COMMERCE, LITTÉRATURE
et la libre communication de la pensée. Les Akkadiens, ces Touraniens qui fondèrent les premières cités dans la basse plaine de la Mésopotamie, y gravaient déjà leurs inscriplions soixante-dix siècles avant nous. La légende du déluge, telle que la raconte Bérose, témoigne du respect que les Babyloniens professaient déjà pour les livres aux Origines de l'histoire. La première recommandation faite à Zisuthros en prévision du grand cataclysme fut de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui avait été consigné par écrit et de l'enfouir sous la ville du Soleil, Sippara. Tandis que la même légende de l'inondation universelle, reproduite par les Hébreux, ne mentionne que les précautions nécessaires pour la perpétuation des espèces animales, le récit de Bérose signale avant tout la sollicitude du Dieu sauveteur pour la préservation des trésors de la pensée. Du reste, le mythe de la création même impliquait chez les Babyloniens la naissance des livres comme nécessaire à celle de l'homme: Eridu fut bâtio dans toute sa belle ordonnance de richesse, c'est-à-dire avec ses observa loi res et ses recueils de tablettes avant que la « graine d'humanité n'y 'fût semée » 1 . Si longue avait été la période de développement scientifique avant les temps où l'histoire commence à se préciser pour nous que l'on ne pouvait alors s'imaginer une époque antérieure à celle des livres. Chaque cité rivalisait d'orgueil comme centre littéraire. Uruk ou VVarka en Chaldéc — l'Erekh de la Bible et l'Orchoé des géographes grecs — fut aussi, comme Sippara, une «ville des livres» ; Chargina avait fondé une bibliothèque à Nippur : c'est là qu'Assurbanipal fit copier la plupart des texfes destinés aux annales du palais de Ninive, et dont le contenu couvrirait dans le format in-quarto dés livres modernes plus de 5oo volumes de 5oq pages 5 . Aussi loin qu'on remonte dans le passé, les documente indiquent pour l'origine de l'écriture des temps plus anciens, et les savants attendent avec confiance le jour où les antiques bibliothèques de la Potamie auront été suffisamment explorées et compulsées pour que l'histoire de ces contrées leur soit connue cinquante siècles avant nous, clans tous ses détails, et plus clairement que celle de la Grèce d'avant les guerres médiques, que celle de Rome d'avant Scipion 3 .
1. A. Loisy, Les Mythes babyloniens, p. 63, passim. — 2. Fr. Lenormant, Les premières Civilisations, , tome II ; — Hilprecht, Fouilles de Nippur; — E. Nys, Reçue de Droit international et de Législation comparée. — 3. Hugo Wiiickler, Die Vœlker Vorder-Asiens.
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La première forme des caractères tracés, estampés ou «raves sur les divers matériaux conservés clans les bibliothèques des cités chaldéennes fut certainement une reproduction idéelle des objets, analogue aux hiéroglyphes. Aussi longtemps que ce mode d'écriture servit pour la traduction des idées aux seuls individus, prêtres, fonctionnaires ou autres, appartenant à une même nation et parlant la même langue, il ne parut pas nécessaire d'en changer; mais on dut s'apercevoir bientôl que de peuple à peuple, d'Akkadiens à Sémites, la traduction des figures se faisait en chaque langue par des mots différents et que la reproduction parlée des noms propres et des formes liturgiques devenait par cela même impossible ; il fallut donc ajouter aux hiéroglyphes des signes complémentaires pour exprimer soit dés syllabes, soit des lettres, ou même substituer à l'ancienne écriture un nouveau mode de figuration entièrement syllabique ou alphabétique. Ce sont en effet des modifications qui s'introduisirent successivement dans les caractères chaldéens pendant les siècles postérieurs à la civilisation akkadienne, à travers les âges babylonniens, assyriens et persans.
Les matériaux employés comme tablettes et les modes d'écriture changèrent aussi pendant le cours du temps. Peut-être dessina-t-on ou peignit-on les lettres sur le bois; en tout cas, il fut un temps où on les imprimait sur l'argile fraîche, et Loftus trouva dans les fouilles d'Uruk deux tablettes portant la même inscription, l'une estampée, l'autre burinée 1 . C'est la dernière méthode qui l'emporta, et presque tous les documents écrits de ces époques anciennes que possèdent nos musées portent des caractères graves en forme de clous par des styles ayant mordu profondément dans la brique dure. Ici encore ce sont les matériaux qui déterminent le mode d'exécution : l'écriture des Babyloniens prit cette bizarre apparence cunéiforme parce que la brique était le seul objet commode que l'on eût sous la main et parce qu'il aurait été difficile d'y graver des courbes, l'entaille la plus commode à faire étant un trait ferme et droit s'arrêtant brusquement dans la pâte.
C'est par des merveilles de recherches, de savante industrie et d'ingéniosité que les Grotefend, les Rawlinson, les Oppert, les Smith et autres ont réussi à déchiffrer les inscriptions cunéiformes des Akkadiens et des Assyriens, des Mèdes et des Perses, et le mérite de ces
1. Loftus ; Fr. Kaulen, Assyrien und Babylonien, pp. 89 et 108.