CHAPITRE X
De tels faits au moyen âge n’étaient môme pas considérés comme miraculeux. On était persuadé que les hôtes, lorsqu’elles commettaient des dégâts, lorsqu’elles causaient à l’Homme un dommage quelconque ou s’associaient à des actes criminels accomplis par des personnes, savaient ce qu’elles faisaient; qu’il y avait lieu, en conséquence, soit de les mettre en demeure de cesser leurs méfaits, soit de les châtier conformément aux lois ou édits en a igueur. De là les procès fort nombreux intentés aux animaux depuis le XI” jusqu’au XVIII e siècle, et qui peuvent se classer en deux sortes : procès civils et procès criminels. Les premiers étaient de beaucoup les plus fréquents, et offrent avec les seconds un contraste frappant. Les uns et les autres sont sans contredit également absurdes; mais tandis que les procès criminels nous montrent la justice d’autrefois sous un aspect à la fois odieux et grotesque, les procès civils témoignent, au contraire, d’une douceur de mœurs singulière , d’un sentiment profond d’équité à l’égard de tous les êtres vivants, de toutes les « créatures de Dieu ». On croit voir en action les fables de La Fontaine. Les hôtes ne parlent point, mais les Hommes leur parlent, avec la conviction qu’elles entendront raison. Au lieu de les chasser et de les détruire brutalement, ils leur laissent tout le bénéfice des garanties que la Justice assure aux inculpés. Avant môme d’instrumenter contre elles, ils leur offrent de s’arranger, de s’entendre à l’amiable ; et lorsqu’ils les condamnent, ce n’est pas sans compensation; car ils le reconnaissent ; « il faut que tout le monde vive. »
On possède le compte rendu exact, détaillé de plusieurs
île ces procédures, dirigées contre des Charançons, des Cantharides, des Chenilles, des .Mulots, des Taupes. Toutes les formalités y sont scrupuleusement observées. On a le texte même des plaidoiries pour et contre ; car les intimés avaient leur procureur ainsi que la partie plaignante , et l'on faisait de son mieux de part et d’autre. Un jurisconsulte célèbre des XV e et XVI* siècles, Barthélemy Chassanée, dut, selon de Thon, le commencement de sa réputation à un procès où il avait plaidé pour des Bats. On a enfin la teneur des arrêts, qui prononcent en général l'expulsion des délinquants et , au cas où ils refuseraient d’obéir, l’excommunication. (À; n’était donc pas d’emblée qu’on en venait à cette grave extrémité d’excommunier « les Insectes des champs ». On leur adressait au préalable une admonition telle que celle-ci : « Tu es nne créature de Dieu ; je te respecte. La terre t'a été donnée comme à moi; je dois vouloir que tu vives. Cependant tu me nuis, tu empiètes sur mon héritage; tu détruis ma vigne; tu dévores ma moisson; tu me prives du fruit de mes travaux. Peut-être ai-je mérité ce qui m’arrive, car je ne suis qu’un malheureux pécheur. Quoi qu’il en soit, le droit du fort est un droit inique. Je te montrerai tes torts, j’implorerai la divine miséricorde, je t’indiquerai un lieu où tu puisses subsister ; il faudra bien alors que tu t’en ailles; et si tu persistes, je te maudirai. »
Certes on n’a plus envie de se moquer lorsqu’on voit d’aussi nobles sentiments exprimés avec une simplicité si touchante, et l’on doit convenir qu’en parlant ainsi aux bêtes dans la candeur de leur âme, nos pères ap-