QU'EST-CE QUE L'IIO.MME
assez. L’Homme n’est pas seulement le plus sot animal : c’est encore le plus méchant ; ou plutôt c’est le seul qui soit vraiment sot et vraiment méchant; et cela précisément à raison de sa supériorité sur les autres animaux. 11 raisonne, mais souvent aussi il déraisonne. Il a pour guide son jugement, lequel est mis en défaut à chaque instant par son imagination (la folle du logis, comme on l’appelle), par ses passions et par une foule d’autres causes, tant internes qu’externes. Et comme, avec tout cela, il pense et se détermine avec réflexion, il est responsable de ses idées et de ses actes, et peut être justement qualifié sot ou sage, bon ou méchant. J’ai lu et entendu dire maintes fois que l’Homme est le plus parfait de tous les animaux. Grande erreur. C’est, au contraire, le seul qui ne puisse jamais atteindre la perfection. Et en effet, la bête la plus infime, « un ver, une fourmi, » sera parfaite en son genre, pourvu qu’elle ait atteint son entier développement. Aussi les bétes ne sont-elles point perfectibles, et cela parce motif fort simple, qu’elles n’ont nul besoin de se perfectionner. Elles sont ce qu’elles doivent être, ni plus ni moins; elles n’ont rien à acquérir ni à perdre : elles n’ont qu’à se conserver comme individus et comme espèces. L’Homme, lui, n’est jamais parfait, ni quant au moral, ni quant au physique, ni quant à l’ intelligence. Chez le plus beau, le mieux fait, le plus intelligent et le meilleur, on trouvera toujours quelque défaut; et chez le plus grand nombre la somme des défauts l’emporte de beaucoup sur celle des qualités.
Cela ne signifie pas que l’Homme soit inférieur aux
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autres animaux. Il leur est supérieur, parce qu'il a plus d’organes et de facultés, parce que ses forces, ses ressources, au lieu d’être fatalement limitées, sont susceptibles de s'accroître et de se multiplier indéfiniment; en un mot, parce qu’il peut davantage. Toutefois cette supériorité, je le répète, n'est pas aussi absolue qu’on veut bien le dire. Je reviendrai sur ce point.
Nous savons maintenant ce qu’est l’Homme : un animal; et quelle place lui appartient dans la série des êtres : la première. Quant aux facultés dont il est doué , il serait hors de propos de nous y arrêter, et je puis, sur ce chapitre, renvoyer le lecteur aux traités de psychologie.
Qi’est-ce qle Bête? — Ce qu’il en semble aux Sauvages et aux enfants. * Doctrines de l’Orient. — Idées des Peaux-Rouges. — Les Cafresetlcs Éléphants. — Les Gabouais et les grands Singes. — Le Nègre et l’Arabe devant le Lion. — Idées d’Arislote, — de Pline, — de Montaigne. — Les Animaux- Machines. — Descartes. — Malebranchc et sa chienne. — Buffbn. — Rénuniur. — Condillac. — G. Leroy — Fr. Cuvier. — Flourens. — Ce qui manque à la Bète. — Distinction de l'intelligence et de l'instinct. — Reimarus. — G. Cuvier. — Instincts- industries et instincts-sentiments.
J’arrive à la seconde question : Qu’cst-ce que la Bête? Les hommes tout à fait ignorants, sauvages ou barbares font peu de différence entre eux-mêmes et les bêtes, et il en est de même des enfants. Les uns et les autres, totalement étrangers aux subtilités philosophiques, mais en revanche subissant vivement les impressions, jugent les choses tout uniment d’après ce qu’ils voient. Or ils voient les bêtes aller et venir, chercher leur nourriture, faire des petits, les allaiter, les abriter, les défendre, les soigner à leur façon, êtres gaies ou tristes, attaquer et se défendre, se mettre en colère et se calmer, se battre ou jouer, souffrir, exprimer par leurs cris des sensations , des sentiments et autre chose peut-être; ils les voient grandir, vieillir et mourir. Ils en concluent, avec la logique élémentaire, mais sûre, des esprits simples et naïfs, que les bêtes sont des êtres à peu près comme eux. Inférieurs, supérieurs, égaux ? Ils ne savent ; et l’opinion qu’ils se font à cet égard dépend de leur tem-
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pérament, de leurs préjugés, quelquefois de circonstances très-futiles. Ce qu’il y a pour eux d’incompréhensible dans ces êtres dont ils n’entendent point le langage, dont le silence même peut s’interpréter de tant de façons et dont les actes uniformes offrent un caractère si frappant de certitude et de fermeté, impose à leur imagination. Aussi les peuples primitifs inclinent-ils volontiers à traiter l’Animal tantôt comme un confident, un ministreou une incarnation de la Divinité, tantôt comme une individualité pensante en qui se cache une âme identique à l’âme humaine. De là les superstitions zoolâtriques si répandues parmi les nations de l’antiquité, et qui se retrouvent encore de nos jours chez beaucoup de peuplades sauvages; delà la doctrine de la métempsycose, qui est encore lin des points fondamentaux de la religion de Brahma; delà Incroyance à l’immortalité de l’âme des bêtes, admise par un grand nombre de peuples. Dans le brahmanisme, cette croyance est implicitement comprise dans la doctrine de la transmigration. Dans le mahométisme, elle est tolérée par concession aux idées et aux mœurs de certaines races, sinon officiellement enseignée, et l’Arabe compte bien retrouver dans le paradis musulman ses coursiers favoris. Pour le Peau-rouge, les Bêtes ont leur place, comme les êtres humains, dans la terre des esprits. Les Samoïèdes, lorsqu’ils tuent un animal et qu’ils le dépècent, lui adressent de grands discours pour conjurer son ressentiment posthume et lui faire accroire que ce sont des gens d’une autre nation (des Russes, par exemple) qui l'ont fait périr, et que c’est sur ces gens-là qu’il devra faire tomber sa
QU'EST-CE QUE LA ltf.TK ?
