières ne pouvaient plus s’entr’ouvrir.
Quelquefois on peut saisir sur le fait une autre profonde modi fication du système nerveux. On sait, depuis les rechercher que j’ai faites avec Brissaud ’, que chez les hystériques atteintes d’hystérie grave [hysteria major) les divers muscles peuvent
(1) Progrès médical, mni-jnin 18S0. Faits pour sernr à l’histoire des cov traclnres.
entrer en contracture à la suite d’une simple excitation. Ainsi, lorsqu’on tend fortement le bras d’une hystéri<iue de manière à tirer sur le tendon du triceps brachial, ce muscle va aussitôt se contracturer sans pouvoir se relâcher par l’influence de la volonté. Chez certaines personnes qui, avant les pratiques magnétiques, ne présentaient pas ce phénomène, on peut constater qu’il apparaît après quelques minutes de magnétisation. Sur différents individus, j’ai pu observer ce fait de la manière la plus nette. Telle personne que j’ai essayé d’endormir n’a, en apparence, rien ressenli des passes pratiquées pendant dix minutes. Elle était complètement éveillée, et raillait l’inofficacilé de mes efforts. Mais, après que je lui eus tendu le bras, il lui fut impossible de le plier. De même, je pus contracturer le sterno-mastoïdien, les muscles moteurs du globe oculaire, les fléchisseurs des doigts, etc. Elle se comparait à une poupée articulée ; car ses membres raidis ne pouvaient accomplir que des mouvements saccadés. Il y a là, évidemment, un certain rapport entre les effets du magnétisme et ceux de l’hystérie grave ’.
Sur d’autres individus, j’ai vu aussi cette facilité à la contracture ; mais en général, au premier degré du sommeil magnétique, on n’observe pas de pareils symptômes ; il n’y a guère qu’une sorte de torpeur plus ou moins profonde. La conservation de la conscience et de la mémoire est complète; tous les, événements extérieurs sont nettement perçus ; il n’y a pas d’anesthésie ni de catalepsie. Si l’on dit au patient : Voilà qui est fini, levez-vous I » il .se lève, se frotte les yeux, et assure n’avoir subi aucune in-
(1) Je n’insisterai pas sur les symptômes curieux observés chez cette personne; car ils diffèrent beaucoup de tout ce que j’avais vu jusque alors. Chez elle, on obtient absolument tous les phénomènes .du somnambulisme, à l’exception du sommeil. La mémoire, la conscUince, sont conservées. Nulle modification apparente n’est survenue. Les yeux sont ouverts, la volonté parait intacte. Et cependant on peut constater certains phéno» mènes extrêmement nets d’automatisme, de suggestion, d’extase,
174 l.’llOMMR RT I.’INTRI.UGRVCR
fluence. De fait, il n’a pas perdu un seul instant la conscience de son état, et il a conservé le souvenir exact de tout ce qui s’est passé. Tout au plus éprouve-t-il un peu de lassitude dans les jambes et dans les bras, une certaine oppression de la respiration, quelque fatigue dans la vue, de l’impuissance et du tremblement dans les muscles \ [II]
Est-ce à dire que, malgré la pauvreté de ces effets, il n’y ail aucune action sur l’organisme? Non assurément. En effet, si l’on recommence le lendemain la même tentative, on arrivera beaucoup plus vite au même résultat. Alors que le premier jour il a fallu quinze minutes, je suppose, pour amener un certain état de torpeur, le second jour il faudra dix minutes, cinq minutes le troisième jour, etc., pour aboutir au même point. Il s’est donc fait une certaine modification du système nerveux ; il y a eu comme une habitude prise, qui rend le somnambulisme beaucoup plus facile et plus rapide après une série de séances antérieures que tout à fait au début. Gela met en pleine évidence ce fait que, même sans avoir pu produire le sommeil complet, les passes ont agi notablement sur le système nerveux.
Il arrive même le plus souvent qu’une première expérience \
n’aboutit pas ; mais jamais il ne faut se décourager, car les deux ou trois premières expériences ne sont que préparatoires. Le sujet est devenu plus excitable et plus sensible, de sorte qu’il sera très-vraisemblablement endormi à une des séances postérieures, .le crois même pouvoir affirmer qu’en faisant cinq ou six expériences consécutives (c’est-à-dire à un jour ou deux de distance) on sera assuré d’obtenir, à la fin, un état de somnambulisme du second degré, quelle que soit la personne sur qui l’on expérimenle.
(1) C’est ce que j’ai observé sur moi-mêuie, après qu’uii luaanéliseur eftt essayé de m’endormir. Il n’obtint aucun résultat bien marqué. Mais j’éprou. vais une très-prande lassitude ; et c’est à peine si je pouvais me tenir sur mes jambes, qui Qéchissaieut sous moi.
Enfin il est bon de remarquer que les personnes agitées, nerveuses, sujettes à l’insomnie, sont calmées, en général, par les passes magnétiques. 11 m’a semblé que, même alors qu’il n’y a pas production immédiate de sommeil, dans la nuit qui suit l’expérience, le sommeil ordinaire est calme et profond.
Si, au lieu d’employer des passes, on cherche à provoquer le sommeil par la fixation du regard sur un objet brillant, on obtient aussi quelques résultats, encore qu’ils diffèrent du somnambulisme par des passes ; le larmoiement, la congestion de l’neil, l’éblouissement, la fatigue de la rétine, tous phénomènes qui font disparaître les images sur les côtés du champ de la vision. La main qui tient l’objet brillant devient indistincte, l’objet luimême s’efface, et la personne qu’on veut endormir devient plus ou moins insensible à la douleur.
Un autre signe objectif important, sur lequel MM. Heidenhain et Grützner ont appelé l’attention, est une sorte de contracture du muscle ciliaire. La distance à laquelle s’étendait la vision diminue. Par suite delà contraction exagérée du muscle de l’accommodation, une écriture qu’on pouvait lire de loin n’est plus distinguée que de près. Les points éloignés disparaissent du champ de la vision. En même temps que la myopie, on voit sur venir la dilatation de la pupille, et un certain degré d’exorbi tisme. L’ensemble de ces phénomènes autorise à conclure qu’il y a une excitation du nerf grand sympathique sous l’influence de Lhypnotisation du début.
Naturellement ces phénomènes varient selon les individus. Il n’est personne, néanmoins, qui y soit absolument réfractaire. Aussi faut-il, sans se décourager, faire le plus qu’on pourra de nouvelles expériences sur toutes les personnes qui s’y prêtent . Bien rarement une séance sérieuse de magnétisme restera sans profit. Car, même lorsqu’on n’aura pas obtenu de sommeil com-
l.’HO.MMIi KT L’INTELLIGENCK.
plet et prolongé, on aura pu observer des symptômes légers ei fugaces, mais néanmoins intéressants et instructifs.
2® degré. — Pour la plupart des auteurs, le somnambulisme ne commence vraiment qu’à la seconde période. Je proposerai de l’appeler période diexcitation, car c’est l’excitation intellectuelle, riiypéridéation, qui en général domine la scène.
On reconnaît qu’on est arrivé à cette période lorsque le patient ne peut plus ouvrir les yeux, ne répond plus aux questions qu’on lui adresse, ne cherche pas à se lever, et demeure insensible aux excitations extérieures. D’ailleurs, à ce moment, quand on l’interroge sur son état, il dira volontiers qu’il est endormi, comme s’il pouvait avoir conscience de sa situation physique. Je tiens à bien établir ce fait, qui est très-important, et indique un état mental particulier. Les sujets endormis savent qu’ils sont endormis.
