L*H01IME DANS LES TERRAINS DILUVIENS
la vase sous les rues de Glascow; l'un contenait un assez grand nombre de coquilles marines. Douze étaient à environ 90 mètres de la rivière, à la profondeur moyenne de 5 mètres 50 au-dessous de la surface du sol, et à S mètres iO au-dessus de la ligne des hautes eaux. Un petit nombre d'entre eux se trouvaient à 1 mètre 20, ou 1 mètre 50 de profondeur, et par conséquent à plus de 6 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ces différences de profondeur n'indiquent pas nécessairement une différence d'âge. Deux canots peuvent avoir sombré en même temps dans des eaux inégalement profondes, un autre peut avoir chaviré plus tard sur un point encore plus profond. Ainsi leurs positions relatives ne sauraient déterminer leurs âges relatifs», à moins qu'ils ne soient immédiatement superposés les uns aux autres. Il est facile cependant de s'assurer que tous ces canots n'appartiennent pas à la même époque. Les uns sont formés d'un seul tronc de chêne creusé, comme ceux des habitations lacustres de la Suisse. Cette espèce de pirogue a sans doute été en usage bien postérieurement, mais l'une contenait encore une hache en diorite, qui ne permet guères de douter de l'antiquité de ce canot. D'autres, en revanche, étaient de construction soignée ; les pièces étaient fixées aux planches de la carcasse par des chevilles, les unes en chêne, les autres probablement en métal, à en juger par des trous carrés, dont les clous avaient disparu. Quoi qu'il en soit, ces derniers bateaux sont évidemment postérieurs à l'âge de la pierre. Â cette époque, qui répond aux temps historiques, remplacement de Glsiscow était encore recouvert par les eaux de la mer. Ce n'est que sensiblement plus tard que l'exhausse-
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ment du sol a permis de jeter les fondements de cette importante cité. Ce mouvement d'émersion paraît se poursuivre ; on Tévalue à 7 mètres depuis le commencement de notre ère.
Pour apprécier ces oscillations dans les temps relativement modernes, il faut parcourir des siècles et même des milliers d'années. En admettant un mouvement plus rapide pour les âges plus reculés, ce qui n'est nullement prouvé, combien de siècles ont encore dû s'écouler pour abaisser le sol britannique à 180 mètres et plus, au-dessous du niveau de la mer; et c'est le double de ce temps qu'il a fallu pour relever ce sol à 480 mètres au-dessus des eaux, hauteur minimum atteinte pendant les périodes continentales.
Etablir ces diverses évolutions est assurément l'un des beaux résultats de la science, en expliquer les causes nous reporte dans le domaine des hypothèses. S'il est facile d'abuser de celles-ci, elles n'en rendent pas moins de véritables services quand l'observation finit par les confirmer en les plaçant au rang de vérités acquises* Je dirai donc qu'on est conduit à penser que les causes probables de ces grands mouvements proviennent de la dilatation ou de la contraction graduelle des terrains^ subissant les fluctuations de la température et des feux souterrains. Il est constaté que les roches solides, telles que le granit et le grès, se dilatent et se contractent annuellement d'une façon sensible, même pour un écart de température aussi médiocre que la différence de l'été à l'hiver au Canada. Quelle n'a pas dû être l'action des roches cristallines à l'état de fusion et le mouvement inverse produit par leur refroidissement. Cette action, pour être lente, n'en est pas moins fort appré*
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ciable et permet de se rendre compte des oscillations locales et variées de la croûte terrestre.
