‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 132 sur 338 · MUSICIENS SOUDANAIS · texte numérisé non relu

MUSICIENS SOUDANAIS

avec rythme et mesure. Le forgeron prend sa joie à laisser tomber cl retomber en cadence son marteau sur l'enclume; le menuisier plante ses clous et rabote ses planches à temps égaux : le tonnelier fait résonner ses barriques comme des tambours, le boulanger pousse son « ban » à intervalles rythmés.

222 l'homme et la terre. — - peuples attardés

Déjà l'homme isolé s'excite au travail et s'enivre par le son mesuré, régulier de son outil ; même le bruit léger, presque imperceptible que font les aiguilles à tricoter et jusqu'au mouvement d'un objet silencieux, mais brillant, suffisent pour donner de l'animation au travail/ pour en faire une fonction normale de la vie.

Combien plus grand est l'effet du rythme, quand plusieurs personnes, unies pour une besogne solidaire, ajoutent au bruit mesuré les sons de leurs instruments de travail. Alors, nul parmi les ouvriers ne peut se soustraire à l'effort commun ; les muscles se rendent par l'appel même de la cadence ; on travaille ensemble et l'on ne peut se reposer qu'ensemble. Les paveurs accordent toujours les alternances de leurs pilons de fer ou de bois, et c'est par une assimilation des plus naturelles qu'ils leur donnent le nom de « demoiselles » comme s'ils se balançaient avec de belles filles sur le pavé retentissant. Et les batteurs en grange, que bientôt on n'entendra plus, même dans les coins les plus écartés de l'Europe, n'avaient-ils pas imaginé, dans la succession de leurs coups de fléau, toujours trois par trois, un accord des plus doux à l'oreille, se mariant admirablement avec tous les autres bruits de la nature, et, surtout dans le Midi, avec le chant des cigales?

Sur les rivières, sur l'Océan, les rameurs plongent leurs avirons et les retirent de l'eau en un parfait ensemble, réglé par les mouvements de celui qui tient la barre, et, sur les navires, les hâleurs de câbles, les vireurs de cabestan unissent l'effet harmonique des voix à l'effort solidaire des muscles pour doubler leur force collective. Les cris, les soupirs, les sons brefs et les notes filées alternent et se succèdent harmonieusement, parfois se développent même en véritables chants. Actuellement, les cultivateurs de la terre, en Orient, bêchent ou piochent le sol par bandes et se servent de leur outil suivant une mesure que réglaient autrefois la flûte et le tambour, le chant ou la danse d'une jeune fille, dans les époques de liberté joyeuse, ou bien le fouet, le bâton, la courbache, aux âges des oppressions assyriennes ou pharaoniques.

Enfin, on mesure la marche du soldat par la chute du pas, le balancement du corps, le jeu alternatif des muscles : c'est un proverbe militaire souvent mis à l'épreuve, que les soldats gagnent les batailles non par leurs armes, mais par leurs jambes. On sait aussi que les animaux porteurs de sonnailles sont beaucoup plus résistants

à la fatigue que les autres : la musique du cuivre qui résonne les aide au travail autant que la fierté d'avoir été choisis par l'homme comme conducteurs de troupeaux ou d'attelages; l'âne qui tintinnabule au-devant des chevaux est, lui aussi, quelque peu un Tyrtée. Ainsi l'on constate partout l'influence heureuse de ce pouls du travail donné par la mesure, les sons alternants et la musique.

Et, par les voies inconscientes de la vie, cette cadence est déterminée sans doute par un autre pouls, le rythme artériel, le battement du cœur qui met en activité l'organisme comme le vaet-vient du piston dans la machine à vapeur.

Cliché du Qlobug.

Le primitif appliquait malais de l'île pagaï et ses ornements festies aussi l'art à sa propre

personne. Il existe des peuplades qui ne portent point de vêtements, mais on n'en a jamais rencontré qui n'aient pas souci d'orner leur corps : si l'humanité comprit çà et là des êtres isolés qui n'aient point cherché à s'embellir, c'est évidemment parmi les maudits et les désespérés. Mais dans la vie habituelle, autrefois comme aujourd'hui, l'homme essaya toujours de plaire ou du moins de se complaire.

Il ne possède pas en son propre organisme des ressources semblables à celles de l'animal, oiseau, reptile ou quadrupède, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillantes pendant la période de l'amour. Les regards joyeux, le charme du sourire, l'air de force et de santé ne lui suffisent pas : il lui faut encore des parures, des ornements extérieurs; certainement, les primitifs ont un souci au moins aussi grand de l'embellissement de leur personne que les fats de la société civilisée; I 12*

il leur arrive souvent de passer de longues heures à soigner l'édifice de leur chevelure, et la mode pour le choix des plumes, des épines, des graines, des verroteries,' des étoffes qui brilleront sur leur corps les passionne souvent bien plus que la chasse ou la guerre.

Avec quelle fierté naïve s'étale et se déploie le sauvage pour montrer dans tout leur éclat les belles couleurs, vives et contrastées, dont ses membres sont revêtus! Les terres graisseuses, les argiles, les ocres, et, dans les régions tropicales, surtout l'Amérique du Sud, les fruits qui teignent le corps, tels le génipa et le roucou, sont, parmi les objets de trafic, les plus recherchés.

Les ornements et les peintures ne diffèrent pas seulement avec les matériaux que fournissent certains pays, mais aussi suivant la forme des chevelures et la couleur des visages : les artistes jugent avec une coquetterie savante de l'effet produit par leurs artifices.

Aux moyens extérieurs de se rendre beaux, ou. suivant les occasions, formidables d'aspect, les primitifs ajoutaient et ajoutent encore, en maintes contrées, les marques indélébiles du corps, blessures, entailles, scarifications ou suppression de membres, tatouages, peintures et dessins. Le désir de plaire ou de terrifier ne fut pas la seule raison de ces souffrances volontaires, de ces tortures même et de ces mutilations : la plupart des tribus et, dans ces tribus, chaque personne avaient également à préciser leur individualité, à revendiquer leurs origines, à proclamer leur gloire, à dire leurs ambitions, à s'éterniser dans la mémoire des siècles.

L'homme policé de nos jours a son passeport, son livret ou ses insi-

Cliché du Qldbus-

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