Hérodote, Histoires, I, iSg-igo
l’homme et la terre
cet agent clans l’œuvre incessante ne manque jamais d’impressionner profondément, même eeux cjui ne sont pas les habitués d’un seul paysage, mais qui, par l’ampleur de leurs impressions et de leurs connaissances, embrassent l’univers, pour ainsi dire, et sont devenus les eitoyens du monde entier. C’est ainsi que le grand naturaliste Hudson, ayant vécu longtemps aux bords du Rio Negro de Patagonie, essayait en vain de se représenter en rêve ou dans ses fantaisies d’imagination des paysages différents de eeux dont l’image avait pénétré son cerveau ; partout il revoyait le plateau broussailleux, la pente rapide s’abaissant vers la rivière et le large courant disparaissant au détour d’un promontoire dans la lumière ou dans l’ombre'.
Plus le paysage fluvial est simple, plus il domine l’esprit comme le seul possible à concevoir. Ceux qui résident près de la berge du Mississippi, un des fleuves qui maintiennent le mieux leur individualité dans l’ensemble du eours par la longueur du lit, la régularité du flot, l’uniformité des rivages et le mur sombre de la forêt lointaine ou « cyprière », ont quelque peine à ne pas faire de eette masse liquide, descendant avec une irrésistible puissance, l’axe central de tout le monde habitable. Et si des hommes de pensée et de foree intellectuelle ne peuvent triompher de ces impressions durables, eomment s’étonner de la prise que peut avoir sur l’imagination de riverains vaguement policés un fleuve comme l’immense eourant des Amazones, si long, si large, si puissant c|u’il coupe en deux, eomme un équateur visible, toute l’Amérique méiddionale Naguère, les Tapuyos amazoniens ne pouvaient se figurer qu’une résidence humaine fût plaeée ailleurs que sur l’une ou l’autre rive du fleuve.
Les ouvrages des premiers explorateurs , Spix , Martius , Bâtes , Wallace, sont remplis des remarques les plus bizarres faites par leurs bateliers : rien de ce qu’on leur disait de la nature des autres pays ne pouvait cadrer avec leur compréhension des ehoses. Les Egyptiens d’il y a six mille ans concevaient le monde à l’instar de leur vallée nilotique, c’est-à-dire comme une longue fissure, oeeupée dans un axe par un fleuve et bordée de déserts et de montagnes^.
Au bord des eaux toujours en mouvement des « chemins qui marchent », la navigation était pour ainsi dire découverte d’avance : un
I. Hudson, Idle days in Patagonia. — a. Bonola, Bulletin de la Société khédiviale de Géographie, 1896, n° 10.