vengeance. I^>s (bâfres en usent de même à l’égard des Éléphants qu’ils ont tués. •< Ils s’empressent, dit M. F. Hœfer, de s’excuser auprès du cadavre, en alléguant que sa mort n’a pas été préméditée, mais qu’elle est l’effet d’un accident; ils enterrent ensuite sa trompe avec soin, pour lui ôter le pouvoir imaginaire de leur nuire et de venger sa mort, pouvoir que les Cafrcs expriment ainsi : « L’Éléphant est un seigneur puissant, sa trompe « est son bras. » Les Nègres du Gabon et les .Malais de Bornéo et de Sumatra sont convaincus que les grands Singes, leurs voisins, — Gorilles, Chimpanzés et Orangs, — sont des Hommes ou des êtres tout à fait de même nature que les Hommes, et que s’ils ne parlent pas, c’est pour qu’on ne les oblige pas à travailler. »
Lorsqu’un Nègre se trouve par hasard sans armes en présence d’un Lion, il parlemente avec l'animal et cherche à lui prouver qu’il aurait tort, lui le Lion, démanger bon Nègre; que bon Nègre est son ami, son très-humble serviteur. Les Arabes eux-mêmes en font autant; et comme il arrive souvent que le Lion, n’ayant pas faim , parait se laisser fléchir par les prières et les protestations de bonne amitié que l’Homme lui débite, celui-ci reste persuadé que le a Seigneur à la grosse tête » l’a écouté et compris, que c’est un personnage qui entend raison et sait être bon prince à ses heures.
En se dégageant de ces erreurs ridicules et de ces superstitions grossières, l’opinion des philosophes et des naturalistes de l’antiquité est restée empreinte à l’égard des animaux d'un certain sentiment d’égalité.
a H se trouve dans les bêtes, dit Aristote, des traces
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de ces affections de l’âme qui se montrent dans I Homme d’une manière plus marquée... On aperçoit même dans plusieurs quelque chose qui ressemble à la prudence réfléchie de l’Homme... Cela devient plus sensible si l’on considère l'Homme dans son enfance. On y voit
Ia* Nègre et le Lion.
comme des indices et des semences de ses habitudes futures; mais dans cet âge son âme ne diffère en rien, pour ainsi dire, de celle des hâtes'. »
Pline va bien plus loin; il ne généralise pas, mais il
1 Histoire des animaux, livre VIII.
prête à divers animaux des facultés qui les placeraient, si elles étaient réelles, an niveau et même au-dessus de l’Homme. C’est ainsi qu’il attribue au I.ion « de la clémence envers les suppliants », et que, selon lui, l’Éléphant « comprend le langage du lieu où il habite,... éprouve la passion de l’amour et celle Je la gloire, possède, à un degré rare même chez l’Homme, l’honnêteté , la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le Soleil et la Lune... Les Eléphants savent que les seules dépouilles qu’on recherche en eux sont leurs défenses;... aussi quand ces dents tombent par quelque accident, ils les enfouissent '. »
Je pourrais multiplier ces citations; mais il me tarde d’arriver aux philosophes modernes.
Montaigne, qu’on pourrait appeler un des sages de la France (je ne sais si l’on en trouverait sept, comme en Grèce , âme droite, cœur sensible et bon , esprit fin et pénétrant, nourri et comme imprégné du génie antique, suit à l’égard des bêtes les sentiments de ses maîtres favoris. Il ne cache point sa sympathie pour les animaux. « De moy, dit-il, ic n’ay pas sceu vcoir seulement, sans desplaisir, poursuyvrc et tuer une beste innocente qui est sans desfense, et de qui nous ne rece%ons aulcune offense... je ne prends guère beste en vie, a qui ie ne redonne les champs; Pythagoras les achetait des pescheurs et des oyselcurs pour en faire autant J . » Dans le jugement que nous portons de l’infériorité et de la stupidité des
1 Histoire naturelle, livre VIII.
• Essais, livre II, ehap. XI.
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animaux il ne voit qu’une marque île l’orgueil, de la présomption et de « l’impudence » de l’Homme, a qui s’esguale à Dieu, s’attribue les conditions divines, se trie soi-mesme et sépare de la presse des aultres créatures, taille les parts aux animaulx, ses confrères el compaiy lions , et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon lui semble ». Le défaut de communication entre les bêtes et nous est, à son sens, autant de notre faute que de la leur, et ne nous autorise en aucune façon à leur refuser des facultés sinon égales ou semblables aux nôtres, au moins équivalentes et, souscertains rapports, supérieures. Après avoir cité le travail des Abeilles, celui des Oiseaux et celui de l’Araignée, il ajoute : « Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouvrages combien les animaulx ont d’excellence au-dessus de nous, et combien notre art est foible à les imiter ; nous veoyons toutesfois aux nostres, plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que notre âme s’y sert de toutes ses forces; pourquoy n'en estiinons-nous autant d’eulx? Pourquoi attribuons-nous à ie ne sçai quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et part art? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un tics grand advantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle, les accompaigne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commoditez de leur vie; et qu’à nous elle nous abandonne au Lazard et à la fortune, el à quester par art les choses nécessaires à nostre conservation , et nous refuse quand et quand les moyens de pouvoir arriver, par aulcune institution et contention d’esprit , à la suf-
QU’EST-CE QUE I.A Bf.TF. ? 21
fisance naturelle des bestes : de manière que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez tout ce que peut notre divine intelligence ' ».
