Walafrid à Reichenau et à Fulda
Walafrid, qui reçut le surnom de Strabus, le louche!, naquit en Alémanie entre 808 et 809°. Enfant d'une pauvre famille, il fut amené très jeune au couvent de Reichenau, situé dans une île de la partie sud-ouest du lac de Constance. Il y fut recu en qualité d’oblat. C’est Walafrid luimême qui nous fait les honneurs de son couvent dans les vers
suivants 3.
« Le Rhin descendant des Alpes d’Ausonie mêle ses eaux
et s'étend à l'Occident en une nappe immense. Au milieu
des flots une île émerge : Augia est son nom, la Germanie
s’étend autour d'elle. Elle nourrit de nobles troupes de
moines. »
Un siècle s’est écoulé depuis que Pirmin y jeta les fonde-
! L’orthographe de ces noms n’est pas certaine. Dans les manuscrits se trouvent aussi les formes: Walahfridus et Strabo: — Nous employons celles qu'il semble indiquer lui-même comme les plus usuelles :
« Strabonem quanquam dicendum regula clamet, Strabum me ipse dicere volo, Strabus ero. »
Duemmler Poetae latini II, p.378.
« Hoc opus exiguum Walafridus pauper hebesque. » Ibid. p. 417.
2 Nous suivons ici l'opinion d'Ebert. — Le lieu de sa naissance est inconnu. 3 Ces vers appartiennent à la « Visio Wettini » et ont sans doute été écrits
vers 826.
« Rhenus ab Ausoniis quo ducitur Alpibus, aequor Miscet, in occiduis diffusus partibus, ingens. Illius in medio suspenditur insula fluctu, Augia nomen habens, jacet hanc Germania circa.
Haec solel egregias monachorum gignere lurmas, »
Duemmler Il, p. 304.
ments d’un couvent de bénédictins. Les princes alamans ne chassent plus les abbés, ils sont. chrétiens et soumis aux Frances. Les luttes terribles que les abbés de Reichenau et surtout ceux du couvent voisin de Saint-Gall ont soutenues contre le siège épiscopal de Constance sont apaisées. Désormais la paix est assurée, et les moines peuvent se consacrer sans inquiétude à leurs travaux : cette ile couverte de broussailles et d’épines où avait débarqué Pirmin était cultivée par les moines, et transformée par leurs soins ; à la place de l’église-en bois bâtie par Pirmin s’élevaient plusieurs grands édifices de pierre. Les moines les avaient eux-mêmes ornés de peintures, qui faisaient l'admiration de leurs voisins de Saint-Gall.
Mais les principaux ornements de Reichenau étaient l’école et la bibliothèque. Dès avant le capitulaire de 787, par lequel Charlemagne prescrivait l'établissement d’une école au siège de chaque évèché et dans chaque couvent, les bénédictins avaient donné tous leurs soins à l’éducation : l’admission des oblats avait provoqué la fondation des écoles monastiques. L’intention de saint Benoit n'avait pas été de faire de ses moines des savants ; retirés du monde pour sauver leur âme, ils devaient faire des travaux manuels et lire des ouvrages d’édification. Mais dans les pays nouvellement convertis, les bénédictins empruntèrent à la règle de Cassiodore son originalité : l’union intime de l’activité littéraire et de la vie monastique. Dès lors, chaque couvent de bénédictins . eut sa bibliothèque, ses moines occupés à transcerire le texte des auteurs profanes et ecclésiastiques ; et tandis que le clergé séculier, absorbé par les soucis de la vie politique, laissait déchoir les écoles épiscopales, les écoles monastiques devinrent les foyers d’un nouveau développement spirituel du pays. Elles reçurent bientôt des jeunes gens autres
que des oblats : « nitida et lasciva juventus ! » dit Walafrid.
l Visio Wettini,
APR | Rue
Pour remédier à ce relâchement de la discipline introduit par ces nouveaux écoliers, le capitulaire de 817 défendit de les recevoir dans les écoles des couvents. Celles-ci qui prirent le
nom de « scolae internae » furent réservées aux seuls oblats.
Des « scolae externae, » s'ouvrirent pour les autres élèves.