C'est donc à cette lenteur des alternatives de soulèvement et d'affaissement qu'on doit la longue série des formations glaciaires et diluviennes, ainsi que l'immigration des plantes et des animaux. La quatrième période, à laquelle nous revenons, n'a donné que lentement aux lies britanniques leur configuration actuelle. L'Irlande paraît avoir été séparée de l'Angleterre plus anciennement que celle-ci du continent, ce qu'on est en droit de conclure de la distribution des plantes et des animaux. L'Irlande a quatre fois moins d'espèces de reptiles que la Belgique, et deux fois moins que l'Angleterre. Toutes celles de l'Irlande sont propres à l'Angleterre, et celles de ce pays se retrouvent toutes en Belgique. H en est à peu près de même des plantes. Ces migrations vers l'ouest n'ont pu se faire qu'à l'aide du temps, et pour qu'un assez grand nombre d'espèces de l'Angleterre n'aient pas atteint l'Irlande, il faut que la formation du canal de Saint-Georges ait arrêté l'immigration, de même que la séparation de l'Angleterre d'avec le continent n'a pas permis à tous les reptiles de la Belgique et de la France de gagner les contrées plus au nord.
Après cette digression, justifiée sans doute par les horizons qu'elle ouvre aux lecteurs étrangers à la géologie, il est temps de revenir au sujet spécial qui nous occupe. Des silex taillés du même type primitif que ceux de la vallée de la Somme se retrouvent sur plusieurs points de l'Angleterre *• On en rencontre même
* Lyell, Ancienneté y pag. 165 à 167.
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sous la ville de Londres, dans les alluvions anciennes de la Tamise. Celles-ci consistent en un gravier ocreux, d'épaisseur très variable, dans lequel sont intercalés des lits de sable, de limon et d'argile. Elles sont en majeure partie au niveau actuel de la plaine et peuvent être rapprochées par leur position du diluvium de Menchecourt. Sir Ch. Lyell et d'autres géologues anglais envisagent encore comme post-glaciaires ces alluvions riches en fossiles , dont la faune est identiquement celle des bassins de la Seine et de la Somme. Sur les bords de la Tamise, comme dans le nord de la France, on remarque la réunion d'espèces animales du nord et du midi, qui émigraient sans doute alternativement au retour de l'hiver et de l'été, de sorte qu'on ne saurait guère mettre en doute que les îles britanniques ne fissent alors partie du continent. Il est donc tout naturel que l'homme ait aussi habité ces contrées avant l'extinction du mammouth. LeMusée britannique conserve un instrument en silex de la forme d'un fer de lance, qu'une lettre datée de 1715 dit avoir été trouvé à Londres avec le squelette d'un éléphant. Cette indication est d'autant plus vraisemblable que les os fossiles d*éléphant, de rhinocéros et d'hippopotame ne sont point rares dans le gravier sur lequel est assise cette grande cité. En 1836, M. Whitburn a retiré un coin en silex des alluvions du Wey, sur un point où gisaient des dents et des défenses d'éléphant. On compte plus d'une douzaine de pièces en silex du type d'Amiens, recueillies ces derniers temps dans le bassin de la Tamise.
Il à déjà été question de la découverte faite à Hoxne, d^ns le Suffolk, en 1797. A 3 mètres 60 de la surface
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du sol, dans une couche de gravier de 60 centimètres d'épaisseur, gisaient des silex taillés comme ceux de la Somme, répandus au nombre de sept à huit par mètre carré, et dont plusieurs ont été conservés. Audessus du gravier vient un lit de sable avec coquilles, épais de 30 centimètres, dans lequel on trouva, dit M. John Frère, une mâchoire et les dents d'un énorme animal inconnu. Plus haut une couche d'argile de 2 mètres 25 de puissance était recouverte de 45 centimètres de terre végétale. L'étude récente de cet emplacement montre que ces diverses couches, ainsi que les lits tourbeux qui sont au-dessous, ont rempli une dépression en forme de bassin, creusée dans un terrain de formation glaciaire, naturellement plus ancien que les dépôts qui viennent d'être mentionnés. On a même retrouvé ces derniers temps sur ce point, où l'on continue à exploiter l'argile, des silex taillés et des os d'éléphant, de daim et de cheval, mais ces derniers n'étaient pas dans le même strate que les silex. Il est cependant certain que les couches qui les recouvrent sont de formation postérieure à leur dépôt.