Notons ces dernières remarques, oii Montaigne touche justement le point délicat de la question, et qui auraient dû embarrasser quelque peu les contempteurs de nos u confrères et compagnons ». Mais l'esprit de système et la morgue philosophique ne s’embarrassent de rien. N r e nous étonnons donc pas de voir, quelques années après Montaigne, l’illustre Descartes formuler son étrange théorie des animaux-machines, et soutenir que « les bêtes n’agissent pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes... (pie non-seulement elles ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n'en ont point du tout... que c’est la nature qui agit en elles selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu'une horloge, qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous a\ec notre prudence... »
Descartes ajoute, il est vrai, qu’il n’ote la vie à aucun animal, et ne leur refuse même pas le sentiment autant qu'il dépend des organes du corps. Mais ses disciples, poussant jusqu’au bout les conséquences de son système, s’en tiennent, pour la plupart, au pur automatisme, et ne voient dans les bêtes que des chefs-d’œuvre de mécanique offrant toutes les apparences , mais rien (pie les apparences de la volonté, de l’intelligence, de la
1 Essais, livre II, chap. XII.
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sensibilité et de la vie. On raconte que .Malebranehe avait une chienne qu’il maltraitait uniquement pour observer le mécanisme des cris et des contorsions que ses coups provoquaient chez la pauvre bête. Quelqu’un lui reprochant un jour sa cruauté : « — Eh! répondit le philosophe, ne savez-vous pas que cela ne sent point! »
BufTon accordait aux animaux la vie et le sentiment, comme Descartes; il allait même jusqu’à leur reconnaître la conscience de leur existence actuelle; mais il leur refusait la pensée, la réflexion et môme la mémoire, même la faculté de comparer des sensations ou d’avoir des idées; ce qui no l’a pas empêché, comme chacun sait, de tracer du Lion, du Tigre, du Chien, du Cheval, du Cygne, etc., des portraits de fantaisie oii il prête à ces animaux des sentiments, des passions et des facultés qui n’appartiennent qu’à l’Homme.
Réaumur, Condillac et surtout l’ingénieux observateur G. Leroy commencèrent à battre en brèche la doctrine de l’automatisme ou de la stupidité absolue des hôtes, et cette doctrine ne compte plus aujourd’hui, parmi les gens sensés et exempts de préoccupations dogmatiques, un seul partisan.
Les naturalistes les plus jaloux de la majesté humaine ne refusent plus aux hôtes la sensibilité, le sentiment, la mémoire, l’intelligence et môme une sorte de raison. Telle est, nous l’avons vu plus haut, l’opinion de.M. de Quatrefages. C’était aussi celle de Fréd. Cuvier, un de ceux qui ont le mieux étudié les mœurs, faits et gestes des animaux; c’était celle de Flourens qui, dans plu-
Qll’EST-CE QUE LA BÊTE ?
sieurs écrits excellents à lire et à méditer a exposé avec une lucidité parfaite les vues de scs devanciers et les siennes propres.
Ce qui manque aux animaux, même aux mieux doués sous le rapport intellectuel, c’est la conscience et la réflexion; c’est aussi l’imagination : probablement du moins, car nous n’avons aucun moyen de vérifier le fait par l’observation. L’Animal perçoit des idées, acquiert des notions; il retient, compare et juge; il connaît ses actes et en prévoit les conséquences ; mais il ne se replie pas sur lui-même; il délibère, mais il ne réfléchit pas; sa pensée ne va jamais au delà du fait, du besoin, de la sensation, du sentiment. Il ne combine point ses idées pour en former de nouvelles; ce qui lui manque, en un mol, c’est ce que les métaphysiciens appellent la raison pure. I)e là le cercle étroit, infranchissable dans lequel est enfermée sa pensée; de là les limites imposées à sa perfectibilité. Ces limites, certains animaux pourraient peut-être les franchir si, avec leur intelligence très-développée , ils possédaient l’instrument indispensable à l’échange des idées, la parole. Mais les seuls animaux qui soient capables d’articuler et de moduler des sons, de reproduire le langage humain sont des Oiseaux, très-peu intelligents au fond, et qui, quoi qu’on ait prétendu, n’attachent aucune idée, aucun sens aux mots et aux phrases qu’ils répètent. Le Perroquet le mieux instruit ne se sert jamais de la parole pour
1 De la Vie et de l’Intelligence, 1 vol. in-18. — De l'Instinct et de l'Intelligence îles animaux, t vol. in-18. — De la liaison, du Génie et de la Folie, I vol. in-18 (Paris, Garnier frères, éditeurs).
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manifester ses désirs ou ses impressions. Si on lui a, par exemple, appris à dire : Donnez à manger à Coco, il répétera cette phrase après avoir mangé tout aussi bien que lorsqu’il aura très-faim; s’il sait dire Bonjour, monsieur, — bonjour, madame, il le dira indifféremment le matin ou le soir, lorsqu’il sera seul ou lorsqu'il se trouvera devant une ou plusieurs personnes, et sans faire aucune différence de sexe.
Les animaux, sans doute, ont un langage, mais un langage naturel, non appris, limité comme leurs facultés, et plutôt en deçà qu’au delà de celles-ci. Est-ce parce qu’ils n’en ont point d'autre qu’ils restent ce qu’ils sont, ou parce qu’ils ne sont que des hôtes qu’ils n'ont pas d’autre langage? C’est une question que je ne me charge pas de résoudre.
Le point le plus important dans l’étude comparative des facultés des animaux et de celles de l’Homme, c’est la distinction de l’intelligence et de l’instinct. Reimarus, professeur à l’Académie de Hambourg vers le milieu du siècle dernier, est, je crois, celui qui a fait le premier explicitement cette distinction, dans ses Observations physiques et i7iorales sur l'instinct des animaux, leur industrie et leurs mœurs (1760. Trad. en 1770 par Rencaume de la Tache). Il y dit très-bien : « Toutes les opérations qui précèdent l’expérience et que les animaux sont portés à exécuter de la môme manière, immédiatement après leur naissance , doivent être considérées comme un pur effet de l’instinct naturel et inné, indépendant du dessein, de la réflexion et de l’invention.»
