‹ L'homme et la terreChapitre 102 sur 279 · I. Stanislas Meunier, Revue scientifique, 7 mai 1896, p · texte numérisé non relu

I. Stanislas Meunier, Revue scientifique, 7 mai 1896, p

l’art primitif et les artistes

trompe et le déracinant du sol; le cerf dressant orgueilleusement sa haute ramure dans les clairières de la forêt. Quand il rêvait le soir, auprès des tisons aux lueurs soudaines, ces fortes impressions apparaissaient de nouveau, et, pour se les remémorer ou pour les figurer à d’autres, ils les reproduisait par le dessin.

Un fragment de silex lui servait à graver la scène sur le manche ou la poignée de son arme, dont le prix se trouvait ainsi augmenté infiniment. Mais ce prix était tout moral à cette époque. L’art, sincère et désintéressé, était par cela même le grand art. L’artiste n’avait appris à travailler que pour sa propre joie et pour celle des proches : il sculptait des figurines pour la femme qu’il aimait et suspendait au poteau de la cabane l’effigie de l’aïeul ou de l’animal tutélaires. Ainsi l’art était issu des conditions mêmes de la vie et n’avait point des « sur-hommes » pour créateurs, comme se l’imaginent volontiers des artistes contemporains, un peu trop gonflés eux-mêmes de leur propre valeur. Les initiateurs furent des initiés de la nature, non des mortels d’origine distincte, appartenant à un monde « supra-terrestre »

Dans les moments de loisir que lui donnaient la recherche du gibier et la satisfaction de la faim, l’homme dut chercher aussi d’autres manifestations de l’art que la sculpture ou la gravure de la corne, de l’os, du bois ou de la pierre : des couleurs, l’ocre rouge ou jaune, le jus épais de certains fruits se trouvaient à sa disposition et il sut en profiter également pour peindre sur les parois unies des rocs les objets qu’il voyait ou les formes qui plaisaient à ses yeux.

Il n’est guère de peuples primitifs qui n’aient eu recours à la peinture pour satisfaire leur penchant de l’art ou bien, — utilitairement, — pour faire savoir à des alliés ou à des frères les faits qu’il était nécessaire de connaître pour l’avantage commun. Toutefois, la plupart de ces peintures, exposées aux influences destructives des météores, à la pluie, au vent, au soleil, au gel et au dégel du roc, n’ont pu se maintenir pendant la durée des âges, et presque toutes se sont effacées ou écaillées, tandis que les objets sculptés ou gravés se conservaient comme en un écrin sous les amas de terre ou de pierrailles. Il est des contrées où le manque de rochers offrant des pages nettes au pinceau de l’homme et l’extrême humidité empêchèrent les naturels de pra-

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