La vallée de l'Ouse^ aux environs de Bedford, offre depuis plusieurs années une riche récolte d'ossements de mammifères éteints. Large parfois de 3 kilomètres, elle est à environ 27 mètres au-dessous du sol environnant. Gomme la vallée de la Somme, elle a été creusée par un grand cours d'eau qui a d'abord enlevé une argile caillouteuse, grand dépôt marin glaciaire, provenant du nord et contenant des blocs erratiques, souvent polis et striés par l'action des glaces. La rivière
^ Lyell, Ancienneté, pag. 170.
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entama ensuite d'épaisses couches de calcaire ooHtique sur laquelle elle coule encore. La grande largeur de la vallée montre assez que lei courant changea souvent de lit. Ce travail de dénudation , sans doute aidé par le mouvement ascensionnel du pays, ou par des oscillations dans son niveau, fut accompagné d'une succession d'alluvions déposées en terrasses, dont les plus élevées sont le§ plus anciennes. C'est à la base de l'une de ces terrasses, qui domine les alluvions actuelles de rOuse, que M. J. Wyatt a découvert ces dernières années deux haches en silex du type d'Amiens, qui reposaient immédiatement sur le calcaire oolitique, sous 4 mètres de sables et de graviers stratifiés, contenant des os d'éléphant, de daim, de bœuf, et beaucoup de coquilles d'eau douce. Dès lors plusieurs silex du même type ont été retrouvés en cet endroit et dans d'autres localités de la vallée d'Ouse, près de Bedford et plus bas. L'un de ces instruments était associé à des os et à des dents d'hippopotame.
La vallée du Lark* , dans le comté de Suffolk, présente les mêmes caractères que celle d'Ouse avec cette seule différence que la craie doit être substituée à l'oo- Hte. La craie porte pareillement des blocs erratiques empâtés dans une argile glaciaire. Dans les deux cas, le lit actuel de la rivière est à environ 9 mètres audessous du niveau du gravier ancien. Les alluvions anciennes du Lark contiennent aussi des traces de l'existence de l'homme à l'époque de leur formation, comme le montrent deux silex, taillés en forme de fer de lance.
* Lyell, Ancienneté, pag. 176.
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Ces trois dernières découvertes ajoutent une nouvelle donnée aux précédentes. Dans les trois cas elles témoignent que les fabricants de ces instruments primitifs, ainsi que les mammifères leurs contemporains, ont vécu après l'affaissement de la forêt de Gromer, après que les grands glaciers eurent déposé leurs argiles caillouteuses et pendant la seconde période continentale des Iles Britanniques. La faune de cette période répond à celle de la vallée de la Somme qui doit ainsi être également post-glaciaire. Enfin , il est à remarquer que pendant cet âge reculé, l'homme dont on retrouve les traces en Europe était non -seulement privé des métaux, qu'il remplaçait presque exclusivement par le silex, mais que de Bedfort à Madrid il donnait les mêmes formes à ses instruments, dégrossis et finis à coups de marteau , sans recours à la meule ni au polissage.
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Le mélange de débris humains et d'ossements fossiles réunis pêle-mêle dans les excavations naturelles des rochers est depuis longtemps l'objet des recherches de plusieurs géologues. Quelques-uns en ont conclu , anciennement déjà, à la coexistence de l'homme avec les grands mammifères éteints , mais l'on objectait que le sol des cavernes ayant été le plus souvent remanié par les eaux ou par les habitants des grottes , des pièces d'époques très différentes pouvaient avoir été rapprochées; et, s'en tenant aux idées généralement ad-
l'bomhe fossile. 4
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mises sur l'apparition récente de Thomme, on n'accordait pas à ces découvertes toute l'attention qu'elles méritent.