Assez rarepaent l’anesthésie est tout à fait complète, comme aussi la catalepsie ; mais je ne m’occuperai pas à présent de ces deux phénomènes, car ils sont beaucoup plus marqués dans le troisième degré (état de stupeur) du somnambulisme, et je ne décrirai que les phénomènes psychiques.
Le fait seul de pouvoir répondre aux questions qu’on lui adresse établit une différence essentielle entre le somnambule et le dormeur ordinaire. Si à quelqu’un, dormant du sommeil ordinaire, on adresse la parole pour lui demander, par exemple, s’il dort, de deux choses l’une : ou il ne répondra pas, ou il se réveillera ; mais en aucun cas il ne pourra répondre qu’il dort. Au contraire, le somnambule pourra, tout en étant endormi, répondre qu’il dort, et converser avec les personnes qui l’entourent sans se réveiller. Voilà la caractéristique du sommeil somnambulique, et qui ne sc retrouve guère dans d’autres conditions mentales.
Grâce à cette possibilité d’entretenir des conversations avec des gens endormis, on peut se rendre compte exactement de leur état intellectuel. Il faut cependant de la patience et presque de l’entêtement pour les faire parler, car ils ont une tendance naturelle à ne pas vouloir se laisser secouer de leur inertie mentale ; mais, en insistant, on parvient à obtenir quelques réponses. Ges réponses sont d’autant plus nettes que le sujet a été plus souvent endormi.
a. Hallucinatiom. — Mes recherches ont d’abord porté sur les hallucinations. Ainsi je disais à mon ami R... : « Voici ma montre, elle est dans ma main I « Il la voyait aussitôt, et pouvait en distinguer le cadran et les aiguilles. Jamais cependant il n’est arrivé à dire exactement à quel endroit du cadran j’avais placé les aiguilles. Gela signifie simplement que, sous l’intluence de cet état psychique particulier qui est le somnambulisme, l’imagination surexcitée présente les objets sous leur forme visible, et non comme des idées abstraites.
Chez tous les somnambules, chaque fois qu’une idée est évoquée, aussitôt cette idée se présente comme une image. Les personnes les plus ignorantes des phénomènes habituels du magnétisme se servent toujours, étant endormies, de ces expressions : « Je vois, je ne vois pas, je ne distingue pas très-bien ; » comme si chaque objet avait revêtu une forme visible, et se présentait à l’esprit sous cette apparence.
Les images sont souvent si nettes et si précises qu’elles sont prises pour des réalités. Je pourrais donner de ce fait de nombreux exemples. Ainsi, je disais à mon ami R... : « Regarde ce lion; » alors R... s’agitait, et sa figure exprimait une vive terreur.’ « Mais il vient, disait-il, il s’approche. Allons-nous-en vite, vite... » Et il s’agitait sur son fauteuil, et sa crainte provoquait presque une véritable crise nerveuse.
178 L’ilOAlMi!; ET L^INTELUGENCE.
Les magnétiseurs ont la prétention de faire voyager leurs sujets à travers l’espace, et de les faire assister à des scènes lointaines. Le fait est parfaitement exact. Seulement l’erreur est de croire que ces rêves sont des réalités, et que ces visions sont en rapport avec l’existence des choses extérieures. Ainsi je disais à une malade de Beaujon : « Venez avec moi ; nous allons sortir et voyager I » et alors, successivement, elle décrivait les endroits par où elle passait ; les corridors de l’hôpital, les rues qu’elle traversait pour se rendre à la gare, puis elle arrivait à la gare ; et, comme elle connaissait tous ces endroits, elle indiquait avec assez d’exactitude les détails des lieux que son imagination et sa mémoire, également surexcitées, lui représentaient sous une forme réelle. Puis, brusquement, on pouvait la transporter dans un site éloigné qu’elle ne connaissait pas, au lac de Côme, par exemple, ou dans les régions glacées du Nord. Son imagination, livrée à elle-même, s’abandonnait alors à des conceptions qui ne manquaient pas de charme, et qui intéressaient toujours par leur apparente précision ; toujours nous étions surpris par la vivacité avec laquelle elle percevait ces sensations imaginaires.
On pouvait changer facilement le cours de ces rêves artificiels et la mener dans des endroits qu’elle connaissait, au milieu de sa famille par exemple, et parmi les siens. Elle voyait alors sa mère et ses frères vaquer à leurs travaux habituels. Ils entraient, sortaient; et elle assistait à leurs conversations ; elle les voyait coudre, lire, etc. Mais ce qui prouve (et d’ailleurs il n’en est nul besoin) la pure subjectivité de ces phénomènes, c’est que je pouvais introduire dans la chambre, comme je le voulais, tel ou tel personnage, et faire agir à ma guise les personnes qu’elle voyait.
Chez tous les hypnotisés, j’arrivais à un résultat identique. Mon ami F... était séparé de sa mère depuis longlenips. Lorsqu’il
lÆ SOMNAMbULISMK PHüVOQüÈ.
tut endormi, je lui proposai de lui faire voir sa mère ; il accepta aussitôt, a Je la vois, je la vois, me dit-il ; elle travaille, elle pense à moi I » et il se mit à verser des larmes de joie ; tout d’un coup, sa joie se changea en tristesse. « Hélas I dit-il, elle ne peut pas me voir I » et il s’agitait, désespéré.
Lorsqu’on fait ainsi voyager des somnambules dans des endroits bien déterminés, ils voient des personnes aller et venir, décrivent les faits et gestes de ces personnes, mais cependant se rendent bien compte que ce sont là des hallucinations et des visions imaginaires. V..., étant endormie, croyait être à Trou ville, et sur la plage voyait ses parents, sa mère et sa sœur. « Eh bien f lui dis-je, parlez-leur. » — « Comment pourrais-je leur parler, me dit-elle, puisque je n’y suis pas? »
D’autres somnambules toutefois se comportent d’une manière différente. M... entretenait des conversations avec des personnages imaginaires. Une fois, dans son rêve, le sultan lui proposait d’entrer dans le harem. Elle faisait à la fois la demande et la réponse, parlant tout haut quand elle répondait, et, quand c’était le sultan qui interrogeait, remuant simplement les lèvres, comme on fait par instinct quand on écoute attentivement le discours d’un interlocuteur.
On peut remplacer les voyages par d’autres conceptions plus
ou moins fantastiques. Un jour, une des malades de Beaujon
désira voir en rêve le’ cimetière. Arrivée devant la grille de la
tombe qu’elle voulait visiter, elle s’arrêta, déclarant qu’il lui
serait impossible d’aller plus loin. Je lui ordonnai néanmoins
d’aller plus avant, d’ouvrir la grille, d’entrer dans la tombe, et
• de soulever les planches du cercueil. A ce moment, elle éprouva une telle émotion, un sentiment d’horreur et de dégoût tel que jamais je n’oublierai l’expression qui se peignit sur ses traits. A la suite, de cette émotion, trop forte, j’en conviens, elle fut
l'hom-mk et l’intelligence.
atteinte d’une crise nerveuse qui dura près d’une heure, et que j’eus beaucoup de peine à calmer.