G. Cuvier à son tour écrivait : « Il existe dans un grand
nombre d’animaux c’est dans tous qu’il aurait dû dire, et sans en excepter l’Homme une faculté différente de l’intelligence; c’est celle qu'on nomme instinct. Elle leur fait produire de certaines actions nécessaires à la conservation de l’espèce, mais souvent tout à fait étrangères aux besoins apparents des individus, souvent aussi trèscompliquées, et qui, pour être attribuées à l’intelligence, supposeraient une prévoyance et des connaissances infiniment supérieures à celles qu’on peut admettre dans les espèces qui les exécutent. Ces actions, produites par l’instinct, ne sont point non plus l’effet de l’imitation, car les individus qui les pratiquent ne les ont souvent jamais vu faire à d'autres; elles ne sont point en proportion avec l’intelligence ordinaire, mais deviennent plus singulières, plus savantes, à mesure que les animaux appartiennent «à des classes moins élevées et, dans tout le reste, plus stupides. Elles sont si bien la propriété de l’espèce, que tous les individus les exercent de la même manière sans y rien perfectionner. »
Ce passage, comme le fait observer avec raison Klourens, ne s’applique qu’à un seul groupe d’instincts; tandis qu’il y en a deux : les instincts-industries, dont parle Cuvier, et les instincts-sentiments ou instincts moraux. Comme exemple élémentaire et universel des premiers, on peut citer la locomotion dans ses divers modes : marche, natation, vol. On peut dire, je crois, que tous les animaux dès leur naissance savent marcher ou nager, ou voler; plusieurs môme savent à la fois deux de ces exercices, quelques-uns les trois Oiseaux palmipèdes). Mais les instincts-industries les plus merveil-
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loux, les plus compliqués se voient chez le Castor, qui bâtit, chez l’Oiseau, qui construit son nid, chez l’Abeille, chez la Fourmi et chez d’autres Insectes, qui exécutent, sans les avoir appris, des travaux surprenants, et qui les exécutent tout de suite dans la perfection, et tous, toujours, partout, de la même manière. L'attachement, le dévouement de la femelle pour ses petits, la sociabilité,
Castor» au travail.
la timidité ou le courage, la douceur ou la férocité sont des instincts moraux, ou, comme dit Flourcns, des instincts-sentiments. Leur ensemble constitue, chez l’Homme aussi bien que chez la Bête, ce qu’on appelle le caractère ou le naturel.
Qi’bt-ci oie l* Bêtf.? (Suile.) — La dmnation chez la Bélt\ — Mon Chien Triin. — Le Chien d’un notaire. — Histoire de MoBiiiu. — Le Chien d’un ingénieur. — La divination chez la betc humaine.
.Mais aux deux catégories d’instincts signalées par Flourens n’en faudrait-il [tas ajouter une troisième? N’y a-t-il pas chez les animaux quelque chose de [tins que ces instincts-industries, que cette science infuse qui fait que chaque hôte en naissant sait son métier sans l’avoir appris? Il me semble que beaucoup possèdent en outre une faculté également innée, qu’on peut appeler instinctive ou divinatoire, et sans laquelle il serait impossible de se rendre compte de certains de leurs actes, qui ne procèdent ni des autres instincts, ni de l’intelligence proprement dite, ni de la mémoire, ni d’aucune autre faculté connue, et qui nous paraîtraient miraculeux et surnaturels s’ils étaient accomplis par des êtres humains.
C'est ce sixième sens, dont l’organe échappe absolument aux anatomistes, qui souvent révèle aux animaux des dangers prochains et des pièges cachés; qui leur fait pressentir les grandes convulsions de la nature; qui à travers des espaces immenses les guide dans leurs migrations, qui, de plusieurs lieues de distance, attire et rapproche les deux sexes. Cette sorte de seconde vue est propre, en général, à des espèces entières; mais on la rencontre aussi à l’état, pour ainsi dire, sporadique, et
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à des degrés variables dans d’autres espèces, particulièrement chez le Chien, (|ui sous le rapport des aptitudes, des penchants et du caractère, aussi bien que de l’organisation physique, offre à l’observateur presque autant de types que d’individus. De môme qu’il y a des Chiens très- intelligents et des Chiens presque stupides, des Chiens doués d’une mémoire prodigieuse et d’autres qui ne retiennent rien, des Chiens doux ou hargneux, dévoués ou égoïstes, vigilants et actifs ou insouciants et paresseux, il y a aussi des Chiens qui ont reçu en partage le don de divination , refusé à la foule de leurs semblables. J’en pourrais citer de nombreux exemples. Beaucoup de Chiens savent à première vue distinguer les personnes amies de leur race de celles qui ont pour eux de l’antipathie. Ils font fôte aux premières et s’éloignentdes secondes ou bien leur montrent de l’hostilité. Presque tous devinent la présence, ou plutôt l’approche de leurs maîtres ou des amis de la maison. Mon Chien Triin ne s’y trompe pas. Lorsque, pendant le jour, il dort sur un tapis, dans une pièce du premier ou du second étage de la maison, les coups de sonnette, les entrées et les sorties des étrangers le laissent parfaitement indifférent; mais si c’est l’un de nous qui rentre, il se lève aussitôt, court à la porte, et par son agitation, par scs aboiements, par des accents tout particuliers, il manifeste à la fois sa joie et son impatience de nous voir. Chaque matin il y a toujours, au rez-de-chaussée, un va-et-vient très-actif. A chaque instant on frappe ou l’on sonne; la porte s’ouvre et se referme. C’est la domestique qui fait son service; c’est le facteur; ce sont les fournisseurs. Trim, installé dans la
chambre de sa maîtresse ou dans la mienne, ou dans mon cabinet, ne prend nul souci de tout ce mouvement. Mais c’est dimanche : le voici tout à coup qui dresse les oreilles, remue la queue et fait entendre son mirrrou significatif. Point de doute : son jeune maître, le lycéen, vient d’arriver. A quoi l’a-t-il reconnu?...