Avant de parler du nombre et de la richesse des dépôts ossifères des grottes, il est à propos de se rendre compte des principales causes qui ont présidé à leur formation. Elles sont bien diverses, ainsi que le montre M- le D^ Spring *. Les cavernes furent parfois les repaires de différents animaux qui y traînaient leur proie, ce que confirment les traces évidentes de la dent des carnassiers ou des rongeurs sur beaucoup d'ossements. D'autres cavernes furent envahies par les eaux, qui purent , tout en remaniant le sol , y introduire des ossements et même des objets d'industrie humaine, avec des sables et des graviers , comme le montrent maints dépôts, soit dans les bassins, soit dans les anfractuosités latérales des rochers. Il n'est pas moins certain que l'homme fit souvent sa demeure dans ces cavernes, en foulant sous ses pieds les débris de sa table et de son industrie, ainsi que cela se pratique encore de nos jours chez plusieurs populations sauvageSi Plus rarement, telle grotte naturelle devint un caveau funéraire ; d'autrefois elle fut le refuge de criminels. Combien d'accidents ont aussi provoqué la mort de ceux dont on retrouve les restes ; soit l'écroulement d'une roche , soit une chute par quelqu'une de ces ouvertures donnant au sommet d'un plateau. Que d'accidents de ce genre rapportés par la tradition? que d'êtres de siècles fort divers, dont les os peuvent se trouver réunis au fond de ces fissures. Il arrive même par-
* Spring, Du diluvium moderne.
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fois que des crevasses trop étroites pour y laisser passer un homme contienDent tel os du squelette humain, du bœuf, du sanglier, du mouton et d'autres mammifères. On suppose que ces os proviennent de cadavres en décomposition , gisant sur le sol , dépecés par des oiseaux rapaces qui auraient enlevé ces lambeaux pour leur pâture et celle de leurs petits, en les transportant dans leurs nids construits au-dessus ou à l'intérieur de ces crevasses.
Au premier abord, il peut paraître à peu près impos-sible de tirer de ces amas confus des données quelque peu sûres, relatives à la coexistence d'espèces rapprochées dans de telles conditions , mais un examen plus attentif nous montrera qu'il n'en est pas ainsi. Dans la plupart des cas, le remaniement des dépôts ossifères, par l'action d'eaux puissantes, remonte à une haute antiquité. Souvent une épaisse couche de stalagmites s'est formée au-dessus , à travers les siècles , et permet de distinguer les anciens dépôts de ceux qui les recouvrent. On reconnaît facilement les os brisés longitudinalement par la main de l'homme pour en extraire la moelle, l'action de la scie de pierre, les entailles d'instruments tranchants et les profondes blessures faites par le chasseur, sans parler d'outils et d'orneknents en os tirés de diverses parties de squelettes non encore fossilisés, indices divers qui rapprochent l'existence de l'homme de celles des espèces dont les ossements ont été ainsi utilisés. Les os rongés par les animaux n'échappent pas davantage aux investigations. De même que M. Osw. Heer a reconnu, dans la forêt de Cromer, l'existence de l'écureuil à la manière dont les cônes de sapin avaient été entamés, M. le professeur Steenstrup tenant
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compte que chaque espèce â son coup de dent propre, sa préférence pour certains os , sa manière d'attaquer sa proie, a jeté à des ours, à des tigres, à des hyènes, des quartiers de bœuf o\x d'autres herbivores, et a tait l'étude de chaque os tel qu'il restait après que l'animal rapace avait assouvi sa faim. Si l'application d'observations de ce genre est extrêmement délicate , on comprend cependant combien elle peut être féconde en résultats. D'autre part, lors même qu'une grotte renferme parfois des débris d'époques très diverses, il faut se souvenir que ceux qui sont de beaucoup les plus nombreux et les plus caractéristiques, remontent précisément à la période dont nous nous occupons. Citons à ce sujet les paroles suivantes de M. d'Ârchiac^ : € Quelle que soit l'ancienneté du terrain dans lequel se trouvent les cavernes et les brèches osseuses depuis les dépôts de transition jusqu'aux derniers sédiments tertiaires; quel que soit le point de la terre où on les observe , dans l'ancien comme dans le nouveau continent , dans l'hémisphère nord comme dans l'hémisphère sud, partout les débris organiques qu'on y a trouvés appartiennent à la même faune contemporaine, précisément celle que nous rencontrons dans les dépôts stratifiés des plaines et des vallées, et que nous désignons sous le nom de faune quaternaire. ï>
(L Ainsi les cavernes , les grottes et les fentes des rochers, à quelque terrain et à quelque pays du globe qu'elles appartiennent, seraient restées videspendant des milliers de siècles, car les causes qui les ont produits ont pu agir dans tous les temps ; tandis que toutes , à un
' D'Ârchiac, Faune quaternaire, pag. 57.