C’est toujours avec étonnement que j’ai constaté la vivacité d’impression des sujets endormis. Ainsi je disais à mon ami F... ; « Viens avec moi, nous allons partir en ballon, ,. Nous montons, nous sommes dans la lune !» Et, à mesure que je parlais, il voyait les péripéties de ce fantastique voyage. Tout d’un coup il éclata de rire. « Vois donc, me dit-il, cette grosse boule brillante qui est là-bas 1 » C’était la terre que son imagination lui représentait. Il voyait aussi des bêtes fantastiques, et, comme j’annonçais vouloir les ramener avec moi : « Je te reconnais bien là, disait-il ; tu'ne sais seulement pas comment nous ferons ^ pour redescendre, et tu veux te charger de ces gros animauxlà... » Il disait cela très-sérieusement, et se fâchait tout de bon. « Prends-les si tu veux, répétait-il; moi je ne veux pas m’en embarrasser. » Néanmoins il se rendait compte de l’étrangeté de ces visions : « Quel beau récit de voyage à faire! mais, par malheur, on ne nous croira pas. » Lorsqu’il se fut agi de redescendre, j’imaginai de tendre une ficelle, et de nous laisser choir sur la terre le long de cette ficelle tenue par la main. Pendant cette dangereuse excursion, il m’arrêta tout d’un coup, en me disant que la ficelle lui brûlait les mains. Ce qui l’etnpêchait de douter de tous ces rêves, c’est qu’ils se présentaient à lui sous la forme d’images et de faits. De même qu’un halluciné ne péut mettre en doute les assemblages que construit son cerveau malade, de même un somnambule ne peut douter des rêves qui apparaissent à lui sous une forme sensible.
On peut aussi annoncer aux individus endormis qu’ils soûl changés en telle ou telle forme de bête ; que leur nez a pris des développements exagérés; qu’ils ont trois bras, un seul œil, etc. Toutes CCS visions étranges sont aussitôt aperçues.
LK SOMNAMBULISMK PROVOQUlî. 181
Nous arrivons maintenant à un autre ordre de symptômes, bien plus nettement accentués que dans le rêve ordinaire. Chacun sait qu’on éprouve dans le sommeil des sensations qui se rapportent aux actions qu’on croit faire. Par exemple, si l’on a froid, on se croit en hiver, et inversement, si l’on a chaud, on se croit en été. Chez tous les somnambules rien n’est plus facile que d’observer des phénomènes analogues. Ainsi, un jour, à une des malades de Beaujon je dis de fumer ; quelques instants après j’avais oublié cette recommandation, lorsqu’au bout de cinq à six minutes elle se mit à tousser violemment, et, comme je lui en demandais la cause, elle m’assura que c’était la fumée du tabac. Quelquefois je supposais vouloir atteindre le sommet d’une tour, et elle était fatiguée de monter, puis je lui disais de se jeter du haut de la tour, et elle s’imaginait tomber. Elle avait alors les membres endoloris, et déclarait éprouver de vives souffrances. (Qui de nous n’a éprouvé en rêve des sensations analogues i) A une autre malade, également endormie, j’annonçais que j’arrachais une dent, et aussitôt la pauvre fille poussait des cris de douleur, comme si j’avais réellement exécuté cette opération. Lorsque j’endormis miss G..., cédantàson désir, je la lis . voyager sur un steamer allant à New-York ; la vue du vaisseau lui inspira un vif enthousiasme : « Entendez-vous comme il siffle? » Mais bientôt elle pâlit, et, rejetant la tête en arrière, eut de véritables nausées, comme si elle avait ressenti le mal de mer.
Ce qu’il y a d’assez surprenant, c’est que souvent cette extrême sensibilité des excitations psychiques coïncide avec une anesthésie presque absolue. C’est un curieux spectacle que de voir une somnambule faire des gestes de dégoût, de nausée, éprouver une véritable suffocation quand on lui met sous le nez un flacon
vide, en annonçant que c’est de l’ammoniaque, et d’autre part, RICHBT. — L’hommp p.t l’ivtpllirjpvrp. f'2
l.’nOMME ET l/iNTRr.LIGENCE.
quand on lui annonce que c’est de l’eau claire, respirer de l’ammoniaque sans paraître en être gênée le moins du monde. Chez certains sujets, rien n’est plus simple que de provoquer le vomissement. Il suffit de leur dire : « Voilà une mauvaise odeur. » On peut aussi leur faire prendre part à des repas splendides, imaginaires, ou leur faire avaler les plats les plus dégoûtants en affirmant que ce sont choses exquises. A Beaujon, je composais des breuvages odieux, quoique inoffensifs, mélange d’huile, d’encre, de café, de vin, et les malades endormies se disputaient ce ragoût détestable, dès que je leur avais annoncé que c’était de délicieux chocolat.
J’aurais à rapporter un grand nombre de faits semblables ; mais il suffit d’en indiquer quelques-uns pour faire apprécier le phénomène. On pourrait le caractériser en disant que dans l’étal somnambulique les hallucinations peuvent être provoquées. C’est un état de suggestion hallucinatoire, terme incorrect, mais qui exprime clairement le fait lui-même.
b. Suggestions. — Le premier, Braid a montré qu’en mettant les membres dans une attitude déterminée on provoque des idées, et par conséquent des hallucinations, en rapport avec cette atii-^ tu de.
Ainsi, par exemple, à un somnambule, si l’on ferme le poing et si l’on étend le bras, aussitôt la figure prendra l’expression de la colère, de la menace, et tout le corps se conformera à cette attitude générale de colère ou de menace. Si on lui fait joindi’e les mains, les traits prendront une expression suppliante, il se mettra à genoux, et semblera, par toute son attitude, implorer humblement la pitié.
Une des malades deM. Charcot, G..., à la Salpêtrière, est très remarquable à ce point de vue. Lorsqu’elle est endormie, on
peut, par certains gestes très-simples, provoquer toute une série d^’hallucinations. Si l’on fait, par exemple, le geste de répandre quelque chose par terre (chez cette malade, les yeux sont ouverts dans l’état somnambulique), elle s’imaginera qu’il y a des fleurs devant elle, se baissera pour les ramasser, les cueillir une à une, les mettra dans son tablier, puis les prendra dans la main, les unira en forme de bouquet avec un til imaginaire, et en parera son corsage, etc. Si on lui lève l’index droit, en le mettant horizontalement à la hauteur de l’œil, elle s’imaginera qu’un oiseau est venu s’y poser. Alors elle le caresse, et se fait becqueter par lui. Que l’on fasse un mouvement brusque, et l’oiseau s’envole. Elle court alors dans la salle, suivant des yeux l’oiseau imaginaire.
On peut encore, par des gestes appropriés, lui faire imaginer la présence d’un serpent, d’un essaim de guêpes, etc. Dans tous ces cas, on a le même phénomène que précédemment : seulement l’idée hallucinatoire, au lieu d’être provoquée par une indication verbale, l’est par une attitude communiquée ou un geste extérieur. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’une seule idée donnant le branle, pour ainsi dire, à tout un ensemble de conceptions imaginatives, suscite aussitôt une série d’idées qui dépendent toutes de la première.
Un des caractères constants de ces hallucinations, c’est qu’elles s’accompagnent toujours d’attitudes générales du corps et d’expressions de la physionomie concordant avec elles. 11 n’y a pas chez les somnambules d’idée qui puisse rester dissimulée. Un individu éveillé pourra très-bien avoir de la crainte, du dégoût, de l’amour, sans que cependant ses traits expriment la crainte, le dégoût ou l’amour. La volonté peut lui faire dominer le sentiment et tenir secrète sa pensée intime. Il n’y a pas, au contraire, chez les somnambules, de pouvoir dominateur analogue;
1S4 l/flOMMK ET r/lNTELLIGENCR.
