‹ L'Homme et la Terre, 1905, tome 1Chapitre 40 sur 338 · HOMME DE LA TRIBU DES DANAKIL · texte numérisé non relu

HOMME DE LA TRIBU DES DANAKIL

mans — ont des chants pour vanter leur sobriété, comme les Européens modernes en ont pour glorifier la vie et la bonne chère : « Si la faim me presse, dit un héros arabe, si la faim me presse, je ne l'écoute pas, je la trompe, je l'oublie, je la promène, je la tue. » 1 Et le mourant s'écrie : « Je jeûnerai pour vous dans la mort comme je l'ai fait dans la vie. » *

De même, dans le Nouveau Monde, le Papago de la Sonora reste facilement sans boire deux, trois jours sous un soleil implacable. Et pourtant, malgré les tables savantes des médecins qui dosent la quantité d'azote, de carbone et d'eau prétendument indispensable à tout organisme humain, Bédouins et Papagos sont d'une force et d'une adresse étonnantes. Les Papagos sont des coureurs prodigieux : en jouant au kachànekon, c'est-à-dire à la « balle au pied », il leur arrive de courir après la boule de 5o à 65 kilomètres dans leur après-midi a .

Le caractère nu, monotone des paysages, rochers, argiles ou sables gris, interrompus par de rares oasis de verdure ou n'offrant que des brousses, des herbes rares, doit se retrouver aussi dans la nature intellectuelle et morale des peuplades qui habitent ces contrées de sécheresse et de chaleur. La vie ne peut que très faiblement changer dans ce milieu formidable et violent : les pensées, les mœurs restent presque identiques de siècle en siècle, très simples, sobres, précises, impéralives dans leur uniformité.

Mais dans les têtes échauffées par les traits d'un soleil ardent naissent facilement les colères et les fureurs. En ces contrées, les vengeances se poursuivent avec une rage féroce, et dans les grands mouvements nationaux, dans les guerres d'indépendance ou d'invasion, les naturels fanatisés poussent l'intrépidité jusqu'aux extrêmes limites du possible, même jusqu'à l'impossible, a-t-il pu sembler pendant certaines périodes de l'histoire, notamment à l'époque des premières invasions mahométanes et lors de la soudaine ruée des madhistes contre les envahisseurs anglais.

Le contraste absolu de ces régions sèches par l'atmosphère, arides par le sol, nous est fourni par les contrées où l'humidité de l'air et la surabondance des pluies rendent le séjour de l'homme presque

1. Schanfara, poème traduit par F. Fresnel. — 2. J.-G. Wetzstein, Reisebericht iiber Hauran und die Trachonen. — 3. Mac Gee, The American Anthropologist, octobre 1895.

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impraticable. A cet égard, la côte occidentale du Nouveau Monde offre des oppositions frappantes.

Tandis que certaines parties du littoral, ainsi la péninsule mexicaine de la Californie, c'est-à-dire le « Chaud Four », et les plages du Pérou méridional, n'ont guère pour habitants que des mineurs, des pêcheurs de perles, d'âpres commerçants en métal et en sels chimiques, les deux régions pluvieuses du nord et du sud, d'un côté le littoral de l'Alaska, de l'autre l'archipel des Chonos. sont restées également désertes, malgré la richesse forestière de la contrée, la fertilité naturelle du sol et l'excellence de porls bien abrités.

La ville de Juneau, qui, en dehors des lieux aurifères, alternativement envahis et délaissés par les prospecteurs et les mineurs, est, comme agglomération normale, la plus considérable des parages du nord, reste quand même un tout petit

centre industriel et administratif, quoiqu'elle soit devenue capitale de l'Alaska (igo3) et, surtout, que l'exploitation des mines, des forêts, et les pêcheries de saumons permettent de s'y enrichir rapidement, ce qui est la considération primaire aux yeux des Américains et de tant d" autres.

