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PÉRÉGRINATIONS DES AMES

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venant dans son existence par de soudaines et parfois terribles apparitions, il se laisse facilement porter par son instinct à reconnaître en elles les plus redoutables déesses. Les Géorgiens traitent les lléaux pestilentiels de « grands seigneurs », et on s’adresse à eux en un langage flatteur ' .

Le sauvage veut conjurer la mort quand elle se présente en ennemie, pour lui enlever des compagnons, des amis, des parents; il l’invoque comme alliée , comme protectrice pour abattre l’animal qu’il poursuit, le fauve qui l’attaque ou l’adversaire haï. Ce sont les âmes des morts, sorties de tous les cadavres tombés autour de lui, qu’il sent, qu’il perçoit tourbillonnant dans l’air en un A’oisinagc propice ou inquiétant, suivant l’état de paix ou de guerre qui prévaut dans la population. On voit ces âmes, on les entend si bien que, pour leur échapper, ceux qui les craignent cherchent à les égarer dans la forêt, fermant les chemins, déplaçant les cabanes, murant ou bloquant les portes, changeant de costume pour n’être point reconnus, abandonnant même l’ancien langage pour en parler un nouveau^.

Parmi ces âmes en peine, il y en avait heureusement beaucoup qui arrivaient à se loger Les parents du mort étaient souvent avertis en songe de l’endroit où s’était rendu le corps, de la transformation qu’il avait subie. Parfois ils entendaient sa voix dans un arbre et comprenaient qu’il s’y était réfugié ; d’autres se révélaient dans un animal de la forêt, qui avait pris la ressemblance de l’être disparu. Une transmigration des âmes s’accomplissant de la vie précédente en d’autres vies nouvelles, tout objet de la nature environnante, la roche ou la source, la plante ou la bête, pouvait devenir l’asile du fugitif. Une seule chose était certaine, la continuité de la AÛe, fait que les sauvages comprenaient d’ailleurs de la manière la plus simple; sans pouvoir l’étudier au point de vue du dégagement des gaz de la combinaison organique en formes nouvelles, nos ancêtres gardaient l’invincible eertitude que les âmes des morts leur tenaient toujours compagnie et se trouvaient avec eux, eomme au temps de leur existence récente, en relations d’amitié ou de haine.

Ainsi, tout en ayant peur de la mort, cette transformation prodigieuse qui retire le souffle de la poitrine et fait pourrir les chairs, ils

I. Sakhokia, Bulletin de la Société d’ Anthropologie, séance du i6 avril 1904. — a. Elie Reclus, Les Primitifs.

L’lIO:\nEE ET L.V TEIUIE

croyaient à la persistance de la vie sous mille formes. Le défunt n’était pas mort; il disparaissait, mais en apparence et s’il n’avait trouvé un refuge en un autre corps S la partie la plus subtile de son être, devenue plus invisible que l'air, se mouvait çà et là autour de l’ancienne demeure, surtout dans les feuilles agitées. Même de nos jours, dans le pays de A^erviers, on défend aux enfants de jeter des pierres dans les haies, à la fête des Trépassés, de peur de blesser les âmes.

Mais vivantes, ainsi qu’elles le sont, comment ces âmes peuventelles se maintenir en dehors des conditions nécessaires à l’entretien de

ORNEMENTS SACRÉS Di'S PIROGUES DU VILLAGE DE LIKILIRI flLE D’OUALAN, CAROLINES), RECUEILLIS LORS DU VOYAGE DE La CoquUle (1822- 1826).

l’existence? Là commence le miracle. On s’imaginait volontiers que les esprits errants priv^és de leur corps l’avaient perdu malgré eux, par l’effet de quelque ruse de sorcier, de quelque violence des génies mauvais^. Eh bien! il fallait combattre résolument ces ennemis. La piété fdiale et cette solidarité humaine que des pessimistes prétendent ne pas exister, quoiqu’elle rattache les vivants à ceux mêmes qui ne sont plus, exigeaient donc du primitif qu’il essayât de remettre le mort dans un milieu qui lui convînt.