chaque sentiment de crainte est représenté par l’attitude générale de la crainte, et il en est de même pour tous les sentiments. En un mot, le mouvement est toujours en accord parfait avec l’idée, et l’influence est réciproque. D’une part, tel mouvement provoque telle idée ; d’autre part, telle idée provoque toujours tel mouvement. [III]
Non seulement cette suggestion a lieu quand on fait un geste bien caractérisé, mais encore quand le geste est à peine ébauclié. Il suffit de la plus légère impulsion pour que le somnambule, achevant le geste à peine commencé, se place dans l’attitude passionnelle qu’il croit en relation avec l’impulsion primitive. Pour émouvoir tout l’appareil d’expression des sentiments affectifs, il suffit d’une impulsion minime, d’une suggestion extrêmement faible. [IV]
Il y a un abîme cependant entre une suggestion extrêmement faible et une suggestion nulle. Les magnétiseurs de profession prétendent que la suggestion mentale existe. Selon eux, un sujet magnétique peut exécuter un ordre pensé et non exprimé par le magnétiseur. J’ai souvent cherché à vérifier cette assertion. Il ne m’a pas été donné de réussir. Cependant les résultats incohérents que j’ai obtenus m’autorisent à affirmer que la question ne doit pas être tranchée par une négation à priori. Il y a lieu de chercher encore et d’étudier. Heureux ceux qui se contentent de nier, et croient que tout est dit quand ils ont affirmé que c’est impossible t
c. Automatisme. — Le phénomène le plus important, celui qui domine tous les autres, c’est Vautomatisme. Si l’ou prie un sujet endormi de dire à quoi il pense, il répondra toujours qu’il ne pense à rien, et qu’il n’a pas d’idées. 11 faut prendre cette réponse au pied de la lettre. Un somnambule ne pense à
, LE SOMNAMBULISME PHOVOQUÉ, 185
rien. Son intelligence est vide ; c’est l’obscurité absolue. Cette inertie psychique se manifeste par l’inertie complète de la physionomie et des mouvements volontaires.
Mais que l’on vienne au milieu de cette obscurité profonde à présenter une image ou une idée, aussitôt cette idée deviendra prépondérante et occupera l’imagination tout entière.
L’inertie psychique explique donc la vivacité des impressions ; elle explique aussi, dans une certaine mesure, l’automatisme. On sait qu’un des préjugés les plus solidement enracinés dans l’esprit du vulgaire est la sujétion du magnétisé vis-à-vis du magnétiseur. Il y a un certain degré de vérité dans cette croyance ; mais il faut examiner ce qui en elle est exact et ce qui est exagéré.
Lorsqu’un sujet est endormi, on peut le traiter comme une véritable machine. Si on lui dit ; « Levez-vous, asseyez-vous, levez le bras, levez la jambe, baissez le bras, mettez-vous à genoux, levez la main, asseyez-vous, » pendant tout le temps qu’on voudra, il obéira sans effort ; ce sera un véritable automate, une machine montée, obéissant sans résistance, avec une docilité dont on ne retrouverait pas ailleurs d’autres exemples.
On peut donner à cet automatisme une forme plus saisissante. Il suffira de faire exécuter un mouvement rythmique à un somnambule. Celui-ci ne pourra plus l’entraver: et involontairement il continuera à exécuter la même manœuvre sans pouvoir l’arrêter de lui-même. Par exemple, si, à un sujet endormi, ou balance le bras le long du corps, deux ou trois fois, puis si l’on abandonne le sujet à lui -même, le mouveinent du bras le long du corps continuera indéfiniment. Une personne étrangère pourra l’arrêter, mais le somnambule n’y i)ourra rien. En effet, comme les physiciens le savent, l’inertie de la matière se manifeste aussi
186 l’homme et L’iNTKtJ.lOENCE.
bien par la continuation du mouvement que par la continuation
du repos.
Plus Véducation magnétique du sujet est parfaite, c’est-à-dire à mesure qu’il a été endormi un plus grand nombre de fois, plus cet automatisme est complet. Finalement, la personne endormie a pour toute pensée celle que veut bien lui communiquer celui qui l’a endormie. Quand il parle, elle l’écoute attentivement, cherchant à deviner sa pensée, à se conformer à ses désirs, à exécuter ses ordres. Il y a là un curieux effet d’habitude. L’habitude d’obéir à la même personne est devenue presque une nécessité, et s’impose comme une des conditions mêmes de la pensée.
L’automatisme est assurément le symptôme caractéristique de l’état somnambulique. Cette modification profonde de l’intelligence nous donne peut-être quelques éclaircissements sur la nature du somnambulisme : nous y reviendrons, lorsque dans un dernier chapitre nous tâcherons d’expliquer l’enchaînement des divers symptômes.
d. État affectif et intellectuel. — Un romancier célèbre a raconté l’histoire de cette somnambule qui dans l’état de veille éprouvait une violente antipathie pour son magnétiseur, mais qui, pendant son somnambulisme, ressentait pour lui un amour passionné. Il y avait donc en elle un dédoublement de la personne. Endormie, elle était tout à fait différente de ce qu’elle était, éveillée. Cette fiction du romancier n’est pas contraire à l’observation des faits. M. Azam a raconté avec détails l’histoire (le Félida X..., chez qui la personnalité s’était dédoublée, comme chez l’héroïne de Joseph Balsamo.
J’ai observé beaucoup de somnambules, et j’ai pu noter aussi lies modifications profondes dans leur état affectifet intellectuel.
LE SOMNAMBULISME PnOVOQUÉ. 187
Chez tous les somnambules, la sensibilité morale est extrême. Rien n’est plus facile que de les faire pleurer. Il suffit de leur parler d’un sujet triste, de maladie, de mort, de douleur. Aussitôt elles se mettent à verser d’abondantes larmes, puis à sanglo ter, et il n’est pas rare de voir survenir une excitation nerveuse qui peut dégénérer en une véritable attaque de nerfs. Elles s’attendrissent aux malheurs des autres, comme si elles prenaient pour leur propre compte toutes les souffrances dont on leur parle. Elles ne savent pas séparer la fiction de la réalité. On ne saurait trouver d’auditeurs plus bienveillants et plus attentifs. Tout ce qu’on leur raconte est pris par elles au sérieux. Un jour, je dis à V... d’écouter un opéra. Elle voulut entendre Faust, et pendant quelque temps parut charmée de ce qu’elle entendait, remuant la tête et les lèvres avec la plus grande attention. Tout d’un coup elle se mit à pleurer et à éclater en sanglots, a Non, dit-elle, se cachant la tête entre les mains, je ne suis pas folle, je ne veux pas être follet » Elle s’imaginait sans doute assister au dernier acte de Faust, et s’identifiait avec le personnage de Marguerite.
Si elles s’attristent facilement des malheurs d’autrui, elles rient assez volontiers, et leurs rires, comme leurs larmes, se terminent par une même surexcitation. A vrai dire elles sont plus souvent sérieuses. Les sentiments admiratifs sont provoqués sans effort. Quelques notes de musique produisent une véritable extase ; et l’on ne peut oublier ce spectacle, dès qu’on a une fois assisté à la mimique merveilleuse qu’elles déploient alors. On peut aussi les prier de chanter; et, quoique cet exercice paraisse en général leur déplaire, elles finissent par obéir. Elles chantent avec une voix sourde, émue, presque tremblante. Elles semblent alors en chantant animées d’une conviction si profonde qu’on ne peut s’empêcher d’en ressentir quelque émotion. Quel'piefois ces
IH8 L HOMMK KT L’iNTKt.LIfiKNCK.
o.hants se terminent par une crise de larmes, quelquefois aussi par un enthousiasme lyrique et une sorte d’extase.
