‹ L'Homme et le ThéologienChapitre 15 sur 27 · PARTIES ORIGINALES DE LA POÉSIE DE WALAFRID · texte numérisé non relu

PARTIES ORIGINALES DE LA POÉSIE DE WALAFRID

C’est précisément cette valeur absolue accordée à l’interces sion des saints que Walafrid combat énergiquement. Non qu'il nie entièrement l'efficacité de l’intercession, mais il veut prévenir l’abus que les hommes ne manqueraient pas de faire d'un tel moyen de salut : ce serait la négation de la responsabilité personnelle.

« Licet intercessio purget | Crimina multorum, tamen hac securus haberi Nemo potest, quia quo nescit sua pondere facta Pensentur, quapropter ego esse mihi utile dico Quod gessi purgare prius, sua quemque sequentur. »

Ces vers nous donnent la clef de la conception de Wala- frid. Il admeten principe la valeur salutaire de l’intercession, mais il est des cas où elle reste inefficace ; elle ne saurait effacer les plus grandes fautes; or comme l’homme ne peut estimer lui-même son degré de culpabilité, la valeur de l’intercession reste toujours aléatoire. Ainsi l’intercession a une certaine valeur salutaire en théorie ; mais en pratique il est dangereux de s’y fier, et il vaut mieux, pour être sûr du salut, avoir recours à un moyen préventif : effacer soi-même ses péchés avant la mort, car les péchés non expiés suivront chaque homme dans l’au-delà.

Aussi, rédigeant sous sa forme définitive cette vision de Wettin, il se sent chargé d'interpréter clairement les spectacles dont celui-ci a été témoin, et qui donnent raison à sa maxime : « Sua quemque sequentur. » Wettin a vu les hommes tourmentés pour leurs péchés, subissant une peine correspondante à la nature de leurs fautes. Walafrid se sent obligé d’insister sur ce caractère rétributif de la justice divine, plus que ne l'avait fait Hatto. D'abord, pour rendre les visions plus saisissantes, il indique, par des vers acrostiches, le nom des pécheurs que Wettin a vu dans les tourments. Ces

noms ne sont point quelconques : le premier, désigne un abbé

L Visio Wettint, p. 318, v. 411-445.

RL

de Saint-Gall, Waldo, qui expie ses fautes sur la montagne du purgatoire ; à côté de lui, l’évêque Adalhelm, qui refusa de secourir Waldo par ses prières, alors qu'il avait reçu par une vision l’ordre de le faire ; c’est plus loin deux comtes Odalric et Ruadric qui exercèrent leurs ravages sur les monastères, ! c’est enfin l’empereur Charlemagne lui-même qui expie ses débauches dans les tourments.

Avec l'autorité que lui donnent ces visions il signale sans ménagements les vices qui avaient cours dans les couvents eux-mêmes. Il ose parler après l’ange :

« © patres, si pauca addam, ne spernile, quæso. »

11 veut flétrir la négligence de l’abbé ? qui laisse entrer le vice, comme un loup, dans sa bergerie, l’avarice qui le pousse

à amasser des biens qu'il ne saurait posséder :

« Sed sunt dona Dei, quæ dispensare juberis. »

Il menace l’abbé du jugement de Dieu, qui le mettra lui le pasteur à sa gauche, et ses brebis à sa droite, et lui fera subir a son heure les terribles peines qu'il a décrites ; qu'il s’amende donc, qu'il cherche à être la gloire du troupeau, et il méritera les royaumes célestes.

Plus loin, Walafrid dresse la liste des iniquités et des violences dont se rendent coupables les comtes, ces amis de Satan. Ils condamnent les justes, sauvent les coupables, au mépris de la loi ; leur justice est vénale. Ils inquiètent et menacent sans cesse les hommes. Ils n’ont cure de chercher le ‘royaume de Dieu et sa justice, l’avarice les possède tout entiers, et les enverra tout entiers en enfer. « O comtes, qui veut monter au faite doit marcher par la route étroite ! Dans l'au-delà, tout sera changé : ceux qui aiment la Joie 1ci-bas seront enfouis sous les tristes ombres ; c’est alors qu’il vaudra mieux avoir part à la Joie. »

Heureux ceux qui sur terre s'efforcent de s’amender, ceux

! Nous suivons l'opinion de Bock.