Au sortir du village de Sitka, bâti jadis pour les fonctionnaires russes et servant maintenant de comptoir à quelques traitants, toute excursion est tenue pour impossible. L'eau se répand en flaques- dans les inégalités du sol; même sur les pentes roides, les racines entremêlées des conifères retiennent l'eau de pluie qui gonfle les mousses comme d'énormes éponges; les gouttes tombent de branche en branche;

TYPE DE SOMALI

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les nappes liquides ruissellent sur les fûts des arbres; les rameaux brisés, gluants et à demi pourris jonchent le sol granitique et pourtant changé en boue coulante : que les averses pénètrent à travers les ramures ou que la buée remonte de la terre, on est toujours dans un bain d'eau ou de vapeurs. Les nuages qui s'abattent et les brouillards qui montent s'entremêlent incessamment et l'homme se trouve, pour ainsi dire, emprisonné dans l'élément fluide qui le trempe et le pénètre. En un pareil milieu, est-il étonnant que les résidants, fort rares, mènent une vie monotone, sans entrain juvénile? Leur grande préoccupation est de s'abriter.

En beaucoup de contrées que baignent constamment les ondées et les brouillards, l'homme n'a pu même s'établir à demeure, malgré les avantages qu'il pouvait en retirer : notamment, parmi d'autres terres de l'océan Indien, dans la grande île de Kerguelen, que l'on crut d'abord être la pointe avancée d'un continent austral. D'une surface évaluée à quatre ou cinq mille kilomètres carrés, elle offre des surfaces gazonnées qui pourraient être facilement mises en culture: des troupeaux, d'après l'expérience faite par le navigateur John lioss, y réussiraient aussi bien que dans les Falkland des mers américaines, situées sous une latitude plus rapprochée du pôle. La position géographique de Kerguelen — sous le 49 e degré — correspondant à celle de Paris, dans l'hémisphère septentrional, n'est point pour effrayer les voyageurs, et la température moyenne de l'île, d'environ !\ degrés centigrades, n'est autre que celle de Kristiania et de Moscou, villes dont le climat est très favorable à un vigoureux développement de l'homme. En outre, Kerguelen, qui possède d'excellents ports parfaitement abrités contre le formidable vent du nord-ouest, se trouve exactement à moitié chemin sur la ligne de navigation entre Le Cap et Melbourne : on comprend donc facilement que le gouvernement français ait tenu à s'assurer la possession d'une terre qui, si elle était utilisée, pourrait avoir une très grande importance clans l'économie générale de la planète; mais les marins, les baleiniers et les rares naturalistes qui ont visité Kerguelen pour y passer quelques mois, dans les pluies et les tempêtes, n'ont pas raconté leur séjour de manière à encourager les tentatives de colonisation, du moins sur les côtes occidentales, tournées vers l'éternel orage, entourées d'un brouillard intense; les albatros mêmes ne trouvent point à se nicher dans les rochers. Les

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hommes n'y vivent, bien malgré eux, qu'avec le désir de quitter au plus lot celte « terre de Désolation », ainsi dénommée par Cook en son voyage de 177O. Pour s'accommoder au climat, les insectes de l'île, notamment les mouches et le seul papillon indigène, ont perdu leurs ailes : celles-ci ne pourraient que les gêner, puisqu'ils se trouveraient emportés par le vent sans avoir eu le temps de les ouvrir \

îles kerguelen. — Panorama du Port-Gazelle, près de la cascade de la Pointe-Duck.

A, montagne, presqu'île, observatoire. — B, dépôt de vivres. — C, cap Ashfeld,

entrée du Port-Gazelle.

Pour des raisons analogues, maintes vallées tropicales, admirablement fertiles ou bien riches en métaux, restent abandonnées par l'homme ; il se refuse à vivre sous des pluies continuelles. Ainsi, les mines d'or très abondantes de Curavaya, sur le versant oriental des Andes péruviennes, ont dû être délaissées pendant tout le cours du dix-neuvième siècle par les prospecteurs espagnols, très âpres pour tant à la recherche des pépites. De même, les pentes andines de l'Ecuador, s'inclinant à l'est vers le sillon profond que parcourt l'Amazone, restent presque sans habitants, malgré la valeur de leurs gisements et la variété de leurs végétaux précieux.

Que de fois les aventuriers se sont-ils hasardés dans les ravins orientaux de la Sierra Nevada magdalénienne, entre Rio Hacha et Santa Maria, dans l'espoir d'y faire une ample récolte d'or! Mais les pluies qui tombent immanquablement chaque jour, formant par leur

1. Studer, Ausjlug auf der Insel Kerguelen, Berner Taschenbuch, 1881.

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buée un milieu favorable pour le développement des moustiques et d'autres insectes, buveurs de sang et porteurs de microbes, n'ont jamais manqué de faire perdre courage aux mineurs. D'ailleurs, il est certain que les ouvriers de demain, mieux outillés que ceux d'hier, mieux avertis au point de vue scientifique, plus habiles à combattre les fléaux, sauront s'établir triomphalement aux lieux mêmes d'où leurs devanciers se sont enfuis.

