‹ L'Homme et le ThéologienChapitre 16 sur 27 · Le Liturgiste · texte numérisé non relu

Le Liturgiste

C’est dans un ouvrage liturgique, le « Liber de exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum », que Walafrid composa vers 841!, que nous trouvons les premières manifestations théologiques de la piété nouvelle. Cependant n’allons pas chercher un exposé théorique de doctrines dans cette histoire de la liturgie. L'auteur passe en ge dans les églises, en indique l’origine, en explique la valeur religieuse. Il parle

revue toutes les pratiques en usa

ainsi successivement des temples et des autels, des cloches, des statues et des peintures, des sacrifices de la nouvelle Alliance, de l’effet des sacrements, des vases et des vêtements sacrés, des heures, de la génuflexion, des hymnes, de la cantilène, du baptême, des dimes, des litanies, de l’aspersion d’eau, de la bénédiction des cierges. Il termine en comparant les dignités ecclésiastiques et civiles.

Dans la préface, il déclare que ce sujet n’est point nouveau. Parmi les rites dont il parlera, il n’en reste presque aucun qui n’ait déja été décrit par l’illumination du Saint-Esprit. « Comment doit-on les accomplir ? Quelle est la signification mystique de chacun d’eux? Tout cela a déjà fait l’objet de minutieuses discussions?. » Ceux qui ont traité avant lui ces sujets sont Raban et Amalaire de Metz. Raban, dans son « De clericorum institutione* » passe en revue toutes les connaissances nécessaires aux clercs pour célébrer le culte. Les deux premiers livres parlent de la notion de l'Eglise, de la consécration, des habits des prêtres, du baptême, de la messe,

des offices, des heures, de la prière, des jeûnes, du chant

1 Edit. Knæpfler. — Introduction, p. IX.

? Préface de Walafrid, p. 3.

3 Migne, t. 109.

d'Eglise, etc. Amalaire de Metz dans ses quatre livres « De ecclesiasticis officiis » parle successivement des fêtes de l’année ecclésiastique, des vêtements, des chants, des heures. Raban décrit simplement les usages liturgiques, Amalaire donne du culte une interprétation allégorique, analogue à celle qu’on donnait de l’Ecriture sainte. Quelle est donc l’originalité du livre de Walafrid ?

Tout d’abord, ce livre n’est ni une simple exposition ni une explication allégorique, c’est un ouvrage d'histoire. Il raconte « l'origine et le développement » de chaque rite. Ce point de vue constituait alors une nouveauté théologique : son érudition lui montre que la plupart de ces rites n’existaient pas de tout temps, qu'ils sont des innovations introduites successivement dans les anciennes coutumes, quelques-unes depuis peu. Mais mêmeles rites les plus anciens ont été, au moment de leur apparition, des nouveautés. Ainsi les maisons où les premiers chrétiens priaient sont devenues des églises!, en raison du nombre croissant des fidèles. II reconnait aussi que les offices de la messe ne remontent pas à l'Eglise primitive, mais à l’époque ( où la paix rétablie a élargi les frontières de l'Eglise? », c’est-à-dire à l’époque de Constantin.

Comment concilie-t-il ces changements qui s'imposent à son esprit avec cet absolu respect qu'il porte à l'antiquité ? « Ces progrès furent introduits, dit-il, non parce que les successeurs des apôtres étaient plus grands qu'eux par la science ou la piété, mais parce qu'ils s’efforçaient d’appeler les hommes de l’infidélité à la foi, des ténèbres à la lumière, et de les rendre fermes dans la vérité. Ils ont pu, par ces moyens qui rendaient la religion plus facile (ipsa facilitate religionis) amener à la persuasion des ignorants?. » Ainsi les Romains dépositaires de la tradition liturgique qui remonte à saint

Pierre, le prince des apôtres, y ont ajouté ce qu'ils jugeaient

l De Exordiis. cap. HI. De profectu religionts christianæ, p. 9. Ibid, cap. 23, De ordine missæ, p. 55.

8 Ibid., p. 55.

convenable, d’autres ont fait comme eux « chacun eu égard à son temps!. »

Bien loin d’être le moins du monde troublé par ces changements introduits dans les usages, Walafrid voit dans les progrès passés le gage des progrès futurs.

« Ainsi de diverses façons progresse d'âge en âge la gloire de l'Eglise qui ne cessera pas de croître jusqu'à la fn des temps ?. »

Et c’est cette pensée qui lui a fait écrire son histoire de la liturgie : montrer comment la gloire de l'Eglise a crû d'âge en âge.

Ainsi Walafrid part de ce qui est, des usages qu'il trouve établis dans l'Eglise, et cherche à en donner l'explication théologique, c’est-à-dire la signification et la portéereligieuses. Cette explication théologique a pour point de départ l’explication historique ; l’indication de l’origine et des développements sucéessifs de tel ou tel usage dans l'Eglise.