Cette division ne reposait pas sur la diversité de l’enseignement, mais sur le degré de rigueur de la discipline. Walafrid rappelle ! la sévérité d’Erlebald, l’abbé du couvent, et de Tatto, le maître de l’école.
Un document permet d'apprécier exactement l'étendue de cet enseignement : c’est le catalogue de la bibliothèque du couvent, dressé par Reginbert, le bibliothécaire, en 842. Au neuvième siècle les livres sont rares et chers. Aussi n’y trouvons-nous aucun livre de luxe, ce sont des instruments de travail : les histoires de Josèphe, d'Eusèbe de Césarée, de Grégoire de Tours, une vie de Charlemagne, les œuvres des Pères de l'Eglise latine, de Cyprien à Alcuin, celles de quelques Pères de l'Eglise grecque, une quantité de vies de saints et de règles monastiques ; le codex Theodosianus?; des ouvrages de chronologie et de géographie; des recueils de lois; lois salique, alamanique, ripuaire, lombarde ; les capitulaires de Charlemagne, de Pépin, de Louis le Débonnaire ; des ouvrages de médecine, d'architecture, de musique ; les œuvres de Virgile, des poètes chrétiens et des recueils de poésies germaniques. Telle était l’étendue des connaissances dans les écoles du temps de Charlemagne.
Les maîtres de Walafrid à Reichenau furent Erlebald, Tatto, Wettin, Grimald. Tatto et Grimald venaient de l’école du palais, fondée par Alcuin. D’après la chronique du moine de Saint-Gall, Grimald avait encore vu le maître lui-même. Quoiqu'il en soit, Alcuin introduisit à l’école du palais, où il séjourna de 782 à 790, l'étude des sept arts libéraux, tels qu'on
l Visio Wettini. Praefatio.
2 Ce manuscrit des épitres pauliniennes, datant du neuvième siècle, sans doute écrit à Reichenau, montre qu'on y connaissait le grec.
AO RES les avait enseignés, d’après Grégoire de Tours, dans les ancien nes écoles des Gaules, tels qu'il les avait étudiés à York. Ils se divisaient en deux classes: le trivium et le quadrivium. La grammaire, Ja rhétorique, la dialectique formaient le premier groupe, l'éthique ; l’arithmétique, la géométrie, la musique, l’astronomie formaient le second, la physique.
Erlebald et Wettin avaient été envoyés par l’abbé Hatto auprès d’un maître venu d’Ecosse !. Ebert suppose qu'il s’agit de Clemens, le maitre de l’école du palais qui succéda à Alcuin. Eux aussi furent instruits dans les sept arts?. Nous avons donc tout lieu de supposer que ce fut cet enseignement que Walafrid reçut à Reichenau.
Tel était ce couvent de Reichenau où s’écoula l’enfance et une partie de la jeunesse de Walafrid. Comment supportat-il la discipline sévère de l’école ? Il nous parle de la rigueur du régime auquel il était soumis, des coups de verge qu'il recevait sur l’ordre de Tatto et d'Erlebald 3. Sont-ce là des plaintes qu'il exprime à Grimald auquel il dédie ses vers #? Il nous semble au contraire que Walafrid, loin de se plaindre, trouve ce traitement tout naturel: toute infraction à la règle mérite un châtiment. Si un moine cache quelque chose à son abbé, s’il traite le sujet qui lui est proposé avec une légèreté enfantine, ne mérite-t-il pas le fouet, surtout s’il n’a que dixhuit ans ? |
Aussi Walafrid resta toujours attaché à cette école de Reichenau, à ses maitres, surtout à Grimald, auquel il dédiera de nombreuses pièces de vers, et dont il parlera toujours avec
respect et affection,
l « Miltitur (Erlebaldus) ad quemdam, socio comitatus, ab inde, Cujus mulla viret sapientia dogmate, Scottum. »
Visio Weltini p. 308, v. 123-124.
? «Nam Wellinus erat celebri rumore magister,
Artibus instructus septem de more priorum. »
Visio Weltini, p. 309, v. 176-177.