L'humidité du sol, en mainte contrée où l'humidité de l'air n'est pas suffisante pour empêcher le séjour de l'homme, met l'interdit sur le pays. C'est ainsi qu'en Irlande les quaking bogs ou « tourbières tremblantes » et, en tant de régions du Nouveau Monde, les tremendales et tembladeras sont évités avec soin par les voyageurs et ne peuvent être mis en culture qu'après un long assèchement du sol.

Récemment encore, l'intérieur de la grande île de Terre-Neuve était resté pays inconnu, bien que les villes et les villages se succèdent sur une partie du littoral, au bord des baies poissonneuses et des havres abrités. On comptait les aventuriers audacieux qui s'étaient hasardés à faire des voyages d'exploration d'une rive à l'autre, à travers les rochers, les petits lacs, les mares, les marais, et les fourrés de conifères nains, tellement entremêlés qu'il est impossible de marcher sur le sol : on ne peut cheminer que sur la forêt même, formant un lacis compact de branches inégales où le voyageur trouve péniblement son équilibre. Pour rendre la contrée accessible, il a fallu l'ouvrir à grands frais par des routes et des chemins de fer, où, pendant les tourmentes hivernales, les voyageurs risquent d'être bloqués par les neiges.

Parmi les régions qui sembleraient inhabitables à la plupart des hommes, mais qui, pourtant habitées, donnent à leurs résidants un genre de vie tout à fait à part, il faut citer la partie lacustre du haut Nil, où le fleuve, arrêté par la berge dite le « Joug des rivières >:, formait naguère, pendant la saison des crues, un lac de dimensions variables, parsemé de sedd ou grandes îles d'herbes.

Vivant, sinon dans l'eau, du moins sur les rives marécageuses oudans les sedd à demi consolidés, les nègres Denka, et spécialement celle de leurs tribus que l'on connaît sous le nom de Nuêr, sont tournés en ridicule par tous leurs voisins à cause de leurs attitudes d'oiseaux pêcheurs. Très grands, aux jambes longues et maigres, ils ont recule

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nom d'échassicrs, et, comme les hérons, ils se tiennent souvent avec une jambe hors de l'eau, l'appuyant sur le mollet de l'autre jambe par la plante du pied ; ils peuvent rester au moins une heure dans cette étrange posture. Posant avec précaution le pied sous l'eau vaseuse,

N° 9. Kerguelen.

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dans la crainte de marcher sur un être vivant, ils retirent ensuite l'autre pied haut dans l'air au-dessus des tiges d'herbes : même lorsque le sol est asséché, ils conservent cette démarche habituelle d'échassiers. Pour pêcher, ils se placent souvent à la cime d'un de ces nids de termites qui s'élèvent en obélisque dans la plaine, plus haut que

dans les régions non inondées, car ici les termites ont dû se construire plusieurs étages pour monter de palier en palier dans leur demeure d'argile, suivant la hauteur des eaux. De loin, quand on aperçoit une longue forme vivante perchée au sommet de la butte rougeâtre, on ne sait quel est cet être bizarre, un pêcheur avec sa corbeille pleine de poissons ou le grand échassier Balseniceps rex, « le père du Soulier >«, disent les Arabes, à cause de son grand bec en forme de chaussure.

Les Denka, les Nuêr sont toujours nus : des vêtements les gêneraient pour marcher dans l'eau, et les étoffes humides, gardées sur la peau, seraient la cause inévitable de fièvres. Aussi, comme toujours, l'usage s'est-il transformé en morale, et les Nuêr tiendraient pour honte de s'habiller : les cicatrices du tatouage, les anneaux, les bracelets et les bagues leur suffisent. Les soins du corps exigent qu'on s'enduise la peau pour combattre l'humidité. D'ordinaire, le Denka se roule joyeusement dans la cendre, après chaque feu d'herbes, à la façon des mulets dont on vient d'enlever le bât, et se redresse, tout gris, ou d'un gris bleuâtre, quand la couleur de la peau transparaît sous la poussière , mais le riche pasteur, propriétaire de nombreux troupeaux, s'oint le corps entier d'une substance huileuse, qu'il recouvre ensuite de bouses régulièrement appliquées.