À notre tour, pour comprendre l'explication théologique

qu'il donne de ces usages, nous devrons examiner d’abord quelles étaient les pratiques religieuses de l'Eglise d’Alémanie, au neuvième siecle. :

. Nous savons que depuis Tolbiac (496), le christianisme, la religion dès Frances, avait fait son apparition dans ce’pays. Les adhérents de la foi des vainqueurs vivaient au milieu d’un peuple païen. Ils ne cessèrent pas, quoique chrétiens, de se conformer aux usages nationaux.

Walafrid raconte qu’à Tuggen, sur la rive sud du lac de Zurich, Columban et ses compagnons rencontrèrent des Alamans offrant à Wotan une cuve contenant vingt-six mesures de bière. Parmi ceux-ci quelques-uns avaient reçu le baptême. Columban leur montra leur erreur. Récipro-

quement ces païens, pénétrant lors des invasions dans des

1 Tbid., p. 55.

2 Ibid., p.63. .

3 Vie de saint Gall. — Migne 114, p. 981.

RS TU ULE

pays chrétiens, adoptèrent certains usages du christianisme.

En 1857 furent découvertes à Ulm quatre tombes alamanes : des guerriers y avaient été enterrés avec leurs armes, à côté d'eux était placé un squelette de cheval sans tête. Or Agathias nous dit que les Alamans « divinisaient des chevaux et des bœufs dont ils coupaient la têtet. » D'autre part sur un fer de lance était dessinée une croix.

Que conclure de ces découvertes sinon qu’à l’origine Île culte chrétien avaitété pratiqué parallèlement avec les sacrifices des chevaux?? De même ces Germains adoptent l’usage chrétien de se servir d’églises et de chapelles pour célébrer leurs sacrifices. Walafrid rapporte que Columban débarquant à Arbon, près Bregenz, sur le lac de Constance, se trouve en présence d’une chapelle édifiée en l'honneur de sainte Aurélie. Il aperçoit fixées au mur trois statuettes en bronze doré que les païens adoraient et devant lesquelles ils présentaient des sacrifices. Ce sont, disaient-ils, d'anciens dieux, d’antiques protecteurs de ce lieu*. Ainsi se forma en Alémanie un culte germano-chrétien, contre lequel le pape Grégoire le Grand protesta avec indignation, en voyant les Alamans baptisés ne plus distinguer le culte de Wotan de celui de Dieu“ : « Que vos sujets ne sacrifient pas aux idoles, qu'ils ne rendent plus de culte aux arbres, qu'ils ne pratiquent plus de. sacrifices sacrilèges de têtes d'animaux; car il nous est parvenu que beaucoup de chrétiens se rendent aux églises sans quitter pour cela, crime odieux à dire, les cultes des démons. » Cette situation dut se prolonger longtemps?. Au temps même de Walafrid, le paganisme n’était pas entièrement extirpéf.

1 Irnous te xat Bois... xAoa Tomoëvres Emerttouorv.

? Hassler. Das Alamanische Todtenfeld bei Ulm, (Verhandlungen des Vereins [. Kunst und Allerthum in Ulm, 1860).

3 Vie de saint Gall. — Migne 114, col 983.

4 Lettre de Grégoire à Brunehilde (septembre 597.) — Jaffé-Wattenbach, 1491.

? Rettberg IT, p. 16 ss. — Friedrich 1, p, 392 ss. — Hauck I, p. 312 ss.

6 « Quid mihi paganos templis inducere sacris ? » — Ad Hiotharium, p. 415, Y122:

EME Se En

Cependant, si le christianisme avait remplacé le paganisme, les formes du culte païen s'étaient transmises dans la religion nouvelle. Walafrid constate que toutes les pratiques qu'il a sous les yeux sont héritées du paganisme. Mais il y voit non pas un crime, comme Grégoire, mais au contraire un acte permis par la condescendance de Dieu : Telle est, dit-il, l'origine du culte chrétien : « Le créateur tout-puissant et miséricordieux, voulant entourer de toutes parts sa créature de ses soins et sachant que toutes les coutumes {païennes) ne pouvaient être abolies d’un coup, à cause de la faiblesse des êtres charnels, a permis et ordonné à ses fidèles de lui offrir par obéissance ce que les impies offraient pour leur damnation aux démons : telles sont les constructions des temples et les divers genres de sacrifices!. » Les rites chrétiens, issus des rites païens restent pour les fidèles des moyens pédagogiques, dont l'utilité relative est déterminée par le degré d'avancement de chacun d'eux dans la connaissance spirituelle. Ce sont des représentations à travers lesquelles l’âme pieuse discerne le véritable objet de la piété : « Dans les structures matérielles, l’édifice spirituel de l'Eglise, dans les victimes de chair et les solennités, la passion du Christ. » Ainsi les formes du culte sont en réalité des symboles, par

lesquels le fidèle perçoit Christ.

Page 1