‹ L'homme et la bêteChapitre 91 sur 232 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

maux en tête des armées fut plutôt la conséquence que l’origine de la consécration, et que les Égyptiens marchant contre leurs ennemis durent se mettre sous la sauvegarde des animaux symboliques'. 11 se pourrait très-bien en effet que, dans l’origine les images dont il s’agit n’eussent eu aucune signilication symbolique; qu’ils ne servissent, comme chez nous la couleur et la forme des guidons, qu’à distinguer les uns des autres les différents corps de l’armée, et que les Égyptiens n’y eussent attaché une idée religieuse qu’à la suite de triomphes obtenus sous leur conduite.

M. J. Henry se prononce du reste en faveur de l’opinion, fort répandue, qui veut que les Égyptiens aient été conduits à la zoolâtrie par des considérations utilitaires, et n’aient divinisé que les animaux dont ils recevaient ou croyaient recevoir des services; ce qui ne l’empôche pas d’afürmcr que môme parmi le vulgaire égyptien de la première époque « c’était toujours la Divinité elle-môme qui était l’objet réel des vœux, sous le symbolisme des animaux qui lui étaient consacrés, » et que « pendant la plus grande partie de la durée du culte national ces objets ( les animaux et les astres) ne furent pas plus entourés d une véritable adoration, dans le sens que nous attachons à ce mot, que ne le sont dans notre liturgie les images de certains animaux dont le culte chrétien a conservé le symbolisme (le Serpent, symbole de la chute de l’Homme, et l’Agneau, symbole de sa rédemption; la

1 L'Égypte pharaonique, ou Histoire des institutions des Égyptiens sous leurs rois nationaux : 2 vol. in-8°, Paris, 1816.

Colombe, symbole du Saint-Esprit; le Bœuf, l’Aigle, le Lion, symboles des évangélistes Luc, Mathieu et Marc)'. Il y a là, ce semble, une contradiction ; car si les animaux étaient vénérés à cause de leur utilité, c’est à eux directement que devaient s'adresser les vœux et les hommages; et si le culte qu’on leur rendait n’était que symbolique, la question d’utilité directe et immédiate n’y devait être pour rien.

Toutefois, il ne serait pas impossible de concilier ces

Lion.

deux manières de voir, en apparence exclusives l’une de l’autre, par une supposition que j'ai déjà indiquée, et qui s’accorde parfaitement avec ce que l’on sait de l’origine et de la raison d’être des prescriptions imposées aux peuples primitifs par les législateurs qui se donnaient comme les mandataires et les interprètes de la Divinité. On sait en effet que chez la plupart de ces peuples, particuliè-

L'Èqypte phaioniquc, etc.

C11APITRK II.

rement en Orient, la loi était revêtue d’un caractère sacré. Elle entrait dans les moindres détails de la vie publique et de la vie privée; elle réglait les mœurs, les coutumes, le travail elle repos, les fêtes, la manière de se vêtir, l’alimentation; et chacune de ses dispositions était présentée comme l’expression de la volonté divine exprimée par le législateur. C’est ainsi qu’un grand nombre d’usages n’ayant au fond d’autre but que l'utilité publique, l’hygiène ou seulement la propreté passèrent chez ces peuples à l’état de rites religieux. Il n’est donc nullement invraisemblable d’admettre que les législateurs sacrés, ayant constaté les services que rendaient certaines espèces de quadrupèdes, d’Oiseaux, de Reptiles et d’insectes, jugèrent à propos de les placer sous la haute protection du dogme, d’inventer au besoin des fables pour justifier le respect dont ils voulaient les entourer, et de les représenter comme des emblèmes vivants ou des incarnations des divinités nationales. Cette hypothèse fait aisément comprendre pourquoi la plupart des ethnographes ont vu dans la religion égyptienne tantôt le côté utilitaire seul, tantôt le côté symbolique. La vérité est qu’elle se composait de ces deux éléments réunis. C’est ce qui ressort, du reste, assez clairement des indications sommaires consignées par M. J. Henry dans son Egypte pharaonique.