En beaucoup d'autres pays du monde, dans l'Inde et dans l'Indo- Chine, et surtout dans le Matto Grosso brésilien, dans le Gran Chaco du Paraguay et de l'Argentine, vivent d'autres peuplades d'hommes amphibies analogues à celle des Nuêr, cheminant comme eux dans l'eau, comme eux disputant le poisson aux oiseaux plongeurs, et réussissant à élever leur famille sur un sol tremblant formé de roseaux pourris cachant des eaux profondes. Ces êtres, à part des autres hommes, sont bien des prisonniers du marécage, où tout naturel, non accoutumé graduellement au milieu, ne pourrait manquer de périr.

Et les Uaraun ou Guaraunos, que Humboldt décrivit après d'autres voyageurs et qu'il a rendus célèbres, ne sont-ils pas aussi des captifs de la nature environnante? A l'époque où les visita le grand voyageur, c'està-dire dans les premiers ans du dix-neuxième'siècle, les Uaraun, quatre ou cinq fois plus nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui, auraient encore habité la cime des arbres pendant la période des inondations, quand toutes les îles du bas Orinoco, entre les quarante bras fluviaux,

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étaient recouvertes par la nappe grise des eaux débordées. Unissant vers leurs extrémités les hampes de cinq ou siv palmiers euterpe, ils établissaient, au-dessous de ce multiple toit de feuilles, un plancher léger pour soutenir leur demeure aérienne, dominant de plusieurs mètres l'étendue de la nappe liquide'.

Ce mode d'habitation n'a pas subsisté jusqu'à nos jours s . En relations constantes avec les Européens d'origine castillane à l'ouest, de langue anglaise à l'est, les Uaraun possèdent maintenant de solides embarcations qui leur servent de maisonnettes dès que la cabane ordinaire est envahie par le fleuve ; quand les eaux se gonflent et débordent, ils n'ont qu'à monter dans leurs bateaux pour les laisser dériver jusqu'au lieu d'ancrage. Le genre de vie s'est également modifié quant à l'industrie et à la nourriture, qui était presque exclusivement limitées aux produits d'un seul arbre, le palmier raauricia. Mais quoique à demi policés, les Uaraun n'en sont pas moins tenus par leur milieu à procéder autrement que les gens cle la terre ferme dans les mille circonstances de la vie.

C'est ainsi que pour faire des chemins, ils ne se bornent pas, comme leurs voisins des pays émergés, à ouvrir une percée dans la forêt : après avoir abattu les arbres, ils les rangent transversalement sur la voie et les attachent par des cordages en fibres de palmier. Lors de la crue, le chemin tout entier se soulève d'un bout à l'autre sans se disloquer, et se change en radeau; il monte, puis redescend avec la décrue et s'échoue de nouveau. Quant à leurs morts, les Uaraun, répugnant à les enfouir dans la boue, les enveloppent d'une épaisse

1. Voyage aux Régions équinoxiales. — 2. Plassard, Bulletin de la Société de Géographie de Paris, juin 1868.

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couche d'argile, et les suspendent aux branches, près de leurs cabanes, ou bien les attachent à leurs embarcations et les promènent dans le fleuve. Quelques heures après, les cadavres sont parfaitement disséqués parles poissons, et l'on en dépose pieusement les débris en des corbeilles funéraires.

Même dans l'Europe civilisée, au milieu de populations urbaines parfaitement assouplies aux pratiques modernes, se sont maintenues des coutumes étranges, commandées autrefois par le milieu et justifiées encore par les conditions locales, bien qu'elles aient été grandement modifiées. par les changements généraux qu'apporte la civilisation. Ainsi, dans le voisinage même de la puissante Hambourg, premier havre commercial de l'Allemagne et du continent d'Europe, des jardiniers et autres cultivateurs des terres basses riveraines de l'Elbe traversent encore la campagne juchés sur des appareils d'échassiers. A l'est de l'île Noirmoutier, d'autres « maraichins » vivent au bord des « étiers » en des cabanes ou « bourrines », qu'ils construisent en une pâte d'argile mélangée à des roseaux hachés, et qu'ils recouvrent de joncs ou « ronches » , alourdis par des couches de boue pour résister au vent de la mer. Les habitants ne peuvent cheminer dans la plaine qu'en se servant de longues perches qui leur permettent de franchir les fossés d'un bondi .

