CHAPITRE VII
le Singe, d’un seul bond, franchit la rue, saute sur le comptoir et se met à remplir de bonbons et de fruits confits ses poches, — je veux dire ses abajoues. Malheureusement il n’avait pas vu un essaim de Guêpes, qui prétendaient comme lui se régaler aux dépens du confiseur, et qui, dérangées brusquement par son apparition, fondirent sur lui avec fureur. Le Singe s’enfuit précipitamment, et se réfugia sur le toit peu élevé d’une maison, ou plutôt d'une cabane voisine. Mais ici l’attendaient de nouvelles douleurs. Ce toit était garni de lianes épineuses dans lesquelles il s’enchevêtra, et dont les pointes acérées pénétrèrent profondément dans sa chair. La douleur lui fit alors rejeter les friandises qu'il avait dérobées et lui arracha des cris lamentables. Ces cris attirèrent les gens d’alentour, et parmi eux le confiseur, qui sortit tout effaré de sa boutique, son turban dénoué et traînant de deux aunes derrière lui. Au premier moment, le piteux aspect du voleur, si sévèrement puni de sa gourmandise et faisant de vains efforts pour se dépêtrer des branchages qui le déchiraient, provoqua une hilarité générale. Mais bientôt, se souvenant de leurs devoirs religieux envers les membres de la vénérable famille à laquelle le coupable appartenait, les habitants s’empressèrent d’aller à son secours , de le délivrer, de lui ôter même les épines qui s’étaient implantées dans sa peau. Le Singe put alors s’échapper; ce qu’il fit l’oreille basse et la queue entre les jambes. »
Ce n’est pas à tous les Singes indifféremment que les Hindous ont voué ce respect religieux. L’objet plus spécial de leur vénération et de leur sollicitude est le Sem-
nopithèque Entelle, qu’ils appellent Houlman ou Houneinan. On remarquera tout d’abord la presque identité de ce nom avec celui du fameux, roi Hanouman, qui aida Rama à reprendre sa femme Sila, enlevée par le géant Ravana. Les Hindous sont convaincus, en effet, que les Entelles sont les descendants en ligne directe des soldats mis par Hanouman au service de Rama. Cette espèce est, du reste, la seule qui soit répandue dans tout l’Hindoustan. Elle y mène une vie assez vagabonde, arrivant chaquo année dans les parties méridionales de la presqu’île au commencement de la saison des pluies, et se retirant vers le nord pendant la saison sèche. Les plus jeunes se réunissent volontiers en troupes de quarante à cinquante ; les vieux ont plus de goût pour l’isolement. L’ùge amène, du reste, dans le caractère et les facultés de ces animaux des différences très-sensibles. L’Entclle jeune a le front large et proéminent, le crâne élevé et arrondi. Il est doué d’une pénétration et d’une sagacité remarquables, et son intelligence lui suggère toutes sortes de stratagèmes et de ruses pour se procurer ce qui lui est agréable, éviter ce qui lui est nuisible, déjouer les poursuites et les embûches. Il s’apprivoise aisément et se montre très-sensible aux bons traitements. « Au contraire, dit Fréd. Cuvier, l’Entelle tout-à-fait adulte n’a plus de front; son museau a acquis une proéminence considérable , et la convexité de son crâne ne figure que l’arc d’un grand cercle. Aussi ne trouve-t-on plus en lui les qualités qu’il offrait auparavant; l’apathie remplace la pénétration, le besoin de la solitude a succédé à la confiance, et la force supplée en grande partieà l’adresse. »