‹ L'homme et la bêteChapitre 209 sur 232 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

\incc, et c'est ainsi qu’en 1833 il vint à Boulogne-sur- Mer, qu'habitait alors ma famille. Qu’on juge île ma joie ! La maison que nous occupions était toute voisine du théâtre. De plus, la femme de chambre de ma mère était la fille du concierge; en sorle que j’avais mes petites entrées dans les magasins de décors, où Martin avait logé ceux de ses animaux qui devaient paraître sur la scène. Parmi ccs animaux, il y avait un Lion, une Lionne, un Kangourou, des Oiseaux, des Serpents Boas... On m'avait recommandé de ne jamais aller seul les voir; mais il m’arriva plus d’une fois de m’échapper, et alors on savait bien oii me trouver.

Martin avait encore d’autres animaux, campés dans la cour de l’hôtel où il logeait. Je me souviens surtout d’un jeune et beau Lion qui répondait au nom de .Véron , et d’un magnifique Tigre qui vivait fraternellement avec lui dans la môme cage. Je vois encore Martin entrant dans cette cage sans autres vêtements que sa chemise et son pantalon, sans autre arme qu’une petite houssine — et un balai. A son arrivée, le Lion restait calme ; mais le Tigre lui posait familièrement ses pattes sur les épaules et sur la tète; et quand commençait la toilette de la chambre , il jouait avec le balai comme un jeune Chat. Martin était là aussi tranquille entre ces deux animaux qu’il l’eût été entre son Chien et son Chat.

Il lui arriva pourtant à Boulogne un grave accident; mais ce ne fut ni le Tigre ni son camarade le Lion Séron qui en furent les auteurs.

Martin donnait au théâtre, avec le concours de la troupe, une de ses pièces à bêles, intitulée les Lions île Mysore.

LES DOMPTEURS DA MM AUX. 461

Il y remplissait le rôle d'un Paria persécuté par un Rajah, mais qui, en se cachant dans les forêts, s’est lié d’amitié avec divers animaux, particulièrement avec un ménage de Lions. A un certain moment ces braves animaux venaient combattre pour leur ami contre les satellites de son persécuteur. l.a scène avait lieu dans une immense cage où Martin était enfermé avec ses terribles auxiliaires. Les soldats indiens, bien entendu, étaient en dehors et simulaient le combat en passant leurs lances à travers le grillage. Or un soir, — j’y étais, — le Lion Cobourg e t la Lionne Fanny se montrant peu disposés à paraître devant le public, on dut les y obliger en les stimulant avec un bâton. Le Lien fit son entrée de fort mauvaise humeur, dans la cage où Martin l’attendait. Malheureusement, les comparses qui devaient occuper l’animal étaient en retard; Cobourg alors, ne reconnaissant plus son maître, se jeta sur lui. Martin fut renversé; en un clin d’œil le Lion lui avait presque broyé la main gauche, et enfoncé ses quatre crocs dans la cuisse. Cependant, Martin ne perdit pas sa présence d’esprit. Il put saisir un bâton qui se trouvait à s<jt portée, et en asséna un coup sur le muffle du Lion qui, rappelé à lui-même par cette correction et par la voix de son maître, lâcha prise et s’éloigna.

On avait baissé la toile au milieu de la consternation et de l’épouvante générales. Au bout d’une demi-heure on la releva, et Martin pâle, chancelant, se traîna sur le devant de la scène pour rassurer le public. Il guérit, et avant de quitter Boulogne donna encore quelques représentations. Seulement, il avait rompu toute relation

■IÜ2

Page 1