D’abord on cherchait à lui donner une demeure qui parût être de son goût; c’est à celte occasion surtout que les rites funéraires devaient v^arier suivant la nature des contrées et les industries

I. Eug. Monseur, Cours d’Hi'loire religieuse, p. 8. — 2. Elic Reclus, La Mort, Société nouvelle, 1895.

D "MEURES DES ESUr.lTS

locales. Chez telle peuplade, on enlerrait le mort près de la pierre de son foyer; ailleurs, on enfermait son àme dans une poupée de bois ou dans une effigie de cire, dans un lambeau d’étoffe que l’on suspendait dans la cabane. La branche d’un arbre sacré, un échafaudage, une proue de bateau devenaient ainsi des lieux de séjour

De même, la flamme

attribués aux morts, sainte devait, chez détruire le corps et souffle de l’homme,

nombre de peuplades, s’unir intimement au son âme véritable.

IDOLES PRINCIPALES DU VILLAGE DE LIKILIKI (iLE d’OUALAN, CAROLINES)

1, 2, 3. Idoles principales. — 4, 5. Idoles inférieures.

Les plus braA^es donnaient à leurs trépassés la plus digne des sépultures, leur propre corps. Les Batta de Sumatra, les Tchuktchî de la Sibérie et d’autres mangeaient leurs vieillards.

Une manière plus raffinée de s’incorporer l’âme des morts est de boire les liquides qui s’écoulent du cadavre décomposé : c’est ainsi que dans mainte terre de l’Insulinde devaient procéder les épouses pour rester fidèles à leurs époux; elles absorbaient ainsi en détail le corps du maître jusqu’à ce qu’il n’en restât dans la cabane qu’une

l’homme et la teuue

momié desséchée. Les Alivuru (Alfuru) des îles Aroe, à l’ouest de la Papuasie, mêlent à leurs gâteaux de sagou les fragments du corps de leurs parents et se les assimilent ainsi dans l’espace de quelques semaines ; aux banquets funèbres, ils font circuler une coupe d’honneur où l’arrak se mele au jus de cadavre; tous en boivent une gorgée pour communier avec le mort'.

Mais il est des tribus qui, ayant abandonné pour elles-mêmes la répugnante pratique, l’ont imposée à leurs esclaves : elles mangent leurs morts par procuration. C’est par une substitution analogue que les Tibétains livient aux chiens les cadavres des leurs et que les Pars! restituent les corps à la mère Nature par l’intermédiaire des charognards et des vautours. Les anciens Éthiopiens peignaient sur leur corps l’image des parents ou amis disparus C’est ce que nous faisons en portant sur nous des médaillons, des cheveux, des souvenirs de nos morts.

La manducation des cadavres, quoique pi’ovenant d’un sentiment de solidarité des plus intimes de la part des survivants, est assez rare parmi les hommes, et d’ordinaire, on laisse les morts retourner aux éléments primitifs par voie de décomposition lente. Les chairs sont presque toujours sacrifiées, tandis que, dans un très grand nombre de tribus, on garde les os, surtout les crânes et les tibias ; les riverains de rOrénoque livi’ent les cadavres à la dent des poissons, ailleui’s on les remet aux fourmis afin que le squelette promptement nettoyé puisse être gardé comme fétiche 5 .

Sous quelque forme que persistent les corps, ils n’en sont pas moins censés vivre toujours, et il convient de les nourrir régulièrement, soit par d’amples repas, qui pouvaient devenir fort coûteux à la famille ou à la communauté, soit par f offrande de miettes et gouttelettes, que l’on pensait devoir être suffisantes comme aliments de simples ombres : c’est ainsi que les Grecs et les Romains inclinaient leurs coupes de boisson sur le feu iDOiir qu’un filet crépitant du précieux liquide leur conciliât les dieux et les génies. On munissait le mort d’un bâton pour qu’il continuât au-delà du tombeau le voyage de la vie, peut-être vers des parages plus heureux; dans les contrées

I. A. Bastian, Rechlsverhüllnisse der Voilier; — Elie Reclus, Tîerue internationale des Sciences, n° 12, 1881. — 2. Lecky, Ralionalism in Europe. — 3. Félix Régnault, Bulletin de la Société d’ Anthropologie, séance du 9 janvier 1896.

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