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RÉPARTITION DES VILLAGES. — INDUSTRIES. — ORNEMENTS

Les changements multiples qui se sont produits parmi les hommes depuis leur origine et qui, dans l’ensemble, sont désignés couramment comme le « progrès », comme la marche de la civilisation même, ne nous sont connus d’une manière directe que dans la période de l’histoire proprement dite, c’est-à-dire des monuments écrits, avec dates et noms propres. Mais par delà ces temps où l’humanité, déjà devenue consciente d’elle-même, du moins par ses diverses nations représentantes , prenait souci de transmettre aux âges futurs les événements successifs de son existence, une aurore devançait le jour, et dans cette

demi-lumière , on aperçoit quelques débris d’édifices et d’institutions , on constate l’existence de certains peuples que l’on suit vaguement dans leurs conflits et leurs exodes, on recueille aussi des traditions et des légendes, dont on cherche à interpréter le véritable sens, et tous ces restes servent à établir des récits sommaires, où les suppositions plausibles remplissent les lacunes laissées par les documents incontestés. C’est ainsi que, dans une inscription mutilée, le savant intercale les lettres manquantes. Cette histoire incomplète, primitive, est la Protohistoire’, dont les limites indécises reculeront graduellement vers les origines plus anciennes, à mesure que la science projettera dans le passé une lumière plus intense.

Préhistoire, protohistoire finissent, et l’histoire proprement dite commence à des périodes très diverses, suivant les peuples et les lieux. Grâce à la floraison hâtive de la civilisation dans les contrées de l’Ancien Monde riveraines de l’océan Indien et de la Méditerranée , les regards de la science historique y pénètrent fort avant, jusqu’à cinq, six et dix mille années antérieurement à la période actuelle, tandis qu’en d’dutres pays, où les explorateurs n’ont pas découvert de monuments écrits, les récits des indigènes ne permettent pas de l’emonter dans l’histoire au delà de quelques générations Ainsi le Nouveau Monde, dans son ensemble, ne nous est historiquement connu que depuis quatre siècles, et quelques lueurs seulement nous y révèlent, avant l’arrivée des Européens, la succession des événements principaux dans le passé des nations les plus civilisées.

Bien plus, on peut dire que la préhistoire se continue encore pour les populations d’une très grande partie de la Terre, qui, en dépit de leur rattachement officiel au reste du monde, n’en sont pas moins encore immeigées en pleine civilisation traditionnelle et se maintiennent dans leur isolement intellectuel et moral Même chez les nations de l’Europe occidentale, dans les cercles les plus brillamment illuminés par la splendeur de la culture moderne , les chercheurs de coutumes, de traditions, de chants populaires découvrent incessamment des survivances et des traces de l’ancienne préhistoire. C’est grâce à cette coexistence des âges successifs de l’humanité, à cette pénétration des époques, et surtout à l’étude des peuples dit « primitifs » ou plutôt

I. Mot créé par G. de Mortillet ? ou par Wilson {Prehhtoric Annals of Scotland) ?

PRÉHISTOIUE ET PROTOHISTOIRE

des « attardés », encore très faiblement influencés par les grands peuples conquérants, que l’on apprend à connaître par analyse les hommes d’autrefois, nos ancêtres, et que l’on essaie de reconstituer leur évolution dans les anciens milieux géographiques plus ou moins différents de l’ambiance actuelle.

Certes, il est très difficile de revoir par la pensée, avec une précision suffisante, le genre de vie suivi jadis par les populations primitives dont on recueille les ossements et les armes Mais, en beaucoup d’endroits, la nature a peu changé depuis ces âges lointains, èt, d’ailleurs, on a toujours comme élément de comparaison les pays où se trouvent actuellement des tribus ayant des mœurs analogues à celles des peuplades qui ont disparu, ne laissant que des témoignages de leur forme particulière de civilisation.