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moment donné, ou dans une période très courte, géologiquement parlant , ont été plus ou moins remplies par des alluvions locales, sableuses ou argileuses, enveloppant les débris de la faune contemporaine qui y furent entraînés en même temps. C'est là sans doute un phénomène bien remarquable qui ne s'est jamais produit avec ce caractère de généralité, et qui ne s'est pas renouvelé depuis. Il est donc bien propre aussi, à distinguer l'époque où il s'est manifesté , de celle qui l'a précédé comme de celle qui l'a suivi, i
Il 7 aurait à donner une longue liste des cavernes de I'Allemagne , s'il s'agissait d'indiquer toutes celles où l'on retrouve la faune du quaternaire ancien ; mais il n'en est pas de même dès qu'on se borne à mentionner les excavations rocheuses dans lesquelles l'homme est associé aux fossiles ; aussi dois-je m'en tenir à la caverne de Gailenreuth, en Franconie, remarquable par la série de ses salles et par la richesse de ses dépôts. Une épaisse couche de stalagmites recouvre une brèche osseuse d'une puissance de plusieurs mètres, dont la base n'a pas encore été atteinte , bien que les exploitations aient eu lieu à plus d'une reprise depuis le siècle passé. On en a retiré le grand ours et l'hyène des cavernes, représentés par de nombreux ossements, le glouton, le loup, deux espèces de tigres ou de lions, l'écureuil, le rat, le castor, le cheval, le cerf, le chevreuil, le bœuf, le mouton, etc. C'est au milieu de ces fossiles qu'Esper retrouva une omoplate parfaitement intacte, et une mâchoire d'homme dans une couche qu'il envisageait comme quaternaire.
Les cavernes à ossements de la Belgique, et en particulier des environs de Liège, ont été explorées il y a
plus de 30 ans par le docteur Schmerling, puis par MM. Spring, Malaise, Van Beneden, Dupont, et d'autres savants. Le docteur Schmerling*, en particulier, consacra bien des années de travail à fouiller, au milieu de nombreuses difficultés, le sol déplus de quarante cavernes, situées le long de la Meuse et de ses affluents. Il devait souvent se suspendre à une corde pour arriver dans une galerie souterraine, le long de laquelle ce n'était qu'en rampant qu'il pénétrait dans des salles plus spacieuses. Là il surveillait, à la lueur des torches, les ouvriers occupés à percer la couche stalagmitique, qui recouvrait la brèche osseuse dont il fallait étudier le contenu, en tenant compte de la position relative de chaque pièce. Les pieds dans la boue, la tête mouillée par l'eau qui suintait des parois, il réunissait ainsi les matériaux d'une publication dont le ipérite ne devait être apprécié qu'après la mort de son auteur. C'est par ces travaux qu'il est parvenu à recueillir les restes de 33 genres de mammifères, représentés par plus de 40 espèces. Des objets d'industrie humaine accompagnaient fréquemment le grand ours, l'hyène, l'éléphant, le rhinocéros, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le renne, le chevreuil, le loup, la belette, le lièvre, le lapin, le hérisson, la taupe, le rat d'eau et la musaraigne, parfois, avec des coquilles terrestres, plus rarement avec des os de poissons d'eau douce et d'oiseaux; mais jamais avec l'hippopotame, le grand cerf d'Irlande, ni avec le Bos primigenius. Les os n'étaient pas rongés comme dans les repaires; mais épars, brisés, roulés détériorés ; il y en avait pourtant çà et là qui res-
' Lyell, Ancienneté, pag. 70.