On sait avec quelle étonnante pénétration le Chien de-
Mon Chien Trim.
vine la pensée, la volonté de son maître, va au-devant de ses désirs, entend ses ordres à demi-mot. Un notaire d’un village situé dans les montagnes du Forez, M. F., est appelé un soir auprès d’un moribond, habitant un hameau situé à quelques kilomètres. 11 s’agissait d'un testament à faire sans retard. .M. F. monte à cheval, suivi
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de son Chien. La nuit était noire, les chemins étaient mauvais. Plusieurs fois M. F. dut descendre de cheval, prendre des sentiers détournés, s’arrêter, revenir sur ses pas. Il arrive enfin , accomplit son office, remonte en selle et rentre chez lui au point du jour. Mais en se déshabillant pour se mettre au lit, il s’aperçoit qu’il a perdu sa montre. Il appelle son Chien, et lui montrant son gousset vide : « J’ai perdu ma montre, dit-il, va, cherche. » Le Chien part; une heure après, il revient avec la montre. Il savait donc ce que c’était qu’une montre; il avait compris que son maître l’avait perdue, et perdue dans son excursion nocturne? Et cette montre, où, comment, sur quels indices l’a-t-il retrouvée?
On a cité maint exemple de Chiens allant rejoindre leur maître à des distances énormes, en dépit de tous les obstacles et souvent par des chemins qu’ils n’avaient jamais parcourus, qui, par conséquent, leur étaient absolument inconnus. M. Brehm, dans sa Vie des animaux, et M. E. Mcnault, dans ses Merveilles de l'inlelliyence des animaux, racontent la touchante histoire de Ma f fi no, ce Chien d’un caporal milanais au service de la Franco, qui s'était trouvé séparé de son maître au milieu des glaces de la Bérézina. Le caporal, après avoir vainement cherché son fidèle compagnon, convaincu qu’il avait péri, regagna tristement son pays. Un an s’était écoulé; le militaire s'était consolé de la perte de Moffino, lorsqu’un joui 1 un malheureux Chien, maigre à faire peur, hideux, dévasté, se traînant à peine, vient gratter à la porte de la maison. Le maître était absent. Les gens de la maison repoussent rudement le pauvre animal, qu’ils prennent
Retour de Mofliiio.
pour un intrus, pour un vagabond suspect, et qui se laisse tomber épuisé à quelques pas de ce seuil inhospitalier. Sur ces entrefaites, l’ex-caporal revient de sa promenade. Il voit ce Chien qui vient ramper et gémir à ses pieds, et d’abord le repousse, lui aussi; mais bientôt après, l'ayant examiné avec attention, il prononce le nom de Moffino. C’était bien lui, qui avait traversé la moitié de l’Europe, gravi les montagnes, passé les fleuves à la nage, résolu à retrouver son maître ou à mourir. Je laisse à de\iner la joie des deux amis. Le Chien en faillit mourir; le caporal en pleura, pour la première fois peutêtre de sa vie; et franchement, il y avait bien de quoi!
Voici un autre fait qui n’a pas le caractère héroïque et légendaire du précédent, mais qui, au point de vue de l’instinct divinatoire, est peut-être encore plus extraordinaire, et que je puis donner comme parfaitement authentique et exact dans tous ses détails.
M. M., ingénieur des constructions navales, résidant à Cherbourg, avait un joli Chien épagneul qui répondait au nom de Karl, et un ami, M. S., ingénieur des pontset-chaussées. Tous trois prenaient leurs repas dans une pension, on compagnie d’une douzaine d’autres célibataires, la plupart ingénieurs ou officiers. Comme on se rencontrait à table deux fois par jour, et que le soir on demeurait souvent deux ou trois heures ensemble à causer, à fumer, à faire la partie de cartes ou de dominos, on ne se visitait guère; ce qui explique comment M. M., bien que très-lié avec son camarade d’école, M. S., n était peut-être pas allé deux fois chez lui, et n’y avait jamais conduit son Chien. Notons celte circons-
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tance, qui est capitale. Or il advint que M. M., avant de partir pour un petit voyage, pria son ami de vouloir bien recueillir Karl pendant son absence. Il fut convenu que le matin avant son départ M. M. amènerait, comme de coutume, l’animal à la pension et l’y laisserait aux soins deM. S. ; ce qui eut lieu. Après le déjeuner, M. M. partit; les autres convives se séparèrent pour vaquer à leurs occupations, et .M. S., ayant à visiter une route en construction à quelque distance de la ville, emmena avec lui Karl, cpii le suivit sans difficulté. Tout alla donc bien jusqu’au moment où l’ingénieur, après avoir inspecté les travaux qu’il dirigeait, se mit en devoir de rentrer en ville. H cherche alors le Chien de son ami ; il siffle, il appelle; peine inutile : le chien avait disparu. « Il s'ennuyait ici, pensa M. S.; il sera retourné seul à Cherbourg, je le retrouverai à la pension. » Son premier soin en arrivant à l’auberge fut de s'informer de Karl. On l’avait bien vu une heure auparavant, il avait même accepté quelques os et d’autres résidus de cuisine qu’on lui avait offerts; mais il s'était ensuite éloigné.
M. S. espérait d’abord qu’il reviendrait pendant le dîner. Karl ne parut point.
« Allons, dit M. S., il sera rentré chez lui. » Et, le dîner fini, il court au domicile de M. M. On n’y avait point vu Karl. Il passe le reste de la soirée en recherches également infructueuses auprès de toutes les personnes de la connaissance de M. M., dont il supjmsait que le Chien connaissait la demeure. Enfin, fatigué, découragé, il se décide à rentrer chez lui, sauf à recommencer le lendemain ses investigations. La porte de
Qi;’EST-CE QUE LA BÊTE?
la maison qu’il habitait était fermée. Il se fait ouvrir, prend son bougeoir chez le concierge, monte l’escalier et arrive à son appartement. O surprise! M. Karl était couché sur le paillasson, attendant tranquillement le retour de son maître provisoire! Évidemment il était entré dans la maison avant que le concierge eût fermé la porte de la rue; mais qui lui avait indiqué la maison de M. S., et appris que l’appartement de celui-ci était à tel étage, à droite, à gauche, ou en face l’escalier?...