Visio Wettini, p. 315, v. 340-360.

3 Visio Weltini, p. 320, v. 490-510.

qui mènent dans les couvents une vie exemplaire !. Leurs mérites doivent dépasser ceux de tous les hommes, car ils connaissent les vieux traités des Pères, le but de la vie de l’homme ; les paroles des livres saints résonnent chaque jour a leurs oreilles. Le monde les combat : heureux ceux qui l'ont fui et qui ne tournent pas les yeux derrière eux, heureux à tout jamais. »

Le moine évite alors facilement tous les défauts, pratique sans efforts toutes les vertus dont la plus glorieuse est la chasteté ? : «

« À que tu es méritoire, chasteté, mère trois fois sainte des vertus, qui possèdes la puissance suprême sur la terre et dans le ciel; toi la plus proche du Seigneur Christ, tu as placé ta demeure éternelle au-dessus des astres inviolés,.….. des prix certains t’attendent. »

Nous voyons ainsi se dessiner la conception de la vie d’après Walafrid : le ciel, le purgatoire ou l’enfer attendent l’homme après la mort ; l’enfer pour ceux qui, pareils aux comtes, ont pratiqué la vie du monde, avec tous les vices qu’elle entraine, le ciel pour ceux qui ont mené une vie sainte, la vie monastique, et ont donné l’exemple de toutes les vertus ; le purgatoire pour ceux qui ont essayé de mener cette vie sainte, mais n’ont pas su éviter certaines défaillances, tels Waldo ou Charlemagne. La vie humaine la plus parfaite reste donc la vie monastique, qui affranchit l’homme des soucis terrestres, et lui permet de consacrer tous ses instants à la pratique des hautes vertus auxquelles est réservé un prix inestimable : la vie auprès du Seigneur, au ciel des élus.

L'âme ne se tourne pas vers le Seigneur si elle ne se détourne pas de ce siècle ?. En effet, entre le monde et l’âme chrétienne il ne peut y avoir rien de commun. Le monde

poursuit des biens matériels, le chrétien doit poursuivre des

1 Visio Wettini, p. 327, v. 735-743.

2 Visio Wettini, p, 324, v. 625-630.

% Expositio in psalmos. — Migne 114, col. 770.

DR does

biens spirituels. Les premiers sont des appâts présentés par Satan, les seconds sont les - récompenses que le Seigneur réserve aux siens !.

Avant de vouloir quitter le monde, il faut être-bien sûr de soi. Mieux vaut en effet se contenter d’une « vie laïque et ordinaire » que d’essayer de gravir la « montagne de la vertu », pour retourner ensuite au monde?. C’estau monde qu'appartient la pratique des devoirs faciles, c’est aux moines que sont réservées les vertus difficiles, la consécration totale de leur corps et de leur âme au service de Christ.

Christ a donné lui-même l'exemple de toutes les hautes vertus. Il s’est donné à nous corps et âme. Il faut lui donner nos corps et nos âmes. Nous lui consacrerons nos corps en tuant en nous ce qui est toujours soumis à l’action des démons : la chair.

D’elle-mème elle penche vers les noirs démons ?. L'esprit doit toujours être en garde contre ses tentations, et « la désarmer des vices qui y sont implantés ».

Le chrétien y parviendra en observant fidèlement, à l’exemple du Seigneur, les jeünes #, et en pratiquant la plus haute vertu : la chasteté ?.

La foule a répandu des rameaux pour Christ, nous, donnons-lui nos corps pour qu'ilen fasse sa demeure 6.

Il consacrera son âme par l’obéissance. Christ à mis en lumière la loi nouvelle, la loi spirituelle, par son exemple. Lui obéir, c'est obéir à tout ce qui manifeste la volonté du Christ, et qui est commandé dans la règle monastique? ; le

mépris des honneurs, Le désintéressement absolu $. Qu'ilne re-

! Ad Agobardum. — Ibid., p. 357.

? De Carnis petulantia. — Duemmiler II, p. 327. 3 Glose. Tome I, p. 72.