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taîent intacts et réunis dans leur position naturelle, provenant sans doute de quelque membre recouvert de ses chairs, mais nulle part de squelettes complets. Les silex façonnés, ainsi que quelques os taillés étaient disséminés dans toutes les parties de la brèche, de la même manière que les fossiles. La caverne de l'Engis, sur la rive gauche de la Meuse, contenait les restes d'au moins trois êtres humains. Le crâne d'un jeune individu, placé tout à côté d'une dent de mammouth, ne put être retiré qu'en mauvais état. Il n'en fut pas de même d'un crâne d'adulte, du type caucasique, assez bien conservé, et qui gisait à i mètre 50 de profondeur, dans une brèche où se trouvaient le rhinocéros et le renne. Sur la rive droite de la Meuse, la caverne d'Engihoul offrait aussi en grande abondance le mélange d'ossements d'hommes, de grands ours et d'autres mammifères éteints; mais ici pas de crâne, à part deux petits fragments; tandis que les os des extrémités étaient nombreux et placés comme ailleurs, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de ceux de l'éléphant, de l'ours et du rhinocéros, c Si je n'avais pas découvert d'ossements humains, dit Schermerling, dans des conditions tout à fait propres à me les faire considérer comme appartenant à l'époque antédiluvienne, j'aurais pu néanmoins trouver des preuves de l'existence de l'homme dans la présence des os et des silex travaillés. > A la suite de ses nombreuses observations, il n'hésite pas à conclure que l'homme a été dans le district de Liège, contemporain de l'ours des cavernes et d'autres espèces éteintes. M. Lyell en exposant les travaux de Schmerling, confirme la théorie du savant belge, d'après laquelle les divers corps pris dans la brèche ont été introduits
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dans les cavernes, par les eaux se précipitant à travers d'étroites fissures, dont les ouvertures supérieures sont actuellement remplies de pierres et de terre. L'une de ces fentes comblée jusqu'à la surface du sol contenait même des restes de l'ours des cavernes au milieu de roches anguleuses, de sable et de boue.
Ces dépôts ont été cimentés dans les cavités des grottes par l'arrivée constante d'eau chargée de carbonate de chaux tombant goutte à goutte des voûtes rocheuses, formant peu à peu les stalactites et la couche stalagmitique qui recouvre la brèche. Celte dernière formation n'a pu avoir lieu qu'après l'interruption des cours d'eau, soit qu'ils aient tari, soit qu'il se soient ouvert d'autres voies.
Pour rendre plus sensible ce genre de dépôts, ceux qui connaissent le Jura vaudois n'ont qu'à se transporter, par la pensée, dans la vallée du lac de Joux, aux moulins de Bonport, situés aux pieds des parois de rochers qui ferment l'extrémité inférieure de la vallée, et au-dessus de l'entonnoir principal par lequel s'écoulent les eaux du lac Brenet. On croit que ce sont ces eaux qui alimentent la source de l'Orbe, surgissant du pied de la montagne, à une distance de trois quarts de Ueue et à 24 mètres au-dessous du lac. Quand on a visité quelques grottes du Jura on ne peut guère douter que le canal souterrain ne présente des salles plus spacieuses, dans le fond desquelles se déposent les corps entraînés par les eaux. Qui dira quel doit être, depuis des siècles, le nombre des ossements fracturés, des poteries brisées, et peut-être des ustensiles jetés ou perdus dans l'entonnoir, au pied des moulins de Bonport, débris divers qui ne reparaissent jamais à la source
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limpide de l'Orbe. Que cette ouverture vienne à être obstruée, que le canal d'écoulement soit mis à sec, les gouttes d'eau suintant des roches calcaires déposeront peu à peu la couche stalagmitique qui recouvrira ces débris. Un nouvel écoulement des eaux suivi d'un nouvel arrêt formerait un second lit ossifère qui serait surmonté à son tour de stalagmites, et l'on aurait ainsi l'alternance des couches telle qu'on l'observe dans quelques grottes.
