CHAPITRE VH
tant cette différence, à l’avantage du Cheval, que celuici est essentiellement apte à la domestication , tandis que l’Éléphant, comme nous l’avons vu plus haut, n’est, au pouvoir de l’Homme, qu’un captif plus ou moins accoutumé à sa condition, jamais complètement soumis et rallié. Il est vrai qu’il se dresse et s’instruit aisément; avec de la persévérance et de l’habileté, on parvient à lui faire exécuter des travaux et des exercices variés, et souvent très-surprenants; maison réussit aussi bien, sinon mieux, avec le Cheval, quoique celui-ci manque du précieux instrument dont la nature a pourvu son émule, et que là où celui-ci travaille tout naturellement et sans efforts avec sa trompe, le Cheval doive s’ingénier pour se servir de sa bouche ou de son pied. Il n’est guère, au surplus, d'animaux auxquels, si l’on veut en prendre la peine, on ne puisse donner en ce genre une instruction plus ou moins étendue et variée. Personne n’a jamais prétendu, que je sache, faire passer le Lièvre, le Lapin, le Rat pour des animaux doués d’une grande intelligence. Cependant, on a vu dans les foires des Lièvres qui faisaient l’exercice, des Lapins qui battaient le tambour et tiraient des coups de pistolet, et des Rats qui jouaient la comédie. Des résultats plus extraordinaires encore ont été obtenus avec des Oiseaux : Serins, Moineaux, Chardonnerets, etc.
La pratique de ces talents île société n’exige donc, en réalité, qu’un entendement assez médiocre , et prouve plus en faveur du maître que de l’élève. C’est à d’autres signes que se reconnaît chez les animaux la véritable intelligence. Elle se manifeste notamment par le souvenir
qu'ils gardent du passé et par le profit qu’ils en tirent pour leur conduite ultérieure. Or l’Éléphant est si peu favorisé sous ce rapport, qu’il tombe facilement deux fois dans le même piège ; ce qui est le propre des animaux les plus stupides. En outre, un Éléphant femelle, à l’état sauvage, ne distingue point son petit de celui des autres, et se laisse indifféremment teter par tous les jeunes de la troupe.
Les qualités morales de l’Eléphant n’ont pas été moins surfaites que ses facultés intellectuelles. Il n’est pas de raisonnement profond, de noble sentiment, de vertu qu’on ne lui ait attribués; et dans les temps modernes , comme dans l’antiquité, il a eu le privilège de servir de thème aux histoires les plus extraordinaires. Selon Pline le naturaliste, les Éléphants ont un si grand respectde l’honneur, que celui qui a conscience d’en avoir méconnu les lois ne tarde pas à prendre la vie en dégoût, et à recourir au suicide. A l’appui de cette assertion, le candide écrivain raconte sérieusement ceci : « Antiochus voulant sonder un gué, l’Éléphant Ajax, qui jusque alors avait toujours marché à la tête de ses compagnons, refusa d’entrer dans le fleuve. Le prince publia alors que celui (l’Éléphant, bien entendu) qui passerait deviendrait le chef de la troupe. L’Éléphant Patrocle osa le faire; en récompense de quoi Antiochus lui donna des colliers d’argent, sorte de parure qui plaît beaucoup à ces animaux, et le revêtit de tous les insignes du commandement. L’autre, noté d’infamie, préféra la mort au déshonneur et se laissa mourir de faim. » De nos jours, sans doute, il se fût brûlé la cervelle. « En effet, continue Pline, ces animaux