Quoiqu’il y ait chez tous les somnambules de l’inertie mentale, on peut dire qu’il y a chez eux de l’excitation intellectuelle ; mais, pour que cette excitation intellectuelle se manifeste, il faut réveiller de sa torpeur l’intelligence endormie. On y arrive on suscitant des hallucinations. Alors l’imagination se donne libre carrière, et construit des rêves qui témoignent d’une activité intellectuelle remarquable. Les conversations qu’on a ainsi avec un sujet endormi sont variées et attachantes. Le langage des femmes du peuple est devenu presque élégant ; les tournures do phrase sont ingénieuses, et les idées ne manquent pas d’élévation. A l’hôpital Beaujon, X..., femme de chambre, d’une intelligence médiocre, ne voulait chanter que les airs de Y Africaine, opéra qu’elle avait entendu une fois, ce qui, il me semble, n’esl pas suffisant pour l’apprécier à sa juste valeur. Si je voulais lui faire chanter « Tai du bon tabac » ou les airs de ]& Fille de madame Angot, elle souriait de pitié et haussait les épaules, pleine de dédain. Souvent, chez les somnambules, j’ai observé pareil mépris pour les choses vulgaires.
Quoi qu’il en soit, ce qui domine la scène, c’est l’automatisme, ot cet automatisme fait que toute l’intelligence est devenue l’esclave des idées qu’on fait naitre. Ainsi par exemple, je dis à V... : « Caresse ce chien. » Aussitôt elle va le caresser. Si le chien cherche à se dérober à cette étreinte, V... court après lui, le suit dans tous ses détours; et, s’il sort de la pièce, essaye de le rejoindre. Si l’on met un fauteuil ou un banc pour l’empéchcr de passer, elle renverse cet obstacle, ou, si elle n’y réussit pas, s’en irrite et le repousse avec colère. Mais à un signe elle s’arrête, encore toute tremblante de colère et d’indignation. Je peux lui donner un objet quelconque, un crayon par exemple, en lui
défendant de le laisser prendre à qui que ce soit. Que si alors on des assistants veut s’en emparer, elle fera une résistance désespérée, courant à travers la chambre, se débattant, mordant, donnant des coups de pied, dans un état d’indignation et de fureur dont on ne saurait avoir une idée si l’on n’a pas assisté de pareilles scènes. Les magnétiseurs de profession se plaisent à montrer au public de pareilles scènes, et les sceptiques s’imaginent qu’elles sont simulées. Certes elles pourraient l’être, car il n’y a là aucun phénomène qu’il soit impossible de simuler. Cela n’est pas feint cependant, et rien n’est plus réel <[ue cette subordination de toutes les forces intellectuelles à un ordre exprimé verbalement. Il semble que le sujet endormi n’ait d’autre souci que de se conformer à l’indication reçue. Une idée a ébranlé son intelligence, et cette idée est devenue souveraine dominatrice. Le reste n’est plus rien. Tout est sombre à côté de cette idée unique, lumineuse. Aussi tout ce qui peut entraver l’exécution est rejeté et repoussé avec colère. Si je dis à A... de s’habiller et de sortir, elle va aussitôt prendre les objets nécessaires à sa toilette ; elle réfléchit d’abord, puis, après avoir bien réfléchi, va, les yeux fermés, chercher l’objet à la place qu’il doit occuper. La méditation de l’acte est lente, mais l’acte est accompli avec une vivacité extraordinaire. Si une serrure, un cordon on tout autre obstacle offrent quelque résistance. A... s’impatiente, s’irrite, et bouleverse avec colère tout ce qui s’oppose à son intention. Les mouvements sont fébriles et saccadés, mais d’une remarquable précision. Elle s’arrête quelquefois, comme épuisée par l’effort qu’elle vient de faire ; mais bientôt elle recommence avec une ardeur nouvelle. Cependant elle se parle à elle-même, s’inquiète de ce qu’on pensera quand elle viendra, suppose qu’elle arrive en retard ; en un mot, toutes les forces de son être sont appliquées à l’exécution, aussi rapide et complète que pos-r sible, de l’ordre qui lui a été donné.
I, HOMME ET L INTEU>I(ÎENCE.
Il y a d^ailleurs de très-grandes différences entre les divers sujets, et il est assez difficile de formuler de règle générale. Toutefois très-souvent les choses se passent ainsi. Plus le sommeil a été souvent provoqué, mieux on peut observer cette adaptation de toute l’intelligence et de toute la sensibilité aux idées suggérées. Mais, comme pour le sommeil chloroformique, comme pour l’ivresse, tous les sujets ont leur manière propre de réagir. La réceptivité est différente, et je n’ai jamais rencontré deux somnambules qui soient absolument semblables. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que chez la même personne le sommeil magnétique est presque toujours identique avec lui-même ; mais, plus la personne a été endormie souvent, plus les phénomènes sont nets, plus le sommeil est profond : c’est alors qu’on peut faire des études psychologiques fructueuses, car la plupart du temps les premiers résultats sont confus, et troublés par des divagations désespérantes.
J’ai souvent cherché à vérifier ce fait, annoncé par plusieurs auteurs, que pendant le sommeil magnétique il y avait de l’hyperesthésie sensorielle, de sorte que pendant cet état les excitations, trop faibles pour être perçues à l’état normal, sont nettement perçues. A vrai dire, je n’ai rien obtenu de décisif. Ainsi , en parlant à voix très-basse, à une certaine distance, je n’ai jamais pu me faire entendre par la personne endormie mieux que si elle avait été éveillée. A Beaujon, j’endormais N... le soir, vers six heures. Je lui recommandais de rester endormie avec un bras au-dessus de la tête et en tenant un objet dans la main. Je faisais cela quand je devais passer la nuit dans l’hôpital, et cinq ou six fois dans le courant de la soirée je revenais, à pas de loup et sans apporter de lumière. Quelles que fussent mes précautions, la malade m’entendait venir. Je la retrouvais toujours dans la mêine position, le bras au-dessus de la tête et l’ob-
jet dans la main. Cette expérience est intéressante, d’abord au point de vue de la difficulté extrême de la simulation, et ensuite parce qu’elle témoigne d’une certaine acuité ]>eu normale des sens. J’ai reproduit nombre de fois, sur le même sujet, cette expérience intéressante, et un de mes collègues flans l’hôpital, l’ayant répétée à son tour, a obtenu un résulta! identique.
Chez un de mes amis, le D*' L***, les passes magnétiques produisent une singulière hyperesthésie. Il n’a jamais pu être endormi. Les yeux sont restés ouverts, la mémoire et la conscience demeurent intactes, mais sa sensibilité est excitée à un tel point que le plus léger attouchement de la peau lui produit une véritable douleur. Alors il saute en l’air, et bondit comme si on lui faisait une blessure. On peut le comparer, comme je lui ai souvent dit, à une grenouille strychnisée.
Les troubles de la mémoire présentent beaucoup d’intérêt et peuvent nous servir à mieux déterminer les conditions d’existence de cette fonction à l’état normal.
D’abord il y a lieu de distinguer, comme je l’ai fait plus haut en étudiant les phénomènes psychologiques désintoxication chloroformique, la mémoire active de la mémoire passive. Ces deux différentes facultés sont confondues sous le même terme mémoire ; mais elles indiquent deux choses distinctes, l.a mémoire active, c’est la puissance de retenir, de graver dans le souvenir les faits et les mots qui frappent nos sens; la mémoire passive, c’est la puissance d’évoquer les souvenirs anciens, de faire revivre; les faits et les mots qui ont auparavant frappé nos sens. Or chez les somnambules la mémoire passive est exaltée, tandis que la mémoire active est anéantie ou amoindrie.