4 In quadragesima. Duemmler Il, p. 365.

5 Glose I, col. 75.

6 In palmis Ibid. p. 366.

T Visio Wettini, p. 307.

8 Visio Wettini, p. 315.

ere

cherche pas les richesses mais la pauvreté, dont Christ a eu sa part.

Christ doit régner entièrement sur nos âmes ;

« Recherche ce qui plaît au Seigneur, aime ce qu’il ordonne. Espère ce qu'il promet, fuis ce qu'il défend. »

C’est la vie du Christ qui devra être toujours présente devant nos yeux. Etre fidèle au Christ, c’est vivre comme lui.

Sa vie et sa mort nous donnent l'exemple de la patience, du support des souffrances. « Il a souffert la croix, les coups, les injures ; il te montre tout ce qu’il faut supporter». Il faut imiter sa passion elle-même ?.

D’autres ont imité avant nous l'exemple de Jésus-Christ. Ce sont les apôtres *, les martyrs #, qui nous enseignent à supporter pour Christ de précieux opprobres, pour acquérir les Royaumes Célestes. Ils sont aujourd’hui mêlés aux anges, ces habitants du ciel qui sont les gardiens des hommes ÿ.

Ce sont eux qui nous conduiront devant le trône de Christ si nous suivons leurs traces.

Ainsi tous les efforts du chrétien visent à ce but : se rapprocher du Christ. C’est vers lui que nous allons lorsque nous entrons dans la voie du bien ; arrivés au bout de la route, nous le verrons lui-même 6. Alors l’âme fortifiée par la foi, l’espérance et la charité prendra place dans un chœur où toutes les voix chantent à l’unisson, car par la charité toutes les âmes seront une en Christ 7; par la grâce, elles parviendront au seuil de la divine contemplation.

Mais si après la mort, nous « serons un en Christ », dès ici-bas nous pouvons nous rapprocher de lui, et sentir sa

présence, en entrant dans une de ses églises. La communion

1 Visio Wettini, p. 316.

2 Glose T. I, col. 193.

# De Apostolis, p. 366.

4 De martyribus, p, 367.

> Visio Wettini, p. 826.

5 In psalmum 13. — Migne 114, col. 777.

T Glose, p. 155 et 123.

TA ere

du fidèle et du Christ dans une église doit être préparée par deux stades de purification morale ; tandis qu'il se rapproche de l’intérieur du sanctuaire, son esprit, débarrassé de ses entraves doit s'élever vers Christ.

Au fidèle qui se dispose à franchir la première porte de l’église de Sainte-Marie de Reichenau, Walafrid rappelle

ses devoirs par cette inscription! :

« Toi quite diriges vers le temple sacré,

Enflamme ton esprit par de nobles désirs,

Quittant les occupations frivoles et leurs vains objets Médite les ordres de Dieu et ses lois paternelles. »

Dans le vestibule intérieur, il écrit :

« Toi qui vas franchir le seuil du temple magnifique, ne de ton cœur la colère, la haine et l'énvie, Relève le sourcil froncé par la sombre Jalousie, Porte dans ton cœur la paix et un amour bienveillant, Et tout ce qui est vicieux, lave-le par un fleuve de larmes. Ainsi s'ouvrira pour toi la porte de la lumière éternelle. »

Plus loin le fidèle lit devant l'entrée de la porte intérieure :

« Que l’allégresse transporte ton esprit; Christ est avec toi, l’hôte de ce lieu, réjouis-toi ! |

Telles sont ces pieuses récompenses qui t'attendent après une vie vraiment digne de ce nom, toi qui par les prières des saints, verras le Seigneur dans l’éternité. »

Ainsi la présence du Christ dans l’église donne un avantgoût des joies du paradis ; les conditions religieuses et morales nécessaires pour ressentir la joie de cette présence sont celles qui assurent l'entrée de l’âme dans le Royaume Céleste. y

Nous comprenons par là l'importance de premier ordre que la liturgie prend à cette époque. L'étude des cérémonies du culte remplace les spéculations dogmatiques et par là le

1 Duemmler II, p. 408, poésie 66.

Page 1