MUSICIENS DES BA-GOBO
D'après une photographie.
leusement leurs outils et leurs cabanes, de manière à passionner les anthropologistes 1 .
A l'époque de la Madeleine, celle que les préhistoriens citent le plus fréquemment pour ses productions d'art, les éléments géométriques de l'ornement sont encore assez frustes. Les grands progrès commencent à se manifester avec l'époque du bronze.
1. De Clercq, Ethnographie de la A ' ouvelle-Guinée hollandaise.
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Parmi les instruments que l'on trouve dans les fouilles des demeures primitives et qui subsistent encore chez les attardés, il en est plusieurs qui leur permettaient de charmer leurs loisirs par la musique, accompagnée du rythme des mouvements corporels et des pas, mais on n'a trouvé dans les grottes qu'un seul instrument musical proprement dit, le sifflet 1 . Encore pour les origines de cet art, nous avons à remonter jusqu'au monde des oiseaux, dont quelques-uns sont si merveilleusement doués pour le chant, et dont plusieurs genres au moins, entre autres diverses espèces de grues, pratiquent fort gracieusement la danse. Nous savons que maints animaux sont très sensibles à la musique sous ses diverses formes, même de simple mesure, et que plus d'un prisonnier a pu, de cette manière, charmer des araignées, des rats, d'autres compagnons de sa captivité. Par les douces modulations de la voix, du sifflet et les instruments à vent, l'homme attire les serpents et les fait se balancer rythmiquement sur la queue. La bruyante musique militaire entraîne les chevaux comme les hommes, et, d'après les Mongols, un violoniste qui tire de son instrument des sons plaintifs fait couler des larmes de l'œil du chameau 2 . Les Dayak de Bornéo, très méprisés de leurs voisins musulmans, ont un sens de la musique très développé.
Nulle légende n'est plus Araie que celle d'Orphée, dont la lyre évoque les fauves hors de leurs retraites, les change en fraternels compagnons des hommes, et va jusqu'à faire surgir la vie dormante de la pierre pour façonner les blocs en murailles qui, d'elles-mêmes, se juxtaposent et s'érigent en cités. Orphée est bien une personnification de l'art aux âges préhistoriques, et nous pouvons attester en toute certitude que sa lyre a plus fait pour les progrès du genre humain que la massue d'Hercule.
Nous ne savons point ce qui reste de ces époques lointaines, mais on ne saurait douter que les airs siffles par le paysan menant ses bêtes à l'abreuvoir et la plupart des rythmes de campagne auxquels on adapte de nouvelles paroles, de siècle en siècle, de pays en pays, sont un héritage des temps antérieurs à l'histoire. Et que sont les chants, sinon les modérateurs des passions, les ordonnateurs de la vie journalière, les régulateurs de la pensée et des actes? Avec la danse,
. 1. Ch. Letourneau, Évolution littéraire, p. 308. — 2. James Gïlmour, Mongolia
la pantomime, les contes aux formes traditionnelles, les chants furent partout le commencement de la littérature; par eux, l'humanité fut initiée aux arts.
Depuis les premiers âges, la musique, dont les progrès ont été si merveilleux dans l'expression des sentiments et dans l'évocation de l'idéal humain, a pourtant beaucoup perdu comme adjuvant du travail dans toutes les occupations ordinaires de la vie. A peine si l'on chante encore çà et là pour quelques travaux de force, tels que le virage du cabestan, à bord des grands navires, ou le pétrissage du pain en quelques boulangeries de province ; presque partout, le rythme des pistons, des bielles et des roues a remplacé le chant de l'homme, le jeu de la flûte ou du violon. La femme ne chante plus en tournant son fuseau : le ronflement des machines couvrirait maintenant sa voix dans le bruit de la filature, et dans l'atelier silencieux, rien ne doit « distraire » l'ouvrière courbée sur sa tâche. ,
Autrefois, les opérations douloureuses étaient accompagnées d'une cantilène qui endormait la souffrance : le tatouage, la circoncision, l'infibulation faisaient moins souffrir le patient, grâce à la douceur des voix cadencées \ et, pendant les cérémonies funéraires, les lamentations rythmées des pleureuses, s'élevant et s'abaissant tour à tour, berçaient et calmaient le désespoir ou l'amertume du deuil. Souvent la musique ne servait qu'à endormir la pensée, à changer 1 état conscient de l'homme en une vague inconscience, ne laissant que la douce impression de vivre. C'est ainsi que, pendant des heures, le nègre bat son tamtam ou sa marimba. L'indigène avertissait ainsi ses amis lointains ; il s'entretenait avec eux, sachant que le coup de son tambour était compris là-bas, par un camarade ou par son amoureuse*.
