I. E’ie Reclus, Notes manuscrites
298 l’homme et la terre
constant, proférant d’nn côté des objurgations, de l’autre des actions de grâce.
Se croyant le noyau initial du monde, le sauvage doit s’imaginer que tous les phénomènes de la nature s’accomplissent pour lui, se liguent pour l’épouvanter ou s’animent pour faire sa joie. « Cela n’arrive qu’à moi I » s’écrie encore l’égoïste naïf. Alternativement, et parfois dans l’intervalle de quelques instants, il lui semble que des spectres se dressent autour de lui, sous forme d’arbustes et de pierres, puis les étoiles lui sourient et les feuilles lui murmurent de douces paroles. Puisque tout, dans l’entourage de l’homme, peut, suivant les circonstances, terroriser ou rassurer, devenir génie favorable ou démon; il lui serait impossible de classer par ordre logique les divinités tantôt bienveillantes, tantôt mauvaises, qui se meuvent autour de lui. D'ailleurs, les mythologies s’entremêlent de tribu à tribu, de peuple à peuple, et, par suite de la différence des noms qui deviennent autant de personnages divers quoique s’appliquant d’abord aux mêmes êtres d’imagination, le tout forme un ensemble absolument inextricable
Telle ou telle coïncidence bizarre, telle ou telle circonstance étrange, produisant ce que l’on se figure être un « miracle », peut donner à un objet particulier une importance de premier ordre dans les hallucinations de l’homme; cependant les êtres adorés, vrais ou imaginaires, les « fétiches » — très bien nommés ainsi par les Portugais, feitiços ou « factices » — s’étagent suivant une certaine hiérarchie qui se ressemble d’un bout du monde à l’autre^.
La bête féroce, de même que le puissant animal ami sont parmi les grands fétiches. Les personnages exceptionnels, les magiciens guérisseurs et le roi, « mangeur d’hommes », occupent aussi un rang très élevé dans l’infini des personnes divinisées, de même que les êtres collectifs de la nature qui, tout en se composant d’un nombre infini de molécules indépendantes, apparaissent néanmoins comme des individus gigantesques, les Fleuves, les Montagnes, les Promontoires, le vaste Océan, les Nuages, la Pluie, les Rayons solaires, la Terre ellemême, la féconde Gaïa, de laquelle nous sommes tous issus et dans
I. Draper, Histoire du Développement intellectuel de l’Europe. — 2. De Brosses, Du Culte des dieux-fétiches, Paris i-Go.