Si, au lieu des lacs de la Vallée, nous supposons l'existence d'un torrent disparaissant dans les* fissures des rochers; si nous admettons au lieu de notre faune et de noire civilisation actuelles, l'existence d'ours et d'animaux nombreux dont quelques-uns, de temps à autre, périssent ou sont dévorés sur les bords du torrent, l'homme y subissant parfois le même sort, les inondations entraîneront tous ces cadavres, qui seront précipités et enfouis, avec des sables et des graviers, dans des cavités de la montagne. C'est là évidemment ce qui a eu lieu dans les cavernes explorées par Schmerling.
On demandera peut-être ce que sont devenus les bassins ou les grands torrents qui auraient parcouru ces galeries souterraines dont plusieurs sont au moins à 60 mètres au-dessus des cours d'eau actuels. C'est ici le cas de se rappeler les oscillations des Iles britanniques qui, deux fois, pendant la période quaternaire, furent unies au continent, mouvement auquel participèrent, non-seulement la Belgique, mais plusieurs autres contrées. Il y eut aussi des moments où les lits des courants, alimentés par la retraite des glaciers, ou par quelqu'autre cause, étaient d'autant plus différents de
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ce qu'ils sont de nos jours, que plusieurs des vallées actuelles ont été creusées dès lors. C'est ce qui paraît avoir eu lieu pour la vallée de la Meuse. Il semble, nous dit M. Lyell, que les galeries dont les ouvertures correspondent vis-à-vis l'une de l'autre, sur les rives opposées, fussent continues avant la création du réseau actuel des canaux d'écoulement, c'est-à-dire avant le creusement des vallées existantes. L'antiquité de ces érosions est indiquée par les bas graviers de la Meuse, qui contiennent des os d'éléphants, et la puissance des couches déblayées est constatée par des lambeaux de lœss, situés de 5 à 50 mètres au-dessus de la rivière. Ce déblaiement fut nécessairement postérieur à l'époque où les eaux s'engouffraient dans les cavernes, et antérieur à l'extinction du mammouth. Il en résulte qu'en Belgique l'homme est contemporain du grand ours, dont les os remplissent même les hautes fissures des rochers, et par conséquent plus ancien qu'à St. Acheul et à Bedford.
Dès le moment que la coexistence de l'homme avec les grands mammifères éteints est constatée dans une contrée, on doit s'attendre à l'y retrouver aux époques postérieures qui précédent les temps historiques. Indiquer quelques-unes des découvertes qui sont comme les premiers annetux de cette série, c'est en quelque sorte confirmer les observations précédentes, ou tout au moins leur donner une nouvelle valeur.
Dans la vallée belge de la Lesse*, sont trois excavations, élevées de 40 à 50 mètres au-dessus de la rivière, et appelées les Trous des Nutons, et le Trou Rosette.
^Mortillet, Matériaux, 1" année, page 191 et 498; 2® année» page 167.
l'homme dans les cavernes a ossements. 59
M. Ed. Dupont en a retiré de nombreux ossements hu* mains, réunis pêle-méle à des restes d'animaux, tels que le renne, l'élan, le cerf, Tours brun qu'il ne faut pas confondre avec celui des cavernes, le loup, le renard, le sanglier, le cheval, le bœuf, le castor, le bouquetin, la chèvre, le rat d'eau, le coq de bruyère, et d'autres espèces vivantes. L'industrie était représentée par de nombreux silex taillés, des fragments de grossière poterie, divers instruments en os, une aiguille, deux sifOets, des poinçons. Il se trouvait aussi des charbons, des restes de foyer, beaucoup de bois de renne brisés. Deux crânes humains, de types différents, sont passablement conservés. Tous ces débris étaient empâtés dans une terre argileuse avec de gros blocs calcaires. Il faut ajouter que dans le Trou Rosette, la poterie seule accompagnait les ossements humains et ceux d'animaux. Dans l'un des Trous des Nutons, la couche ossifère repose sur un lit de stalagmites, qui recouvre un dépôt de sable et d'argile bien stratifié, d'nine épaisseur dé 6 mètres et sans trace d'ossements jusqu'à présent. La couche superficielle qu'on a commencé par enlever, contenait quelques débris de l'époque romaine jusqu'au siècle passé.