En effet, lorsqu’on réveille une personne qui dans son som-
l/H(),MMK KT l’iNTP;M,1GKNGK.
meil a accompli certains actes, prononcé ou entendu certaines paroles, elle n’en a conservé en apparence aucune trace. Si 1 1 personne s’est levée et habillée, par exemple, elle est dans une stupéfaction profonde, tâte ses habits, regarde d’un air hagard les personnes qui l’entourent, et ne peut croire à la vérité de ce qu’on lui dit sur sa conduite pendant le sommeil. Comme, an point de vue psychologique, le temps n’est mesuré que par hsouvenir des idées, elle a absolument perdu la notion du temps. Pour elle, le moment où elle s’est endormie se confond avec le moment du réveil. Miss C... nous disait que son dernier souvenir était celui d’un vase de fleurs qu’elle avait vu sur la cheminée. « Tout d’un coup, j’ai cessé de le voir, et mon évanouissement n’a duré qu’une seconde. »
En 187S, lorsque je publiai mon premier mémoire sur le somnambulisme provoqué, je disais que la perte de la mémoire est un fait constant. Il y a là une exagération manifeste. Le souvenir n’a pas disparu complètement : il est confus et vague ; il suffit alors pour le faire revenir, de mettre sur la voie, et aussitôt la mémoire reviendra. M. Heidenhain ^ cite plusieurs exemples de ce rappel du souvenir. Après avoir endormi son frère, il lui dit ce vers d’Homère :
lloïov Ci ouyev Ép/.cç ooivTwv.
Puis il le réveilla. Pour faire renaître le souvenir de ce vers, il suffit de dire : « Homère. Fuite. » Aussitôt M. A. Heidenhain répéta intégralement levers qu’il avait entendu. Chez F..., tors- ^ qu’il est réveillé, je puis faire renaître le souvenir de ce qu’il a fait. Il me dit d’abord qu’il ne se rappelle rien ; puis, si je lui indique par exemple qu’il s’est levé et qu’il a eu peur... : « .\li
O) Loc. cil., p. 12, 13.
oui, je me souviens, tu m’as fait voir un serpent. » En tout cas, pour que ces réminiscences confuses se reproduisent, il ne faut pas attendre trop longtemps, car le lendemain ou les jours suivants on ne peut plus les retrouver. Ne voil-on pas là une trèsgrande analogie avec le rêve et le sommeil ordinaire ? Quand on est réveillé brusquement, on peut à ce moment même se rappeler le rêve qu’on faisait ; mais, au bout de quelques minutes, le souvenir a fui complètement de la mémoire, et ce n’est jamais que par hasard qu’on retrouve dans le jour quelques lambeaux du songe de la nuit ; tandis que le matin, au moment même du réveil, on est capable de le reconstruire en grande partie.
J’ai pu observer aussi, quoique beaucoup plus rarement, un phénomène bizarre. L..., sujet extrêmement sensible, ne conservait au réveil aucun souvenir de ce qu’elle avait fait, dit ou entendu pendant son sommeil. Cependant la mémoire n’avait pas complètement disparu, comme l’indique le fait suivant. Elle mangeait fort peu d’habitude. Un jour, pendant son sommeil, je lui dis qu’il fallait manger beaucoup. Étant réveillée, elle avait complètement oublié ma recommandation. Toutefois, l’un des jours suivants,la religieuse de l’hôpital me prit à part pour me dire qu’elle ne comprenait rien au changement qui s’était fait en L... « Maintenant, dit-elle, elle ne peut plus se rassasier, et me demande toujours plus que je ne lui donne. » Il y avait donc probablement souvenirs vagues et impulsions inconscientes, liés à une réminiscence confuse des faits antérieurs.
Voici ce qui a lieu le plus souvent. J’endors V..., par exemple. Je lui récite quelques vers, puis je la réveille. Elle n’en a conservé aucun souvenir. Je la rendors de nouveau ; elle se rappelle parfaitement les vers que je lui ai récités. Je la réveille, elle a oublié de nouveau.
.\insi peut s’expliquer le dédoublement de la personne ; ce
19't l’homme et l’intelligence.
qui fait le moi, c’est la collection de nos souvenirs, et, lorsqu’il s’en trouve de réservés à un état physique spécial, on est presque en droit de dire que la personne s’est dédoublée ; il y a celle qui se souvient de toute une série de faits ; il y a celle qui ne peut plus s’en souA'enir. Je le répète, c’est là un phénomène très-général, et j’ai bien rarement constaté des exceptions à cette règle.
Si la mémoire active est profondément troublée, en revanche la mémoire passive est plutôt exaltée. Les somnambules se représentent aA ec un luxe inouï de détails précis les endroits qu’ils ont vus jadis, les faits auxquels ils ont assisté. Ils ont pendant leur sommeil décrit très-exactement telle ville, telle maison, qu’ils ont jadis visitée ou entrevue ; mais au réveil c’est à peine s’ils pourr.iient dire qu’ils y ont été autrefois. X..., qui chantait l’air du deuxième acte de V Africaine pendant son sommeil, ne put pas en retrouver une seule note lorsqu’elle était éveillée. Cette exaltation de la mémoire, combinée avec l’exaltation de la puissance imaginative, explique très-bien comment les charlatans tont croi.’e à la hiCîdîYé de leurs sujets. Voici une femme, par exemple, qui a été il y a quinze ans passer une heure ou deux à Versailles ; et qui a presque complètement oublié cette courte prom>made. Elle est même absolument incapable d’affirmer qu’elle l’a faite. Cependant, qu’on vienne à l’endormir, et à lui parler de Versailles, elle saura se représenter très-fidèlemeni les avenues, les statues, les arbres. Elle verra le parc, les allées, la gi’ande place, et, à la stupéfaction des assistants, donnera des détails extrêmement précis. Les auditeurs, s’ils sont naïfs, croiront à une lucidité surnaturelle, alors que cette lucidité n’est autre que l’f xaltation de la mémoire.
Il n’est du reste dans ces faits rien qui soit en désaccord avec les notions vulgaires. En ellet, on sait que dans certains étals pathologiques la mémoire surexcitée peut faire renaître des sou-
veuirs éloignés et qui semblaient tout à fait disparus. Dans le rêve ordinaire, nous retrouvons des faits très-anciens et que nous ignorions avoir encore en mémoire. C’est que rien de ce qui a été vu ou entendu ne disparait complètement. Chaque impression laisse une trace qui dure dans l’intelligence, et peut, dans certaines conditions mentales particulières, revivre et reparaître, alors qu’elle semblait tout à fait anéantie. Il y a les souvenirs dont nous avons conscience, et ceux dont nous n’avons pas conscience. Ceux-là sont innombrables, et leur importance dans la vie intellectuelle est tout aussi grande que celle des souvenirs conscients .
11 est un dernier fait relatif à la mémoire, et que je ne voudrais pas passer sous silence, quelque étrange qu’il puisse d’abord paraître. On peut faire perdre à une somnambule la mémoire, et non seulement la mémoire, mais encore certaine mémoire spéciale, par exemple la mémoire des noms. Je dis à V... qu’elle ne peut plus se rappeler son nom, et pendant une demi-heure elle cherche, sans y réussir, à dire qu’elle s’appelle V.... Je lui dis : « Tenez, vous vous appelez V.... » — « Oui, certainement. » Un instant après je lui dis : « Comment vous appelez-vous ? » Elle cherche et ne trouve pas. On peut ainsi par une simple affirmation faire perdre la mémoire des noms propres, la mémoire des localités. On peut même faire perdre toute la mémoire. A la vérité, cette expérience ne doit être tentée qu’avec une grande prudence, et en tout cas il ne faut pas la prolonger plus de quelques minutes à peine. J’ai vu en effet survenir dans ce cas une telle terreur et un tel désordre dans l’intelligence, désordre qui a persisté pendant un quart d’heure environ, que je ne voudrais pas recommencer souvent cette tentative dangereuse.