Les distances correspondent au temps : de contrée à contrée, on voyage aussi bien que de siècle en siècle. Le fait est que Miklucho- Maklaï se trouvait en un passé bien lointain, écoutant ces vieillards de la Nouvelle-Guinée qui lui parlaient de l’époque, peu éloignée d’eux, où le feu était ignoré de leur tribu, et qui n’en étaient pas encore arrivés à savoir le reproduire artificiellement: quand un charbon s’éteignait dans une hutte, il fallait aller chercher de la braise dans une autre cabane. Et les Ta 01a, découverts dans l’épaisseur des bois de Célêbès, ne sont-ils pas encore plus profondément enfouis dans la sombre nuit des temps antiques, antérieurs à la connaissance de tout ce qui, outre la nourriture, nous est devenu indispensable? D’ailleurs, s’il y a progrès pour un grand nombre de peuplades, et notamment pour celles dont nous, les civilisés, sommes issus, que de populations rétrogradent aussi, retournant vers les bauges d’autrefois, sans air et sans feu I

En premier lieu, quels furent les aliments de nos ancêtres ? L’observation de nos contemporains u primitifs » nous répond suffisamment. La nourriture des non -policés diffère encore suivant le climat, la nature du sol et le degré de civilisation atteint par les indigènes dans la succession des âges préhistoriques Les insulaires, même ceux pour lesquels la nature n’a pas été avare, comme en de nombreux archipels océaniens, devaient, récemment encore, se borner aux fruits, aux grains, aux pousses vertes des plantes indigènes, à moins qu’ils

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l’homme et la terre

n’ajoutassent à leur repas quelque gibier fourni par les rares représentants de la faune terrienne et les poissons ou fruits de mer que les eaux leur donnaient en abondance.

Dans les voisinages du désert, dans les terres pierreuses au climat uniforme, le régime des habitants devait être aussi très peu varié, tandis que les contrées continentales, fort riches en espèces diverses, offraient aux résidants tous les éléments possibles de la nourriture la plus choisie. Le milieu fait l’alimentation de l’animal ; il fait également celle de l’homme, et, suivant les lieux et les temps, les différences peuvent être si considérables que le repas le plus succulent d’un individu est pour un autre le plus repoussant. Tel gourmet préfère les insectes et les vers, tel autre le lard rance, la chair pourrie ou les matières encore vertes, à demi digérées, que l’on trouve dans l’estomac du renne. Un Mongol, compagnon de Prjvalskiy, vomissait d’horreur à la vue des Européens auxquels il voyait manger du canard, tandis que lui-même se nourrissait de tripes de mouton non lavées. Des nations entières se contentent de grains et de fruits, tandis qu’à d’autres il faut de la chair saignante, et que de nombreuses peuplades, en divers pays de la Terre, boivent même le sang d’autres hommes, soit par cruauté guerrière, soit par respect de l’ennemi, pour faire passer dans leur propre corps l’âme d’un vaillant — comme le font les Malais de Singapour, mangeant la chair du tigre, — soit par quelque autre illusion religieuse ou patriotique, soit même en conséquence de famines qui changèrent l’homme en animal de proie. Que de fois des marins égarés sur l’Océan ont-ils eu recours au sort pour désigner celui d’entre eux qui servirait de nourriture aux autres I C’est à la fréquence de ces conjonctures que Dunmore Lang attribue la très forte proportion de cannibales parmi les insulaires polynésiens ; cependant le caractère religieux domine dans les pratiques de l’anthropophagie. Certains aliments et condiments qui sont nécessaires à la plupart des hommes restent inutiles à d’autres : ainsi le sel, dont le civilisé d’Europe ne peut se dispenser, répugne à certaines trihus du centre africain, qui trouvent peut-être en suffisance les sels de potasse ou de soude dans leurs aliments d’origine végétale.

Les « débris de cuisine » amas de coquilles que l’on rencontre sur les côtes danoises, ainsi que les ostrerias ou « huîtrières » de l’Amérique espagnole, les sambaqui du littoral brésilien et les monceaux de

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