Quant aux Lanusquets ou Landescots de la Gascogne, dans le voisinage des lacs qui bordent le littoral, ils offrent en marchant un spectacle unique au monde, vu la hauteur (de leurs échasses, dont quelques-unes ont près de 2 mètres. Sur ces pâtis, jadis parsemés de flaques d'eau et de mares sans profondeur, ils n'auraient pu suivre leurs troupeaux de moutons s'ils n'avaient armé leurs jambes de ces « chanques » bizarres. Lorsqu'on aperçoit pour la première fois un groupe de ces échassiers des Landes, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'un certain émoi, comme à la vue d'un prodige. Revêtus de leurs peaux de mouton à la laine rongée par le temps, ils passent gravement, en tricotant des bas ou en tordant du fil, au-dessus des « brandes » ou grandes bruyères, des fougères et des joncs, comme si, à l'exemple des magiciens, ils avaient le pouvoir de glisser sur les tiges des plantes sans les courber ; le spectateur reste presque enfoui dans la brousse; eux, au contraire, semblent marcher en plein ciel, sur le bord de l'horizon. Ils paraissent d'autant plus étranges

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qu'on les voit de plus près; car, en dépit du raisonnement, le regard, logique à sa manière, ne peut s'empêcher de prendre d'abord les échasses pour des prolongements vrais des jambes, dont ce que Ton croit être les genoux se courbent en arrière et non en avant, comme chez les autres mortels. Le grand bâton que manient les Lanusquels avec une adresse excessive, et qui leur sert à l'occasion de balancier, de bras ou d'appui, contribue à l'étrange té de leur aspect : on dirait de gigantesques sauterelles. En quelques districts non encore transformés en forêts par les semis, tous les habitants pratiquent les échasses : les enfanls eux-mêmes ne craignent pas de se hasarder sur les chanques paternelles, et souvent on aperçoit au-dessus de la bruyère des femmes, presque toujours vêtues de noir, qui ressemblent à de grands corbeaux perchés sur des branches séchées.

La montagne est, parmi les milieux distincts que présente la Terre, un de ceux qui, par son ensemble de conditions physiques, détermine avec le plus de force chez ses habitants un caractère particulier, des habitudes et des mœurs propres d'une singulière

et frappante originalité. Ces monts, dressés en murailles au-dessus des plaines, contrastent brusquement avec les déserts et les steppes qui sollicitent l'homme au libre parcours, au déplacement dans un espace* illimité. Le monde semble complètement fermé par ces brusques remparts, et souvent, en eftét. la limite est aussi nette qu'elle le paraîl. marquée soudain par les escarpements des roches qui forment la racine de la montagne. Les populations se pressent à la base, nombreuses, actives, pleines de vie, comme l'eau d'un lac qui vient battre le pied des falaises; puis, immédiatement au-dessus, commencent les âpre.?, rocailles, les espaces nus et raboteux, évités par l'homme.

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LANDESCOT

Mais la pression des populations à la recherche de la nourriture fait, en mains endroits, pénétrer des essaims sociaux par les portes du rempart, et ces régions, inaccessibles en apparence, se peuplent dans les étendues favorables au séjour des colons.

Les pays montagneux renferment, cachés par les murs extérieurs, des espaces parfaitement délimités, mondes a part bien distincts, qui sont assez vastes, assez pourvus de ressources pour subvenir aux besoins d'une grande population et destinés, par leur isolement même, à devenir le berceau d'une civilisation particulière. C'est ainsi que se sont constitués, dans le Nouveau Monde, les ensembles ethniques nettement déterminés des Nahua mexicains, des Muysca, des Quichua, des Aymara. Divers bassins, entourés d'un superbe amphitéutre de monts neigeux qui leur versent des eaux abondantes, sont autant de jardins : telle la merveilleuse vallée de Kachmir, avec ses grands lacs, ses prairies à peine exondées. Même la Suisse, en une moitié de son étendue, est une bande de prairies et de campagnes boisées, que le multiple rempart du Jura masque au nord-ouest et transforme en une vallée intérieure.