Je sais bien qu’on met généralement les faits de ce genre sur le compte de l’odorat : explication qui, dans les cas comme celui-ci, n’est point soutenable. Car il est fort difficile d’admettre, et tout à fait impossible de prouver qu’une personne sortant de chez elle pour se rendre en divers endroits, plus ou moins éloignés, laisse partout où elle a passé une traînée de particules odorantes qui persiste indéfiniment en dépit des mouvements de l’air, et que l’odorat d’un animal puisse distinguer ces effluves problématiques de toutes celles qui ont dû s’y mêler. Et en tous ai s ce n’était certes point par l’odorat que Karl s’était si bien renseigné sur sa nouvelle situation, sur le départ de M. M. et sur l’arrangement conclu entre lui et son ami. Tout cela lui avait été révélé par un sens sui generis, dont, je le répète, nous n’avons aucune idée. Et pourtant la Bète qui est en nous, d’après la théorie de Xavier de Maistre, n'est pas absolument dépourvue de ce don précieux. Les femmes, en général, le possèdent à un plus haut degré que les hommes, et la pénétration avec laquelle on les voit deviner le visage sous le masque, la trahison sous les dehors de l’a-
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initié, un malheur imminent en dépit du sourire de la fortune, tient quelquefois du prodige. Mais à qui n'estil pas arrivé cent fois d'employer cette expression : « Quelque chose me dit que... etc. » Ce quelque chose, c’est la faculté en question, vague, confuse, indéfinie, mais se manifestant à nous par des impressions d'inquiétude ou de confiance a priori , par des pressentiments qui sans doute peuvent nous tromper, mais que souvent aussi l’événement justifie avec une singulière précision.
C’est encore à un instinct du même ordre qu’il faut rattacher ce phénomène que tous aussi nous avons eu fréquemment l’occasion d’éprouver, et qu’on ne peut mieux exposer qu’en ayant recours à l’hypothèse de X. de Maistre. J’ai l’habitude de me coucher fort tard et de me lever seulement entre neuf et dix heures. Mais ce matin une affaire urgente exigeait que je fusse réveillé à sept heures. Avant de me coucher, j’avais recommandé à ma domestique de frapper à ma porte à l’heure susdite; mais je la sais oublieuse, et je m'étais endormi un peu inquiet. Mon sommeil cependant a été profond, car j’étais très-fatigué. Tout à coup je me suis éveillé. J’ai regardé à ma montre : elle marquait sept heures précises. La domestique, elle, ne s’est levée qu’à sept heures et demie. Si je l’avais attendue, j’aurais manqué mon rendez-vous. Heureusement, l’autre était là : elle n’a pas vu l’heure ; elle l’a sentie, devinée, perçue comme il vous plaira; mais enfin elle n’a pas failli d'une minute; et quant à l’âme, il est tellement vrai qu’eile n’a été pour rien dans l’affaire, qu’il lui a fallu plusieurs minutes
pour rassembler ses idées et ses souvenirs. Pareille chose m’est arrivée à peu près autant de fois que j’ai dû abréger, pour un motif pressant , le temps habituellement donné au sommeil. Une lassitude extrême peut seule mettre en défaut la vigilance et la ponctualité de ma bêle.
Qu 'est-ce que la Bête? (Suite.) — La gradation intellectuelle et la gradation organique. — Balance des facultés de l’Homme et de celles de la Bête. — Infériorité primitive de l'Homme. — Avantages de l’instinet sur la raison. — L’Araignée — Les Abeilles et les Sphinx. — Les Bêles savent ce que l'Homme est obligé d’apprendre. — Le génie et l’instinct. — Comme quoi la Bête peut se passer de l’Homme, et non I Homme de la Bête.
Nous ne devons pas trop nous attarder à ces considérations de psychologie comparée. Essayons donc maintenant de conclure et d’établir la balance des facultés de l’Homme et de celles de la IJète.
Quiconque aura, sans parti pris et sans idées préconçues, essayé de résoudre par une observation attentive les deux questions connexes énoncées au début de cette étude restera convaincu qu’entre le prétendu rïgnc humain de M. Quatrcfages et les représentants les plus élevés du r'egne animal il n'y a guère sous le rapport intellectuel, moral et instinctif, que des différences du plus au moins; et que depuis la plus haute personnification de la race européenne civilisée, lettrée et savante, jusqu’au dernier des mollusques et des zoopbytes, la dégradation psychologique se déroule parallèlement à la dégradation organique. Les écarts, les hiatus et les salins qu’on voit dans l’une des deux séries se retrouvent nécessairement dans l’autre; et il est curieux de remarquer que les plus accentués ne sont pas ceux qui séparent les uns des autres les groupes tout à fait supérieurs,
mais ceux qui se produisent vers les degrés inférieurs de l’échelle. Tant il y a que presque toutes, sinon même toutes, les facultés qui caractérisent l’Homme existent plus ou moins chez certains animaux, et réciproquement. Lors donc que nous désignons certaines facultés, par exemple la conscience, la réflexion, l’abstraction, la généralisation, l'imagination, comme caractéristiques de l’esprit humain, cela signifie non pas que ces facultés n’existent jamais chez aucun animal, mais (pi 'elles manquent en effet totalement chez le plus grand nombre, et (pie môme dans la minorité privilégiée elles n’existent le plus souvent qu’à l’état rudimentaire. Chez l'Homme, au contraire, elles acquièrent, en se prêtant un mutuel concours, un développement et une activité considérables, et par l’échange des idées, par l’accumulation et la transmission des connaissances acquises, elles deviennent la source de ce progrès indéfini qui assure à certaines races l’empire du monde et une sorte de souveraineté sur la nature môme.