Je sais bien qu’on pourra croire à la simulation. Je reconnais volontiers que le fait est assez surprenant, et qu’il peut être si-
l/HOMMK KT r/iNTKLUGKNCK.
mulé. J’ai cherché souvent à imaginer dans ce cas une preuve de non-simulation, et je n’en ai pu trouver d’irréfutable. Cependant il y a telles apparences de sincérité, telles réponses caractéristiques et topiques (jointes à d’autres preuves personnelles de confiance), que ma conviction est faite. J’avoue que je ne donne pas assez de preuves pour la faire partager aux autres ; et je comprends très-bien que sur ce point on exige d’être mieux informé pour être persuadé. Toutefois à ceux qui douteraient je donnerai le conseil de tenter par eux-mêmes, si cela est pos- .sible, cette expérience. Elle est d’un grand intérêt, et je serais étonné si elle restait sans résultats
3® degré. — Il n’existe entre la période des hallucinations et la période de stupeur profonde que des transitions presque insaisissables. La seule différence essentielle est que, dans la p<'riode de stupeur, l’automatisme est beaucoup plus complet, et (}ue les individus endormis, au lieu d’avoir facilement des hallucinations, sont plongés dans un état d’inertie mentale bien plus profonde. C’est l’exagération de l’état décrit plus haut. Rien ne peut éveiller le sujet du sommeil profond dans lequel il est plongé : c’est un parfait automate qui n’a plus aucune trace de spontanéité.
En général, dans mes expériences, je n’arrivais pas à cette période dernière, tandis que, dans les expériences de M. Heidenhain
(i) Toutes ces questions étant à l’étude, rien ne me serait plus utile el plus agréable que de recevoir les observations que les lecteurs de ce travail voudraient m’adresser sur tous ces points obscurs. Pour ce qui est de la porte momentanée de la mémoire, je ne vois pas quelle e.vpérieuce on pourrait imaginer pour déjouer la simulation, si elle existe. On n’a, je crois, d’autre ressource que de faire l’expérience sur une personne dont on a éprouvé la sincérité.
Dans un îles chapitres suivants, je reviendrai sur quelques formes d’amnésie tout à fait spéciales .
I,K SOMNAMHULISMK PROVOQrK. 197
OU chez les hystériques de la Salpêtrière, on observait bien plutôt la stupeur que les hallucinations.
Cette différence tient probablement à deux causes. En premier lieu, les femmes de la Salpêtrière sont des malades atteintes d’hystérie grave, et alors l’accès de somnambulisme n’est qu’une des formes de leur attaque hystérique, de sorte que l’état qu’on provoque chez elles dépend de leur condition pathologique. Quant aux expériences de Braid et de M. Heidenhain, ce n’est pas du somnambulisme proprement dit, mais de l’hypnotisme, ce qui est assez différent. Au lieu d’endormir avec des passes, M. Hansen et M. Heidenhain endorment par la fixation d’un objet brillant, d’une boule de cristal, par exemple. Le sommeil provoqué ainsi est plus profond, et c’est avec peine qu’on peut provoquer alors des hallucinations.
Chez tous ces sujets, l’automatisme est absolu. Il suffit de faire devant eux des gestes, pour qu’aussitôt ils fassent le même geste sans résister, sans réagir, et aussi, probablement, sans penser. M. de Parville (dans le feuilleton scientifique du Journal des Débats du 5 août 1880; raconte qu’en 1859 il avait hypnotisé des Indiens Mosquitos avec des bouchons de carafe. Ces individus étant hypnotisés imitaient servilement tous ses gestes : « Je courais, ils couraient ; je m’asseyais, ils s’asseyaient ; je m’agenouillais, ils s’agenouillaient ; je levais les bras, ils levaient les bras. » Nous avons suffisamment décrit l’automatisme pour ne pas y revenir. Disons seulement qu’à cette période de profond somnambulisme on observe encore moins de réaction spontanée qu’à la seconde période.
Des observations fort intéressantes sur l’état du système nerveux moteur et la physiologie pathologique des muscles peuvent être faites chez les somnambules.
On sait qu’à l’état normal un muscle est relié au système ner- HICHBT. — L'homme et l’intelligence. 13
I 198 l’homme et L’iNTELLrOENCE.
ij veux, d’une part par des nerfs moteurs, qui lui envoient le mou-
j veinent, d’autre part par des nerfs sensitifs, qui, partant du
i muscle, vont transmettre au centre nerveux certaines notions
relatives à l’état de ce muscle. Dans les conditions normales, on jj admet qu’une série d’impressions extrêmement faibles se trans-
, mettent des nerfs sensitifs aux nerfs moteurs du muscle en pas-
j sant parla moelle épinière (action réflexe, arc sensitivo-moteur).
l Par là, le muscle est toujours dans un certain état de contraction
Ij insensible, ou, comme on dit, de tonicité. Cette tonicité fait
i qu’un muscle n’est jamais aussi complètement relâché, à l’état
|j normal, que si le nerf moteur de ce muscle avait été coupé, ou
la moelle épinière détruite.
On sait aussi, depuis les expériences de Setschenoff, de Goltz,
; / et d’autres physiologistes, que les centres nerveux supérieurs
j exercent une action dite d’arrêt, une inhibition sur les mouve-
! ments réflexes des parties sous-jacentes de la moelle. Par consé-
quent, lorsque, sous une influence quelconque, les centres nerveux I supérieurs sont paralysés, leur action inhibitoire ne pourra plus
, s’exercer, et les mouvements réflexes des parties sous-jacentes de
^ la moelle seront très-exagérés.
I C’est, en effet, ce qui a lieu pour la tonicité musculaire des
' somnambules ; cette tonicité, qui est un mouvement réflexe à
, l’état normal, devient, dans l’état de sommeil hypnotique, très-
exagérée, et l’excitabilité du muscle est énorme, j Ainsi, à une hystérique en état de somnambulisme ou à un
i hypnotisé, il suffit de toucher très-légèrement un muscle quel-
I conque, pour qu’aussitôt ce muscle, non seulement se contracte,
( mais encore se contracture. Tous les muscles peuvent présenter,
j, sous l’influence de cette manipulation, ce même phénomène. On
i peut même provoquer la contracture des muscles de la respirais tion, expérience qui n’est pas sans danger et ne doit pas être
f prolongée trop longtemps.
Llî SOMNAMBULISME PROVOQUÉ.
Cette contracture est extrême, et ceux qui la voient pour la première fois sont étonnés de la force avec laquelle le muscle peut rester raccourci. Lorsque les fléchisseurs, par exemple, sont contractés, ramenant les doigts dans la paume de la main, il est absolument impossible, quelque force qu’on déploie, de vaincre ce raccourcissement. Les muscles se rompraient plutôt que de céder.
Bien des phénomènes, soi-disant merveilleux, obtenus par les magnétiseurs, ne sont dus probablement qu’à cette contracture. On peut, en effet, contracturer les muscles de la langue, de la glotte, du globe oculaire, ce qui produit des effets singuliers, paraissant surnaturels aux ignorants, et simulés aux observateurs superficiels.
Non seulement le muscle, mais le nerf moteur lui-même, sont devenus plus excitables. M. Charcot a bien montré ce fait. Si l’on presse très légèrement sur le nerf facial d’un somnambule, on verra aussitôt se contracter tous les muscles innervés parce cordon nerveux. En pressant légèrement derrière l’oreille, on réussit à faire se contracter les petits muscles, rudimentaires chez l’homme, dont la fonction serait de mettre en mouvement le pavillon de l’oreille. Sous l’influence de cette contraction, le pavillon de l’oreille lait quelques légers mouvements, facilement appréciables, assez marqués cependant, pour qu’on tire de ce fait une des bonnes preuves contre l’hypothèse de la simulation.
