QU’EST -CK QUE L’HOMME
plus agréable entre tout à coup dans ^tre imagination, votre âme s’y attache tout de suite, et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans vous souvenir de ce que vous avez lu. Cela vient de ce que votre âme, ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l’a point avertie de la petite absence qu’elle allait faire; en sorte que l'autre continuait la lecture cpie votre âme n’écoutait plus. »
Cette théorie est, à tout prendre, au moins aussi soutenable que la définition que M. de Bonald a donnée de l’Homme : « une intelligence servie par des organes » ; — définition qui ne tient compte ni des instincts ni des sentiments, et qui, du reste, n’est applicable qu’à l'Homme civilisé, perfectionné, au poète, au philosophe, au savant. Elle ne s’applique ni aux Àlfourous, ni aux Caraïbes, ni aux Cafres, ni même à la masse ignorante et grossière des hommes jaunes ou blancs de l’Asie et de l’Europe, dont l’unique souci est de vivre pour vivre , et dont les minces facultés sont tout entières occupées à servir leurs organes.
Qi’est-ck qce l’Homme? (Suite.) — Linné. — M. île Quatrelages et le Règne humain. — Aristote. — Itoileau. — L’Homme n eat pas partait. — Sa place dans la série îles êtres.
Revenons aux naturalistes. La plupart d'entre eux ont adopté implicitement dans leurs théories sur la nature de l’Homme, etilans la détermination de lu place qu'il convient de lui assigner parmi les êtres, la définition scolastique : « L'Homme est un animal raisonnable : Homo est animal ralionale. » Le grand Linné ne séparait pas génériquement l’Homme desSinges anthropoïdes : Orang, Chimpanzé, Gibbon (le Gorille lui était inconnu), qu’il réunissait avec lui dans un même groupe sous la dénomination commune Homo. Il faisait seulement de l’Homme proprement ilit une espèce, qu’il appelait Homo sapiens, c’est-àdire Homme sage, ou plutôt pensant, autant dire raisonnant. Après lui, les zoologistes ont cru devoir instituer pourl’Homme un genre, puis une famille, et enfin un ordre, caractérisé par la présence de deux mains antérieures, et appelé ordre des Bimanes, par opposition à celui des Quadrumanes. Aucun, queje sache, n’a songea placerl’Homme dans une classe, encore moins dans un embranchement séparé. Mais il en est quiontété bien plus loin, car ils ont pris le parti de mettre l’Homme tout à fait en dehors du reste de la création, et d’en faire le représentant unique d'un règne nouveau, le règne humain , aussi légitimement
distinct, selon eux, du règne animal que celui-ci l’est du règne végétal, et le règne végétal du règne minéral.
M. de Quatrefages, entre autres, s’est donné beaucoup de peine pour justifier cette opinion; mais il me semble que la façon dont il s’y prend esta peu près telle qu’elle aurait pu être si le savant académicien se fût proposé d’établir l’opinion contraire. Il commence en effet parreconnal- « tre avec tous les naturalistes modernes, avec tous les anatomistes, avec tous les physiologistes, qu’au point de vue de l’organisation physique l’Homme est un véritable animal; rien de plus, rien de moins » ; qu’on trouve chez lui « les mêmes appareils, les mêmes organes , les mêmes éléments que chez les animaux » ; que le jeu de ces diverses parties est exactement le même chez nous et chez la Bête; que môme sous le rapport du caractère et de l’intelligence il y a similitude ou analogie de part et d’autre; que comme nous l'Animal sent, veut, se souvient, raisonne; et que, nonobstant une différence du plus au moins immense, rien de fondamental ne le sépare de nous \ — On peut, je crois, se dispenser d’aller plus loin , et se contenter de ce morceau où dès le début M. de Quatrefages prend soin de se réfuter lui-même.
On ne conçoit pas en effet que cet honorable savant puisse s’inscrire en faux contre l’ animalité de l’Homme, après avoir déclaré que l’Homme est un véritable animal, rien déplus, rien de moins, etc. Ou alors il faut renverser toute l’économie do la classification ontologique. Si l’on a
1 Rapimrt sur les progrès de l'Anthropologie , pages *5 et 76 ( t vol. gr. in-8", Paris, 1867).
INTRODUCTION
forme dans la nature les trois grandes divisions appelées règnes , c’est d’abord parce que ces divisions étaient nécessaires pour mettre de l’ordre dans nos connaissances acquises et de la méthode dans les recherches ultérieures de la science. C’est ensuite que tous les êtres compris dans chacune de ces divisions se font remarquer par des caractères généraux , essentiels, qui sautent aux yeux des plus ignorants et s’accentuent davantage à mesure qu’on les étudie plus attentivement; en sorte que jamais personne ne s’aviserait de dire, ni d’un végétal qu’il est un véritable minéral, ni d'un animal qu’il est un véritable végétal H est vrai qu’entre les animaux et les végétaux la démarcation est beaucoup moins tranchée, ou plutôt qu’elic ne l’est point du tout, et se fond, aux degrés infimes de l’organisme, en une transition insensible. Et aussi plusieurs naturalistes sont-ils d’a\ is de réunir lesanimaux et les plantes dans un seul grand règne, le règne organique, partagé en deux sous-règnes. La division subsiste néanmoins, en vertu de différences essentielles et fondamentales que nul ne peut méconnaître. On ne saurait dire qu'un Chêne, par exemple, doive être rapproché dans la classification, d’un Cheval. Tous deux sont des êtres organisés et vivants; mais ils n’ont d’ailleurs rien de commun ni dans leur mode, ni dans leurs conditions d’existence. Ils ne respirent, ni ne se nourrissent, ni ne
* A moins qu'on ne raisonne à la façon de ce jardinier qui, avant remarqué que sa harlie repoussait plus vile au printemps qu'en hiver, me disait avec une profonde conviction : « Car enfin, monsieur, « qu'est-ce que nous sommes, nous? Nous sommes des plantes, — « mon Dieu oui, nous sommes des plantes... mais desplantes végétâtes'. »