Lorsque les missionnaires jésuites, profonds connaisseurs du cœur humain, remontaient ou descendaient les fleuves de l'Amérique, ils chantaient constamment, à la cadence des rameurs, leurs hymnes les plus véhéments et les plus harmonieux, dans l'espérance que les Indiens, cachés 'dans les fourrés de la rive, seraient touchés par le charme de leurs voix : l'œuvre de conversion qui aboutit à la fondation de la communauté théocralique du Paraguay commença par des chants que renvoyait de grève en grève l'écho des solitudes fluviales. Et depuis
1. Karl Bûcher, Arbeit und Rythmus. — 2. E. de Habich, Vias del Pacîfico al Mararion.
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cette époque, combien de voyageurs, que leurs armes perfectionnées n'eussent pas sauvés, ont-ils dû la vie à leur boîte à musique, à leur accordéon ou même à leur simple guimbarde 1 !
Wo man singt, da lass dich ruhig nieder, Bdse Menschen haben keine Lieder 2 .
Quand les nègres esclaves eurent été transportés dans les plantations américaines, amenés de toutes les parties de l'Afrique, et parlant les idiomes les plus divers, ils perdirent bientôt l'usage des accenls maternels, et même entre eux. ils furent obligés d'employer la langue de leurs maîtres; de même, ils se trouvèrent sans voix dans leurs rapports avec les indigènes du Nouveau Monde, aux lieux où ceux-ci n'avaient pas été entièrement exterminés. La haine, l'horreur même séparèrent les représentants des deux races, noire et rouge ; entre opprimés, les rancœurs naissent facilement : on aime à se venger des outrages du puissant sur le compagnon de souffrance. Néanmoins, une réconciliation inconsciente se fit en mainte contrée d'Amérique entre les deux races, grâce à la musique. En dépit de l'aversion d'homme à homme, les instruments africains se répandirent en peu d'années jusque dans les peuplades perdues en apparence au milieu des selves primitives; de proche en proche, le tam-tam et la marimba avaient réconcilié les hommes que la différence de peau, plus encore que la guerre, avaient fait s'entre-haïr. Les ladinos du Guatemala, que l'on étonnerait fort en leur disant que le jeu de l'instrument leur fut enseigné par des noirs méprisés, ne jouent pas moins éperdument que les nègres du Congo, quoique avec une physionomie moins heureuse. « Le génie artistique, nous dit Gobineau, est né de l'hymen des blancs avec les noirs ».
Mais, ainsi que nous le démontre l'économiste Karl Bûcher dans son mémoire sur le « Travail et le Rythme », la musique, la danse ont fait bien plus encore : en rythmant le travail, elles ont entraîné le travailleur, elles l'ont encouragé à bien faire, elles lui ont donné la gaieté créatrice qui renouvelle incessamment l'initiative et l'énergie. C'est comme facteur économique surtout que le rythme musical eut de
1. Jacques Arago, Voyages d'un aveugle autour du inonde. — 2. Adaptation populaire d'un poème de Seume, 1804 : « Arrête-toi sans peur où t'accueillent des chants. A l'unisson des voix, il n'est point de méchants. »
1'imporlance dans l'histoire de la civilisation. Qu'on en juge par les survivances dans les travaux de formes primitives, en ce siècle de machines, où l'ouvrier devient le serviteur du bois et du métal au lieu de leur commander. Le bon travailleur accomplit toujours sa besogne