L’Elève de Raban
Par son éducation Walafrid se rattache aux savants de l’école carolingienne, il est élève de Raban, partant d’Alcuin. La théologie telle que la comprenaient ses maîtres consistait presque uniquement dans l’exégèse. Alcuin n’a écrit qu'un traité de dogmatique, le « De fide Trinitatis, » directement inspiré d’ailleurs des écrits d’Augustin. Alcuin luimême se rendait bien compte du manque d'originalité de sa théologie. Dans la préface de son commentaire sur l’évangile de Jean, il déclare qu’il ne veut être qu’un écho des docteurs précédents ; comme le médecin qui compose ses médicaments d'herbes provenant de champs différents, il n'est lui-même qu'un simple glaneur des écrits des grands docteurs de l’E- glise, saint Augustin, saint Ambroise, saint Grégoire, Bède {.
Raban ne laisse pas d’écrit analogue au « De fide Trinitatis » d’Aleuin. Dans son «De institutione clericorum » l'exposition dogmatique ne tient qu’une place secondaire. Il ne saisit ni la profondeur intellectuelle de l’ancien dogme, ni sa valeur religieuse. Il connait toutefois ce dogme qui est devenu celui de l'Eglise, il en fait la règle de foi à côté du symbole et de l’Ecriture ?. Mais ce dogme ne sert plus au théologien que de
garantie contre l’hérésie. Son intérêt théologique spéculatif 1 Migne c, 741. — Voir Bass. Mullinger: The schools of Charles the Great. London 1877.
2 De inst. Cler. II 88 53-57, p. 364. — Voir Hauck IT, p. 582.
Sn RES
devient nul. C’est le temps des commentaires et des gloses.
Raban nous a laissé des commentaires sur Matthieu, le Pentateuque, les Chroniques, les épitres de Paul, l’évangile etles épitres de Jean.
Dans le prologue que Walafrid a placé en tête de la vie de Charlemagne par Eginhard, il voitavecregret, dit-il, venir lafin d’une époque de savoir et de, culture. « Déjà la passion de l’étude cède le pas aux passions contraires, la lumière de la sagesse est moins recherchée et devient de plus en plus rare parmi les hommes. » Peut-être alors s'est-il senti plus directement appelé à donner une forme durable aux résultats des travaux exégétiques de ses maîtres. Il écrivit un résumé des commentaires de Raban sur le Lévitique, et rédigea la « Glose » qui fut appelée dans la suite la « Glossa Ordinaria. »
En grec le terme de « yAücca » signifie le mot à expliquer ; en latin, « Glosa » veut dire l’explication. Tandis qu'il lisait les livres sacrés ou les auteurs classiques, le lecteur laissait quelques explications écrites sous forme de notes sur le manuscrit. Jérôme se plaint déja ! qu'on mêle les gloses au texte. — Plus l’explication du texte paraissait dificile et le sens mystérieux, plus l'explication était nécessaire et devenait le point capital des études bibliques. À mesure que les siècles passaient, la vénération qu'on accordait aux anciens exégètes allaiten croissant, et le commentateur perdait de plus en plus la liberté d'expliquer de son chef. Au moyen âge on écrivit ainsi des manuscrits latins qui portaient au bord en caractères plus petits une grande quantité d’explications exégétiques tirées des Pères. Tantôt le nom du Père est indiqué, tantôt il est passé sous silence. Les explications cherchent à dégager soit le sens historique, soit le sens mystique, soit le sens moral des versets. Walafrid nous a laissé le recueil de ces diver-
l Ep. ad Suniam. Opp. II, 58 Francf. — Voir Encycl. Herzog éd, 1884, V, 193, art. « Glossen » par Ed. Reuss, et dans l'édition en cours de publication, le même art. par Klostermann.
Eh
ses explications, placées chacune en marge du passage auquel
elles se rapportent dans sa « Glossa Ordinaria. »
Elles sont tirées pour la plus grande partie d’ Origène et d’ Augustin. Fort nombreuses sont celles de Jérôme, de Grégoire le Grand, d’Isidore de Séville, de Chrysostome, de Cassiodore. Plus rares celles d’Alcuin, d'Ambroise, de Bède, de Haymo, de Hésychius, de Raban. Enfin quelques-unes sont du rédacteur lui-même, de Walafrid Strabon.