Mais si les plissements des montagnes enferment de vastes contrées habitables, donnant asile à des nations composées de millions d'hommes, la plupart des hautes régions cachent leurs habitants en des vallées étroites, bassins fermés qu'entourent des rochers, et qui ne contiennent d'ordinaire, entre des escarpements grisâtres, qu'un pauvre tapis de verdure, souvent lâcheté de pierres écroulées, et parfois menacé par des roches pendantes.

Ces prisons communiquent très difficilement avec le reste du monde, et même, en beaucoup de régions montagneuses, leur centre naturel d'attraction se trouve, non sur leur versant de pente, mais sur le versant opposé, dans un bassin fluvial différent. De ce côté, des seuils accessibles par des penchants herbeux, sur lesquels errent les troupeaux, facilitent le passage, tandis que du côté par lequel s'écoulent les eaux, la seule issue est une étroite et dangereuse fissure ; le voyageur préfère souvent se risquer à l'escalade de rochers affreux que de s'engager dans cette gorge où les torrents descendent en cascades, alternant avec de profondes vasques, entre les parois abruptes. C'est ainsi qu'avant la construction de la route moderne, ouverte à grands frais à travers les rochers qui dominent le Guil, le « nant » furieux

PAYS DE MONTAGNES

•du val Qucyras. ce bassin était rattaché au monde extérieur par le col •d'Isoard, qui s'ouvre au nord vers Briançon.

Tellement difficiles sont certains passages qu'on leur donne, dans

ENTKEE DU VAL QUEYKAS

les Alpes de la France méridionale, le nom de « clus » ou « cluses », témoignant que ce sont de vraies « fermetures » sur le monde extérieur : il faut s'emprisonner ou choisir un autre chemin de sortie. Toute carte détaillée des montagnes vous montre par centaines des

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Vais d'Enfer, des Bouts du Monde, des Yalchiusa. des Yaueluse. des Klemme, des Klissura. contenant chacun sa petite humanité perdue, son lieu d'asile pour quelques familles, cloîtrées dans une enceinte étroite de rocs et de neiges. Dans la région des déserts de Syrie dite Safah, à l'ouest de Damas, les prisons naturelles où se réfugient les tribus persécutées de la plaine sont bien plus étranges encore : ce sont les crevasses tortueuses d'un plateau de lave : on y disparait comme en des oubliettes, et nul ennemi n'ose y poursuivre les fugitifs. Quelques herbes poussant au fond du gouffre, un peu de terre végétale pour la culture permettent aux captifs volontaires d'entretenir do maigres troupeaux, de semer un peu de grain et de ne pas mourir d'inanition '.

Si les cabanes sont enfermées, les hommes, les idées le sont aussi \ Réduites à leurs seules ressources, fort maigres, les populations isolées de ces « vaucluses ». ou vallées closes, ne 'peuvent évidemment présenter ane civilisation complexe comme celle des habitants de la plaine inférieure. Elles doivent s'en tenir à une industrie rudimcnlairc. à la culture de leur petit bassin de terres arables, à la garde de leurs bestiaux, à la chasse des animaux rupeslres.

D'après des légendes que nombre d'historiens adoptèrent sans réflexion, obéissant à la routine du langage, les gens de la plaine seraient descendus de la montagne en suivant le cours des rivières, mais c'est en sens inverse que s'est fait le mouvement de migration. Les habitants des hauts cirques montagneux sont évidemment gens de la plaine ayant été obligés de remonter vers les sommets pour fuir soil des ennemis, soit la famine, en cherchant une retraite sure ou des terrains vierges. Les vallées supérieures des monts sont, par excellence, des lieux de refuge : des régions les plus contraires y vinrent des épaves ethniques, appartenant aux races les plus différentes el s 'étant accommodées priinithement aux milieux les plus distincts.

Parmi tant el tant de peuplades diverses qui se sont cantonnées, dans les vais fermés des montagnes, nulle évidemment ne saurait être considérée comme typique, puisque ces fuites, ces exodes, ont eu lieu à diverses périodes de Fhisloirc. avec accompagnement de vicissitudes contraires. Mais, si différents par l'origine et les mœurs que soient les

1. J.-G. Wetzstein, Reisebericht iiber Hauran und die Trachonen. — 2. Gustave Droz, Autour, d'une Source.

PAYS DE MONTAGNES

habitants des hautes vallées, ils se ressemblent par certaines conditions du milieu et, par conséquent, présentent beaucoup de traits com-

N° 10. Val Queyras.

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Courbes de niveau de 1000. de 2000 et de jooo métrés

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