CHAPITRE VIII
Il n’en faut pas davantage pour que tous les auteurs, se répétant les uns les autres, déclarent le Gorilleabsolument intraitable, insensible à toute séduction comme à toute intimidation. « Le naturel sauvage de cet animal, dit M. Ford ', s’est bien révélé par la fureur implacable d’un petit qui a été amené ici (à Philadelphie). 11 avait été pris très-jeune et élevé pendant quatre mois; plusieurs moyens avaient été employés pour l’apprivoiser, mais il resta incorrigible au point qu’il me mordit une heure avant do mourir. » M. duChaillu raconte aussi ses vaines tentatives pour apprivoiser de jeunes Gorilles, et il conclut ainsi : « Je crois que le Gorille adulte est tout à fait indomptable. J’ignore, dans tous les cas, comment l’expérience pourrait en être faite, car il me parait impossible qu’on prenne jamais un Gorille adulte vivant , puisque le Chimpanzé adulte, beaucoup moins féroce, n’a jamais pu être capturé. Quant aux petits Gorilles, à l’exception peut-être de celui qui a été pris à la mamelle (et c’était une femelle) , le lecteur a pu voir que pendant le peu de temps qu’ils sont restés avec moi jusqu’à leur mort mes traitements, doux ou rudes, n’ont pu vaincre la férocité native et la méchanceté tenace de ces petits monstres. Le sentiment de leur captivité les aigrit sans cesse, comme mes jeunes sujets l’ont prouvé ; ils refusent toute nourriture, excepté les fruits de leurs forêts natales ; ils mordent, ils déchirent avec leurs dents et leurs griffes celui même qui pourvoit attentivement à leurs besoins ; enfin, ils meurent sans
1 Cité par M. Th. II. Huxley, clans son livre, De la pince de l'Homme dans la Nature, traduit par le D' Daily, I vol. in-8”, Paris, 18118.
DOMESTICATION DES GRANDS SINGES. U9
maladie apparente , et sans autre cause probable que la rage toujours nouvelle d’une nature qui ne peut souffrir ni la captivité ni la présence de l’Homme.’ »
Ce passage donne lieu à quelques remarques, qui sans doute n'auront pas échappé au lecteur. D’abord, M. du Chaillu reconnaît que la femelle du Gorille, prise dans le premier Age, serait peut-être susceptible d’être apprivoisée. Mais ce qui me frappe surtout dans son jugement sur le Gorille, c’est l’épithète de monstre, appliquée à un animal qu’on enchaîne et qu’on incarcère après avoir fusillé son père et sa mère, et qui se laisse mourir de faim, de douleur ou de rage, ne pouvant « souffrir ni la captivité ni la présence de l’Hoinme. » Quel nom cet animal, s'il pouvait parler, donnerait-il donc à son tyran, à son bourreau, à celui qui sans provocation, sans utilité, sans autre mobile qu’un vaine curiosité , un sot orgueil et une manie insensée de meurtre et de destruction, s’en va relancer dans leurs retraites et égorger à plaisir des êtres qui ne demandent qu’à vivre libres et tranquilles, et qui ne lui ont fait ni ne lui feraient jamais aucun mal? Ce que M. du Chaillu et les autres voyageurs nous apprennent du Gorille , de sa fhrouche énergie, de son horreur de la servitude et de son implacable ressentiment contro ses persécuteurs, ne m’inspire , quant à moi, qu’une trèsgrande estime pour ce prétendu monstre. Il n’est pas fait pour l’esclavage; soit. Qu’on renonce donc à l’apprivoiser, et que M. V. Meunier en prenne son parti : ce
* Voyages et Aventures dans l’Afrique équatoriale, I vol. grand in-8“; Paris, 1863.