3 Visio Wettlini, Praefatio, p. 303, v. 9, p. 303.
# Wattenbach. Art, Walahfrid (Allgemeine Deutsche Biographie).
D'ailleurs il sut bien profiter de l’enseignement qu’il recevait: à l’âge de quinze ans, il envoyait déjà, sous le nom de ses maîtres, le plus souvent de Tatto, des pièces de vers à de hauts dignitaires de l'Eglise, a Ebbon, archevèque de Reims, à Thégan, chorévèque de Trèves. Ces vers ne sont sans doute que des essais de Walafrid remaniés par Tatto ; ils témoignent cependant d’une précocité d'esprit singulière, et d’une étude approfondie des poètes anciens. Des réminiscences de Virgile et d'Ovide alternent avec les citations de Matthieu, des épitres aux Corinthiens et aux Ephésiens. La culture littéraire rendait sa plume capable de revêtir d’une forme digne d'elles les hautes vérités de l'Evangile.
A l’âge de dix-huit ans, Walafrid écrit, sous son nom. la « vision de Wettin ». Ce petit poëme, composé vers 826, nous révèle, en même temps que la précocité de son talent poétique, quelques-uns de ses sentiments intimes, la haute idée qu'il se fait de la vie monastique, l’attachement qui l’unit à son couvent de Reichenau. Nous savons avec quel plaisir il s'étend sur la description de cette abbaye, de sonsite admirable, de la vie sainte qu'on y mène. Il rappelle avec émotion toutes les richesses matérielles et spirituelles que le couvent a acquises, par les efforts des moines ses prédécesseurs, depuis le jour où Pirmin, le saint abbé, dressa la première chapelle en bois dans cette ile alors déshéritée?: Ce sont les premiers abbés, les Eto, les Geba, les Ermenfred, les Sidonius, les Johannes, les Pierre, les Waldo, auxquels il est redevable de la demeure illustre .qui lui semble si belle et qu'il aime tant. Il donne un souvenir ému à Hatto, à Erlebald, qui ont pris soin de son enfance et de sa jeunesse, qui lui ont donné une instruction et une éducation chrétiennes, et auxquels il sera plus tard appelé à succéder.
Une nouvelle période commença dans la vie de Walafrid le
1 Nous suivons l'argumentation d'Ebert, 2 Visio Wettini, p. 304, v. 22-170.
ms et
jour où il fut envoyé au couvent de Fulda, pour suivre les lecons de l’illustre Raban Maur. Nous ignorons la date exacte de son arrivée à Fulda ; en tout cas son séjour a eu lieu entre 826 et 8291.
Raban avait été envoyé en 801, alors qu'il était moine à Fulda, à Tours auprès d’Alcuin. L'étudiant profita de l’enseignement du maître. À son retour à Fulda, il fut chargé de la direction de l’école. Il resta toujours dans les rapports de la plus étroite amitié avec Alcuin, échangea avec lui une correspondance abondante, et introduisit à Fulda la méthode et les objets de l’enseignement de son maitre bien-aimé. En 822, il devint abbé du couvent.
Il confia dès lors l’enseignement des arts libéraux à un moine nommé Candidus et se réserva l’explication des livres saints. Lui-même nous indique le principe de son enseignement dans son ouvrage : Deinstitutione clericorum?. « Fundamentum autem, status et perfectio prudentiæ scientia est sanctarum scriplurarum, quæ ab illa incommutabili aeternaque supientia profluens quæ ex ore Altissimi prodiüt, primogenita scilicet ante omnem creaturam, Spiritus sancti distributionibus per vasa Scripturæ lumen indeficiens, quasi per laternas, orbi lucet universo. ».
Raban s’adonnait avec passion à cette étude et à cet enseignement. Son élève Rudolph nous laisse un tableau de cette ardeur de s’instruire et d’instruire les autres #. « Aussi souvent, dit-il, que Raban pouvait s'affranchir des soucis matériels — ceux qu'entrainait sa charge d’abbé — il instruisait les autres ou se nourrissait lui-même des Ecritures, en lisant ou en écrivant.» Raban réussit à communiquer à ses élèves l’ardeur qui l'animait, et le feu sacré de l’étude se propagea rapidement dans les couvents de Gaule et de Germanie ; partout les moi-
nes se mettaient à apprendre le latin, même le grec et l’hé-
1 D’après Ebert.
2 Livre III, 2 2.
3 Vita Rabani.
En pee
breu, qui leur demandait beaucoup de travail, assure Trittenheim', pour mieux être à même de s'initier au sens spéculatif du texte. Le but de l'instruction à Fulda était surtout d'ouvrir aux étudiants la compréhension de la Bible, en les initiant aux mystères de l'interprétation allégorique, à la découverte des quatre sens, tels que Raban les définit.