En s'imposant ce labeur énorme, vrai labeur de bénédictin, -Walafrid voulait donner un merveilleux instrument de travail aux savants et aux moines de son époque. Ceux-ci dans les temps inquiets et troublés où ils vivaient, n'avaient plus la liberté d'esprit nécessaire pour se consacrer aux patientes recherches indispensables pour comprendre les Ecritures. Or Walafrid leur permit d’avoir, dans la Glose, la valeur de toute une bibliothèque : les passages des Pères groupés d’après leur sens, et éclairant le texte d’une sûre lumière. Avec la Glose, il n’y a point de danger de tomber sans le savoir dans l’hérésie : Ils garantissent de leur nom vénéré, de leur autorité presque égale à celle du texte lui-même, la véri-
table interprétation de tous les passages bibliques.
Ainsi le but pratique de la Glose n’est pas de fournir des aliments à la pensée personnelle des exégètes. Le patient labeur, la curiosité infatigable de Walafrid n’est pas le labeur, la curiosité du savant qui conserve toujours sa liberté de jugement, mais celle du disciple fidèle et soumis, en quête d’autorités dont l’orthodoxie lui semble établie.
L'histoire de la « Glose ordinaire » montre que l’œuvre de Walafrid répondait en effet à un besoin de ses contemporains. Durant six siècle elle fut le « vade mecum » le plus commode de l’exégète. Pierre Lombard ! en parle comme. de l’«autori-
tas.» Les éditions en furent très nombreuses, il y en eut dix
1 Jiber VI, dist. 4. Unde auctoritas dicit, ideo Apostolum pluraliter discisse, etc. Quae omnia reperies in glossa ordinaria ad illud caput.
principales, dont la première fut celle de Rome en 1472, la dernière celle d'Anvers en 1634.
Dans quelle mesure Walafrid est-il le rédacteur de la Glose ? Une œuvre telle que celle-ci, est de sa nature même, une œuvre anonyme. Déja Reginbert, le bibliothécaire de Reichenau, avait un recueil de gloses : « Glossarum ex diversis doctoribus excerplarum codex grandis. » Il n’est pas impossible que cet ouvrage, que Walafrid a certainement connu, ait été le noyau primitif de la Glose ordinaire. Peut-être aussi son maitre Raban, qui avait des connaissances exégétiques si vastes, avait-il conçu le plan grandiose d’une Glose embrassant toute la Bible. L'ouvrage porte le nom de son dernier rédacteur, mais en aucune mesure nous ne saurions affirmer que c’est celui de son rédacteur unique.
Quoi qu'il en soit de la composition de l'ouvrage entier, il est une question plus importante : Walafrid s'est-il assimilé la pensée des Pères qu'il cite? L’a-t-1l comprise ? Etudions donc les gloses qui sont placées sous le nom de Strabon et dont rien ne nous autorise à suspecter l'authenticité. Elles sont assez nombreuses en marge des livres de la Genèse et de l’'Exode.
Dans l’ancienne Alliance tout est figure de la nouvelle, et en particulier de l’œuvre de Jésus-Christ. Le sens historique lui fait absolument défaut. Ce qu'il cherche à pénétrer, ce sont les « sacramenta Scripturæ »,les mystères, les significations allégoriques que l'Ecriture renfermel. Ces « sacramenta »,les Juifs n’ont jamais pu en pénétrer le sens. C'est aux chrétiens seuls qu'il a été donné de les comprendre. Or il est indispensable que tout prêtre comprenne l'importance capitale de la passion du Christ, qu'il verra à la lumière de la vraie interprétation des passages, préfigurée par toute l’ancienne Alliance. Aussi, des explications données sur certains passages de ces livres, nous pouvons dégager ses conceptions du péché, de la mort du Christ, des conditions du salut.
1 Tome 1, p. 214 : /n Exodum.