En revanche, sous le rapport des instincts les animaux l’emportent de beaucoup sur l’Homme. Celui-ci vient au monde, si l’on peut ainsi dire, aussi nu d’esprit que de corps. L’enfant nouveau-né a tout juste l’instinct de chercher la mamelle. Ou reste, il ne sait (|ue crier; il se meut au hasard, incapable de rien faire par lui-môme ; il a tout à apprendre, et ne s’aviserait pas seul des actes les plus élémentaires, les plus indispensables à sa conservation. Il nous plaît de voir là un signe de notre supériorité, et de traiter avec un dédain superbe les facultés innées qui nous manquent. Or, qu’avec le temps, à force
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de tâtonnements, d’essais pénibles et douloureux, à travers des difficultés, des périls et des épreuves de toutes sortes, nous devenions incomparablement supérieurs aux bêtes, ceia est vrai. Mais il n’est pas moins vrai que les bêtes, tout inférieures qu’elles sont, ont sur nous d’immenses avantages. Nous avons, je le répète, tout à apprendre; elles savent tout ce qu'elles ont besoin de savoir. Notre raison, dont nous sommes si fiers, nous trompe à chaque instant, et ce n’est pas le plus aisé de notre tâche que d’apprendre à nous en ser\ir passablement. L’instinct des animaux ne les trompe jamais : ils font, sous son impulsion, qu’ils en aient conscience ou non, juste ce qu’ils ont à faire, ni plus ni moins, et ils le font exactement comme cela doit être fait pour le plus grand avantage de l’individu ou de l’espèce. Ce qu’ils ont, en outre, d’intelligence leur sert à juger quand et comment ils doivent se servir de leur instinct; et comme cette intelligence est renfermée dans le cercle de leurs besoins naturels, elle risque très-peu de s’égarer. L’Araignée tisse sa toile par un instinct, par un art inné. Faites un accroc à cette toile : l’Araignée s’en aperccxra, et son intelligence lui dira très-bien qu’elle doit la réparer; elle, — c’est-à-dire son instinct, — exécutera aussitôt le raccommodage. Si vous détruisez la toile entière, l’Araignée comprendra que le lieu où elle s’était établie n’est pas sûr, et elle s’en ira tisser une autre toile dans un autre endroit.
L’Araignée ne travaille que pour son compte, — j’allais dire personnel. C’est un être égoïste et solitaire. Niais plusieurs Insectes et aussi des Oiseaux travaillent en
commun, pratiquent, mieux que ne feront jamais les hommes, la fraternité, obéissent scrupuleusement aux lois de l’État, exécutent leur contrat social sans la moindre infraction. C’est de l'instinct ; mais cet instinct, qui ne laisse place à aucune erreur, à aucune défaillance, ne vaut-il pas bien une raison chancelante et corruptible, qui nous égare chaque jour et nous fait ou nous laisse commettre tant d’actions absurdes ou mauvaises?
Les Insectes dont je parle, d’ailleurs Abeilles, Bourdons, Guêpes, Fourmis), n’ont pas ([lie de l’instinct. Ils ont aussi, incontestablement, de l’intelligence. En voici, pour les Abeilles, une preuve entre mille, citée parHuber 'de Genève). Une ruche avait été ravagée par un grand Sphinx tète-de-mort. Les Abeilles se mirent aussitôt à l’ouvrage avec une énergique activité, pour réparer le dégât et les pertes considérables qu’elles venaient de subir; mais elles songèrent en même temps à prévenir le retour d’une si désastreuse invasion , et pour cela que firent-elles? Elles rétrécirent l’entrée de leur ruche, de telle façon qu’elles y [lussent passer une à une, mais que le gros Papillon n’y put entrer. L’année suivante, il n’y eut pas de Sphinx dans le canton; les Abeilles laissèrent à l’entrée de leur demeure ses dimensions accoutumées. L’année d’après, les Sphinx reparurent ; elles rétablirent leurs fortifications.
Tous les animaux sociables montrent également, à côté des instincts industrieux qui leur sont propres, une intelligence et un esprit d’à-propos qui leur suggèrent les moyens de faire face aux périls, aux embarras imprévus, de modifier, s’il y a lieu, leur travail ou leurs habitudes,
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et cela toujours au mieux de leurs intérêts. Il n'est donc pas exact de dire que les bêtes font toujours la même chose. Elles savent changer au besoin. Je conviens que leurs changements ne sont, en général, que transitoires et momentanés, à moins toutefois que les circonstances qui les leur ont imposés ne persistent; auquel cas le changement persiste aussi. En d’autres termes, elles ne changent point par caprice, par goût du changement, et ne se jettent pas, comme nous, de gaieté de cœur dans les hasards de l’imprévu ; elles ne font pas les choses à contre-sens, pour le seul plaisir de contrarier la nature. Ont-elles tort? Nullement, selon moi. L’instinct et l'intelligence en elles se soutiennent et s’éclairent mutuellement, et tendent de concert à la même lin.