« potum in lacte historiæ,
cibum in pane allegoriæ,
salietatem in sapida refectione tropologiæ,
sobriam theoricæ contemplationis ebrietatem in vino ana- Logiæ. »
Mais ce zèle pour la Bible n’était pas exclusif: la Bible est l'organe par lequel le Saint-Esprit répand ses rayons dans l'univers entier, de sorte que « tout ce qui porte vraiment le nom de sagesse, dérive de cette source unique de toute sagesse, et remonte à elle comme à son arigine? ». Ainsi l’Ecriture est la source de toute sagesse, même de la sagesse mondaine, même de la sagesse païenne. Dans la pratique, cette théorie permettait à Raban de montrer sur un point plus de largeur d'esprit qu'Alcuin. Tandis que celui-ci rejetait de son enseignement les auteurs païens, et punissait un élève qui lisait Virgile, Raban recommandait la lecture des poètes lagénéral de toute la littérature ancienne, au même
titre que la rhétorique, la dialectique et la philosophie,
üins,eten
« comme les Israélites quittant l'Egypte regardaient avec dégoût les idoles de leurs maîtres, mais emportèrent leurs vases d’or et d'argent. »
On a voulu voir dans ce zèle passionné pour les études littéraires la première des Renaissances ; mais à Fulda, comme à Tours, comme à Reichenau, les littératures anciennes ne furent Jamais étudiées pour elles-mêmes. Elles étaient considérées comme des exercices par lesquels l’élève se rendait
capable d'interpréter les Ecritures, Le principe d’Alcuin res-
1 Migne, vita Rabani. Op. Rabani I, 83.
2 De clericorum institutione, liber HI, 2 2.
MS pepe
tait en vigueur : « Quatenus hinc inde armati verae fidei defensores et veritatis adsertores omnimodis invincibiles efficiamini.»
Ces études doivent donc être entreprises dans un but religieux : se préparer à comprendre les pensées de Dieu, telles que l'Ecriture les révèle ; la probité morale en est inséparable. « Il est également nécessaire, dit Raban?, que la sagesse soit la parure d’une vie pure, et qu'une vie pure soit l’apologie : de la sagesse. »
L'influence de son séjour auprès de Raban fut profonde et durable sur l'esprit et sur le cœur de Walafrid. IT s’initia à la méthode de Raban; il partagea son ardeur pour la découverte des quatre sens de l’allégorie ; il continua à lire les poètes, à écriré des vers ; enfin le but sérieux assigné à ces études dut plaire à son esprit porté à envisager toute chose au point de vue religieux et moral.
Il se lia avec Raban d’une étroite amitié qui ne se lassa jamais, que les circonstances politiques allaient encore resserrer. >
Walafrid s’est donc approprié non seulement l’habileté technique de Raban, mais l'esprit mème de son enseignement et il parait avoir donné à sa vie, qui semblait devoir s’écouler dans le recueillement et le paisible travail d’un couvent, la
devise de Raban :
« Ut bonam vitam sapientia illustret, et\ sapientiam bona pita commendet. » |
À Fulda, Walafrid rencontra un grand nombre de jeunes gens, clercs ou laïcs, qui venaient entendre Raban ; quelquesuns devinrent des écrivains distingués ou de grands personnages. Tels furent Bernhard, neveu de Charlemagne, futur roi d'Italie ; Otfried de Wissembourg, Servatus Lupus, Le futur évèque de Ferrières, Ermenrich, Hartmot et Werembert de
! Alcuin, Zntroductio ad grammaticam (Migne, Alcuini, op. II, 268). 2 De clericorum institutione, liber IIK, 2 1.