‹ L'homme et la bêteChapitre 120 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Un homme qui a commis un grand crime l’efface en suivant pendant une année un troupeau de Vaches. Le serment le plus inviolable est celui que l’on prononce en tenant à la main la queue d’une Vache ; et ce qui peut arriver de plus heureux à un vrai croyant est de mourir dans celte posture. S’il n’est pas transporté tout droit dans le ciel, il est sur au moins que son âme, en quittant son corps, ira dans celui d'une Vache et recevra ainsi tous les hommages et toutes les attentions délicates que l’on prodigue à cet animal. C'est en exploitant ce honteux fétéchisme que les chefs indiens qui voulaient anéantir la puissance anglaise réussirent à soulever les Cipahis en 1857. Le prétexte de cette formidable insurrection ne fut autre, en effet, que la substitution des carabines Enfield aux anciens fusils de l’armée du Bengale. Les cartouches dont on se servait pour charger ces carabines étaient faites avec du papier graissé. Des agents de la conspiration répandirent parmi les soldats indiens au service de la Compagnie l’avis que la matière employée pour préparer les cartouches était un mélange de graisse de Vache et de graisse de Porc. Or, la Vache est un animal sacré pour les sectateurs de Brahma; le Porc est un animal immonde aux yeux des musulmans. Les soldats, en déchirant ces cartouches avec leurs dents, comme cela se pratiquait alors, contracteraient donc une souillure indélébile. Les uns perdraient leur caste; les autres seraient exclus , ipso facto, de la communion des croyants ; il ne leur resterait plus qu’à se faire chrétiens. C’est là, disait-on, que la Compagnie des Indes et le gouvernement anglais voulaient en venir. Il n’en

fallut pas davantage pour allumer un incendie qui ne devait s’éteindre que sous des flots de sang, et qui mit l’empire indo-britannique à deux doigts de sa ruine.

Les adorateurs de Brahma , de Vishnou et de Siva n'accordent à aucun autre animal une vénération égale à celle qu’ils ont pour la Vache. Leur respect pour l’Éléphant, même pour l’Éléphant blanc, est relativement tiède; mais il n’en est pas de même parmi les Indiens d’en deçà et d’au delà du Gange, qui professent la religion de Bouddha, laquelle, ainsi que le Brahmanisme, admet comme un dogme fondamental la croyance à la transmigration des âmes. Aux yeux de ces peuples, l'Éléphant occupe dans la nature le premier rang après l’Homme. Il leur semble donc que les âmes des plus grands personnages, lorsqu’elles doivent habiter le corps d’un animal, ne peuvent convenablement se loger ailleurs que dans celui d’un Éléphant; et comme, d’autre part, la blancheur de la peau est, selon leurs idées, le signe tle la pureté de l’âme, ils en concluent que l’Éléphant blanc est spécialement destiné à recevoir les âmes des rois vertueux, des héros, des pontifes et des saints. Ils considèrent même ce quadrupède comme le symbole vivant de Bouddha, et M. Dubois de Jancigny appelle l’Éléphant blanc Y Apis des Bouddhistes'. Posséder un ou plusieurs Kléphants blancs est un privilège réservé exclusivement aux plus puissants monarques, et auquel ceux-ci attachent tant de prix, qu'ils mettent au nombre de leurs titres les plus glorieux celui de Seigneur de l'Éléphant blanc.

’ Univers pittoresque. htdo-Chine.

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