Cette hyperexcitabilité réflexe des muscles n’est pas spéciale à l’état de somnambulisme, elle existe aussi chez toutes les grandes hystériques. Dans des recherches faites avec Brissaud sur ce point, nous avons montré que les muscles d’une hystérique se contracturent dès qu’on les tend fortement. Cela établit une relation entre l’hystérie et le somnambulisme, relation évidemment
l’homme et l’intelligence.
très-étroite et dont on ne saurait exagérer l’importance. Dans l’un et l’autre cas, les muscles sont devenus très excitables, l’action réflexe est devenue exagérée : ces deux phénomènes résultent de la suppression d’action des centres nerveux supérieurs inhibitoires.
Même lorsque le sommeil ne s’est pas produit, et quand on n’a pas dépassé la première période, on peut encore observer cette exagération de la tonicité musculaire. J’ai cité plus haut l’exemple d’une dame, qui, sans être endormie, présentait au bout de dix minutes de magnétisation une excitabilité musculaire extrême. 11 suffisait de tendre ses muscles pour en provoquer la contracture.
Ainsi cette aptitude du muscle à la contracture, si marquée à la troisième période du somnambulisme, s’observe déjà dans les deux premières périodes, et elle existe dans l’hystérie grave. C’est un phénomène des plus instructifs : il nous apprend que les centres nerveux supérieurs ont perdu presque toute leur activité, et que l’être, obéissant servilement aux excitations du dehors, n’a plus de spontanéité suffisante pour réagir contre ces excitations. La moelle règne quand le cerveau est devenu impuissant.
A côté de la contracture et de ses diverses formes, il faut placer la catalepsie. Si, dans une des cours de la Salpêtrière^ on donne un fort coup de tam-tam, aussitôt trois ou quatre malades s’arrêteront subitement, levant les bras en l’air, par exemple, et dans l’attitude de l’effroi, les yeux grands ouverts ; elles resteront ainsi immobilisées, figées pour ainsi dire dans cette attitude, jusqu’à ce qu’on modifie l’innervation centrale d’une manière ou de l’autre. Les muscles sont alors en catalepsie, et on peut les immobiliser dans telle position qu’on désire pour un temps indéterminé.
LK SO.MNA.MBÜLISiME PKOVOQUÉ. ^01
Cette catalepsie est promptement modiliée lorsqu’on ferme les yeux du sujet. Les choses se passent comme si l’état cataleptique des muscles était maintenu par l’excitation lumineuse allant de la rétine au cerveau. Lorsque les yeux sont fermés, il n’y a plus de catalepsie, mais uniquement une extrême sensibilité musculaire aux actions réflexes
Certains points du corps paraissent devenir plus sensibles à l’excito-motricité réflexe. 11 y a, comme l’a montré M. Charcot, des zones épileptogènes qui varient probablement avec chaque individu ; chez telle malade, par exemple, le contact léger de la région sternale provoque une contracture généralisée de tous les muscles. D’après M. Heidenhain, en touchant légèrement la ré- ‘ gion de la nuque, on fait parler des somnambules, qui, sans cette excitation, restaient absolument silencieux. Cette expérience offre une curieuse analogie avec une expérience connue de M. Goltz sur les grenouilles. Quand on a enlevé les hémisphères cérébraux d’un de ces batraciens, il suffit de chatouiller légèrement la région de la nuque pour déterminer un énergique coassement.
Du côté de la sensibilité, on observe à cette troisième période, plus qu’aux précédentes, des troubles considérables. Presque toujours, c’est de l’anesthésie. De ce symptôme nous n’avons rien à dire de particulier. L’anesthésie est complète, telle qu’on a pu faire des opérations chirurgicales (Broca, Follin, etc.). L’ammoniaque, l’acide sulfureux, promenés sous les narines, ne provoquent aucune réaction. On peut traverser le bras avec des aiguilles sans que le somnambule manifeste d’étonnement ou de douleur. Lorsque le sommeil se dissipe et que la sensibilité revient, les mêmes piqûres, qui n’avaient pas été perçues, rede-
(1) Voyez sur tous ces points la thèse de M. Paul Richer, Élude da^criptive de la grande attaque hystérique, 1879, p. 122 à 179.
l’hommk et l’intelligence.
viennent douloureuses. Mon ami R..., par exemple, était insensible pendant le sommeil ; je lui piquai assez fortement la main avec une aiguille. Dès qu’il fut réveillé, son attention se porta sur cette piqûre, qu’il ne pouvait pas s’expliquer.
Cette anesthésie complète de la troisième période contraste avec l’anesthésie incomplète de la période hallucinatoire. Il est rare que les sujets qui ont des hallucinations soient tout à fait insensibles. Presque toujours ils souffrent des piqûres qu’on leur fait, et s’en plaignent. Cependant on peut chez eux provoquer de l’insensibilité en faisant des passes sur la région qu’on veut rendre insensible, en frottant légèrement avec la main, par exemple, le bras dont on désire produire l’anesthésie. Ce fait, qui aurait pu paraître merveilleux il y a quelques années, est devenu plus explicable grâce aux expériences de M. Burq et de M. Charcot sur la métallothérapie. Chez les sujets profondément hypnotisés, on peut quelquefois rappeler la sensibilité, mais l’expérience échoue souvent, et la règle générale est que l’insensibilité est totale.
Les symptômes de suggestion sont plus marqués à la période de stupeur qu’à la période hallucinatoire. Cela se comprend facilement, attendu que la suggestion n’est qu’une des formes de l’automatisme.
En résumé, tous ces phénomènes, catalepsie, contracture, anesthésie, s’accordent avec l’hypothèse, que, dans l’état de somnambulisme profond, la spontanéité cérébrale a disparu.
Au moment du réveil, les fonctions cérébrales ne reprennent pas immédiatement leur intégrité. Nous n’avons malheureusement que peu de données sur ce point intéressant et obscur. On peut établir une analogie entre le réveil du somnambulisme et
LE SOMNAMBULISME l’IlOVOQUÉ. 203
le réveil du sommeil ordinaire. Certaines personnes réveillées brusquement ne recouvrent pas immédiatement toute leur présence d’esprit ; pendant un certain temps, elles sont dans un état de semi-hébétude et de stupeur. De même chez les somnambules. Chez V..., par exemple, lorsqu’elle était réveillée, pendant dix minutes environ, je pouvais provoquer des hallucinations ou tout au moins des illusions. Ainsi je lui disais : Voilà un chien I et elle croyait voir ce chien. Cependant ses yeux étaient ouverts, son intelligence avait repris les apparences normales, et rien en elle n’indiquait qu’elle ressentit encore les effets du somnambulisme.
Sur cette question, comme sur tant d’autres, bien des recherches, des expériences, des essais, fructueux ou infructueux, sont encore à faire. A chaque pas qu’on tente en avant, on voit se dresser une multitude de problèmes des plus compliqués el difficiles à résoudre.
On s’est demandé si le somnambulisme, provoqué chez des sujets sains, avait des inconvénients. Sans entrer dans l’étude détaillée que comporterait une discussion de cette nature, il faut pourtant en dire quelques mots.
Au début de mes expériences, je craignais de prolonger la durée du sommeil magnétique, et je ne le laissais guère durer plus d’une demi-heure. Mais, peu à peu, voyant que ces séances étaient sans inconvénient, je laissais le sommeil durer plusieurs heures, et cela sans la moindre conséquence fâcheuse. J’ai fait ainsi des expériences sur quarante ou cinquante personnes environ, et jamais je n’ai observé d’accident d’aucune sorte. Peutêtre un peu de céphalalgie, chez les hommes, et, chez les femmes, un peu de surexcitation nerveuse; mais jamais de véritable crise d’hystérie. A la vérité, j’ai constamment procédé avec une cer-