I)’où l’on peut conclure que, raisonnant peu ou point, les bêtes au moins ne déraisonnent pas, et qu’en somme elles ont plus que nous la sagesse en partage. On objecte que leur sagesse est, pour ainsi dire, négative; que les bêtes tournent toujours dans le même cercle ; qu’elles ne se perfectionnent point; que le progrès n’existe pas pour elles. Sans doute, et j’en ai dit plus haut la raison. Le progrès, c’est bon pour nous, qui manquons de tout au début et qui péririons à peine nés si nos pères n’avaient appris à nous garantir du froid, à nous défendre contre des périls sans nombre, à nous préparer des aliments; c’est bon pour nous qui nos premiers besoins satisfaits n’avons rien de plus pressé que de nous en créer d’autres, d’autant plus impérieux qu’ils sont moins réels; pour nous qui en venons à proclamer la nécessité du superflu. Mais les bêtes n'ont que faire de nos arts, de nos
sciences et de notre civilisation : « Nature, dit Montaigne, a embrassé universellement toutes scs créatures; et n’en est auleunc qu’elle n’ait bien pleinement fournie de tous moyens nécessaires à la conservation de son estro. » Elle lésa vêtues selon le climat où elles vivent; elle leur a donné des armes pour se défendre ou pour attaquer, des jambes pour courir, des nageoires pour nager, des ailes pour voler, dos outils enfin pour travailler; elle a mis à leur portée la nourriture qui leur convient. Que peuvent-elles souhaiter de plus?
On dira encore que les bêtes n’ont pas comme nous la liberté; qu’elles sont esclaves de leurs instincts. — Eh! ne le sommes-nous point des nôtres? Et M. de Bonald, au lieu de définir l'Homme « une intelligence servie par des organes », n’eût-il pas été plus près de la vérité en le définissant « des passions servies par une intelligence? » Pour quelques hommes vertueux qid s’appliquent à dompter leurs penchants, à modérer leurs appétits, à donner à la partie « sensitive l’empire sur la partie brutale », ou, plus exactement, à la raison l’empire sur les passions, combien en est-il qui font de leur esprit le très-humble serviteur de leur corps?
Mais laissons là le vulgaire, et parlons des hommes qui, par des facultés et des œuvres extraordinaires, s’élèvent au-dessus de la foule,
Quantum Icnta soient inter viburna cuprcssi.
Qu’est-ce que le génie, sinon un instinct puissant, irrésistible, un art inné, qu’il ne dépend de nous ni d’étouffer si nous l’avons, ni d’acquérir s’il nous manque ?
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Le langage commun et le langage littéraire expriment de diverses façons ce principe incontestable de physiologie psychologique. Le génie, c’est « du ciel l’influence secrète »; c’est « l’inspiration », le « souffle divin ». Autant de formules qui disent clairement que l’homme de génie est esclave de sa destinée; qu’il obéit fatalement à ses aspirations sublimes; que fatalement, avant même que sa conscience soit bien éveillée, il exerce, ou plutôt il laisse s’exercer la faculté exceptionnelle qui est en lui. Pascal enfant devinait, inventait des problèmes et des théorèmes «le géométrie, d’algèbre, de mécanique; Mozart, Bcetjioven, Haydn improvisaient des symphonies; Bonaparte organisait à Brienne des armées d’écoliers, et gagnait des batailles. Ces futurs grands hommes, ces enfants-prodiges étaient comparables au Castor, qui endigue les rivières; à l'Abeille, qui récolte le miel et la cire pour édifier et approvisionner sa ruche; à l'Hirondelle, qui pétrit la pâte de son nid; à l’Araignée, qui tisse sa toile; au Chien de berger, qui fait la police du troupeau. Comme <;es estimables animaux, ils savaient sans avoir appris; ils calculaient, composaient, guerroyaient instinctivement. Qu’on ose dire encore que l’instinct est une faculté inférieure, et que les êtres qui lui obéissent ne sont «jue des machines. Je renverrais les blasphémateurs à Montaigne d’abord, dont j’ai cité plus haut les judicieuses paroles, et ensuite à un chapitre ultérieur de ce livre, où je montre comme quoi le culte idolàtrique des animaux n’est autre chose au fond qu’une application anticipée de la fameuse théorie de l’automatisme.
Je terminerai le présent chapitre en signalant un der-
nier point où les Bêtes me semblent encore avoir sur l’Homme l'avantage. C’est qu’il a besoin d’elles, tandis qu’elles n’ont point du tout besoin de lui. Quelquesunes, il est vrai, se sont ralliées à nous, se sont faites nos compagnes et nos esclaves. Assez mal leur en a pris, car Dieu sait si nous abusons sur elles de notre pouvoir, et si nous leur faisons payer cher l’espèce de protection que nous daignons leur accorder. Mais à ce prix du moins elles échappent à la destruction totale qui anéantira lût ou tard les races rebelles. Toujours est-il qu’en l’absence de l’Homme les animaux domestiques vivraient fort bien à l’état sauvage, comme y vivaient leurs ancêtres avant d’avoir été réduits en domesticité, comme y vivent encore leurs congénères là où notre civilisation ne s’est pas établie. Mais supposons un moment l’Homme tombé du ciel sur une terre déserte, j’entends absolument vide d’animaux. Que fût-il devenu? Il eut vécu sans doute, en empruntant ses aliments, ses vêtements, ses abris, ses instruments aux végétaux et aux minéraux; mais privé d’abord du stimulant de la lutte contre scs ennemis, ensuite du secours de ses auxiliaires, il eût langui éternellement peut-être dans l’atonie et la stupidité; scs instincts n’eussent pas suppléé à l’atrophie de son intelligence. Il n’eût été ni chasseur ni pasteur. Eût-il été cultivateur? Cela est au moins douteux. En tout cas, sa culture fût demeurée bien élémentaire et bien restreinte, puisqu’il eût été obligé de faire seul tout le travail, et qu’avec la chétive nourriture végétale dont il lui eût fallu se contenter, ses forces physiques se fussent tout
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aussi peu développées que son entendement. Et puis sans auxiliaires point de loisirs, sans loisirs point de rêveries, do méditations, d’observations.... Mais ceci nous conduit à considérer les premiers rapports de l’Homme et des animaux , c’est-à-dire à aborder la partie historique et descriptive de notre étude sur l'Homme et la Bête.
Tctc du Gibbon hoolock.