« Toutes les bêtes, dit cet auteur, fuient à l’approche de l'Homme, ou redoutent sa société. Quelques-unes seulement semblent appelées à recevoir de sa main leur nourriture. Le Bœuf, qui à la force réunit la patience et la mansuétude, supporte une grande partie de la fatigue qui doit assurer la fertilité de la terre. Il dut être le pre-

LES ANIMAUX- DIEl'X EN ÉGYPTE.

mier des animaux réputés sacrés. Mais le Bœuf n'était pas indispensable à l’Égypte pour la culture de ses dépôts de limon; la sanctification de cet animal n’est donc pas, à ce titre, originaire de ce pays. Aussi Manethon ne laisse pas ignorer que ce fut sous le second roi de la deuxième dynastie que cette idolâtrie s’introduisit en Égypte. Deux villes l’accueillirent particulièrement : Memphis, qui reçut le Taureau sacré sous le nom A' À pis; Héliopolis, qui lui donna le nom de Mue vis. Une troisième ville, Hermontliis, l’adopta plus tard sous le nom d’Onuphis. Une fois admis dans les temples, le Bœuf, type de la force physique, devint le symbole du dieu fort et puissant, et c’est en cette qualité qu’il commença à recevoir des honneurs auxquels le mythe d’Osiris vint par la suite mettre le comble.

u D’autres animaux devaient, à raison des avantages qu’en retire l’Homme, s’attirer aussi une considération religieuse. Les Rats sont un des fléaux de l’Égvpte après la retraite de l’inondation; le Chat leur fait la guerre; l’Aspic fait à l’Homme des blessures mortelles; le Chat d’après Diodore) détruit aussi ces Reptiles : le Chat fut donc sanctifié, comme créé par la Providence pour délivrer l’Homme de ces dangereux ennemis, et l’Égvple entière le révéra en le consacrant à la I.une. Le Chien reçut aussi des honneurs religieux , à raison des qualités qui rendent sa domesticité précieuse. Le Chacal lui-même, ce type de l’espèce canine, devint le gardien de l'horizon, le compagnon inséparable d’Anubis. Des Reptiles dangereux se montraient en différentes parties de l’Égypte; des Insectes ravageaient les terres après les semailles; deux

CHAI ITRE II.

Oiseaux en détruisant ees Reptiles et ces Insectes se constituaient les bienfaiteurs du pays : l’Ibis etl’Épervier reçurent le caractère d'Oiseaux sacrés. Nous ignorons quel rôle ont pu jouer, dans l’intérêt général , trois Poissons révérés aussi par l'Égypte entière : l’Oxyrinchus, le Pbagre et le Lépidote (ou Lépidope?)* ; la raison allégorique seule nous est parvenue; mais cette allégorie, dont nous ne pouvons percer le voile, nous montre ces trois symboles comme d’une origine relativement moins ancienne, puisqu’elle se rapporte au mythe d’Osiris.

« Outre ces animaux, qui étaient sacrés pour tous les Égyptiens, et que la théologie constitue en symboles divins en les consacrant spécialement à certaines divinités, il en était quelques autres qui n’étaient vénérés que dans quelques localités, parce que ces localités en retiraient une utilité immédiate et particulière. Ainsi l’Ichneumon en détruisant les œufs du Crocodile empêche la trop grande multiplication de ce redoutable amphibie, abondant principalement dans le nome héracléotique : l’Ichneumon fut pour les habitants de cette province un animal sacré, tandis que pour eux le Crocodile y était l'emblème de Typhon. Par contre, les travaux de Ménès en jetant une dérivation du Nil dans le Fayoum avaient converti en une contrée fertile cet aride bassin : le Crocodile y était

1 M. J. Itenry parle ailleurs d’un quatrième Poisson sacré, le Joël, « dont une immense quantité fut trouvée embaumée à Kous du temps d'Abd-Allatif, qui lui donne le nom de Sille. Comme ce petit Poisson, dit i. Henry, ne parait en Égypte qu'avec l'inondation, il serait possible qu'il eût été tout à la fois le sy mbole de l'inondation et celui de la ville de Kous. »

arrivéavec les eaux de ce fleuve : ce Reptile, devenu ainsi le symbole de la fertilité introduite dans cette province, devait en être naturellement l’animal sacré : il le fut, et de cette dissidence de sentiment au sujet du même animal entre deux nomes voisins naissaient des querelles perpétuelles et de sanglants confits'. »

• Ou vr. cité, t. T r , chap. V.

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