CHAPITRE
substances inertes, façonnées en grossières images, deviennent les objets de sa vénération et représentent à scs veux la divinité. Les mêmes êtres que dans la vie ordinaire il ne se fait nul scrupule de détruire, d’asservir, de malmener, lui apparaissent à certains moments comme les arbitres de sa destinée; il leur adresse des prières et leur offre des sacrifices.
Ce qui confond surtout d’étonnement, c’est de voir le fétichisme sous ses diverses formes, et en particulier la zoolâlrie , s’établir et se perpétuer non-seulement parmi des tribus sauvages et stupides, mais chez des peuples parvenus à un degré élevé de civilisation, comme chez les anciens Égyptiens, et aujourd’hui encore chez les Hindous, ün a bien dit que le culte des animaux n’était dans les religions de l’Inde et de l’Egypte, comme celui des images dans d’autres religions beaucoup plus épurées, qu’un symbolisme; que les vœux, les hommages, les sacrifices ne s’adressaient pas réellement à l’animal sacré, mais au dieu ou au génie dont il était l’emblème. Mais il s’en faut de beaucoup que cette explication soit applicable à tous les cas de zoolàtric qu’on a observés, soit dans le passé, soit dans le présent. Que les prêtres, les initiateurs et les initiés, les sorciers et les devins qui se sont faits les promoteurs et les gardiens des superstitions idolàtriques ; que même chez les nations adonnées à ces superstitions les hommes ayant quelque culture intellectuelle n'en aient adopté que le côté symbolique, cela est possible. On peut même aller plus loin, et supposer que ces personnages ne se souciaient guère plus des dieux eux-mêmes que de leurs prétendues incarna-
tions. Mais il est certain que la foule ignorante prenait les choses au pied de la lettre, et pour elle le vrai dieu, le manitou, l'être puissant dont elle redoute la colère et dont elle implore la faveur, c’est bien l'animal, le végétal, l’objet matériel qu’elle a devant les yeux, et non une entité métaphysique représentée ou symbolisée par cet objet.
Il faut convenir du reste que, de tous les fétichismes, le culte des animaux est le plus excusable et le moins absurde. Et même, m’accusera-t-on d’énoncer un paradoxe si j’ose dire qu’au fond, et à la considérer dans son principe, la zoolâtrie n’est, après tout, que l'application assez logique d’un système soi-disant philosophique dont j’ai déjà parlé 1 . Il est curieux de voir comme, en cette matière, ainsi qu’en beaucoup d’autres, les extrêmes se touchent.
Rien sans doute, au premier abord, ne semble plus éloigné du spiritualisme moderne et de ce que le christianisme enseigne relativement à la nature de Dieu, à la création et au gouvernement de l’univers, que les superstitions grossières des peuples qui ont pris pour objets de leur vénération des animaux choisis souvent parmi les plus vils et les plus stupides. Mais reportons-nous aux opinions que Descartes, Malebranche et d’autres philosophes ont professées sur l’âme des bêtes, et nous retrouverons, sinon dans les écrits des maîtres de l’école, au moins dans ceux de quelques-uns de leurs disciples, des idées qui pourraient être invoquées pour justifier la zoolàtrie.
1 Voy. Introduction, III.