Nous retrouvons ainsi dans la partie la plus profonde, les dépôts d'une grande inondation ou tout au moins d'un cours d'eau pénétrant dans la grotte. Ces eaux une fois taries, vient la formation stalagmitique. Plus tard , l'homme doit avoir fait son refuge de cet asile, à en juger par les foyers, mais les eaux envahirent de nouveau l'excavation pour quelque temps , entraînant les blocs , la terre argileuse , et peut-être bon nombre des ossements qui composent la couche ossifère. Puis
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dans les temps modernes, de nouveaux visiteurs laissèrent au-dessus de ces dépôts des traces de leur séjour ou de leur passage.
La couche moyenne , postérieure au premier envahissement des eaux, ne contient, malgré la richesse de sa faune , ni Fours des cavernes , ni le mammouth , ni le rhinocéros, si abondants au fond des grottes explorées par Schmerling. L'animal caractéristique de cette époque est le renne, qui disparaîtra de ces contrées après la seconde inondation. De nouvelles fouilles des savants belges promettent d'importants résultats. M. van Beneden constate l'existence d'une faune dont bien des espèces ne vivent plus que dans les régions septentrionales.
Environ 30000 silex taillés ont été recueillis dans la seule grotte de Chauvaux, près de Dinaut. Enfin, d'après M. Dupont, la couche d'argile et de lœss qui a pénétré dans les cavernes et recouvert la province de Namur, établit une ligne de démarcation très nette, entre les deux dernières époques de l'âge de la pierre, c'est-à-dire entre le renne et les temps postérieurs auxquels remontent les plus anciennes habitations lacustres de la Suisse.
C'est sans doute à cette dernière époque qu'appartient la découverte faite en 4842 par M. le docteur Spring, dans la grotte de Chauvaux , située à 30 ou 40 mètres au-dessus de la Meuse. Le dépôt principal, dont il est à propos de dire quelques mots pour établir la série historique de l'âge de la pierre , était pris entre deux couches stalagmitiques. Sous la plus profonde était un mélange de carbonate calcaire et d'os trop décomposés pour pouvoir être déterminés. Sur la stalag-
mite supérieure venait une couche de limon qui ne s'étendait pas jusqu'au fond de la grotte. Le dépôt intermédiaire consistait en une brèche osseuse renfermant dans le plus grand désordre des restes de l'homme et d'animaux divers, tels que le cerf, le bœuf, le mouton , le chrevreuil , le sanglier , la marte et le lièvre. La plupart des os étaient brisés ; leurs cassures anguleuses ne permettent pas de penser qu'ils aient été roulés par les eaux. Néanmoins les ossements humains fort nombreux, et disséminés sans ordre, se trouvaient pêle-mêle avec ceux d'aniiçaux, brisés de la même façon , surtout les tibias , les fémures et les humérus. Les mâchoires inférieures étaient beaucoup plus nombreuses que les autres os de la tête ; un fragment de brèche du volume d'un^ pavé ordinaire, n'en contenait pas moins de cinq dont l'une était celle d'un enfant de sept à huit ans. Un pariétal fracturé par un instrument contondant, gisait auprès d'une hache de pierre. La moitié latérale d'un crâne indiquant peu de développement n'a pu être levée entière. Ces ossements sont ceux d'une race de petite taille et la plupart paraissent avoir appartenu à deâ individus jeunes encore. Ce qui a rendu difticile la détermination des espèces animales, c'est qu'à l'exception d'un fragment de mâchoire, tous les os de la tête manquaient; on peut cependant affirmer que c'étaient généralement des animaux de chasse, ou soumis à la domesticité. Des cendres, des fragments de charbon végétal, de petites portions d'argile calcinée , et une seconde hache en pierre, complètent cette découverte.
On ne saurait attribuer à l'action des eaux courantes ce dépôt de cendres et d'ossements divers, sans usure,
62 l'homme dans les cavernes a ossements.
pris entre deux stalagmites. Des sépultures ne présenteraient point cette disproportion dans la conservation des différentes parties du squelette. Il n'est pas davantage possible de voir là un repaire de carnassiers, car ils auraient laissé l'empreinte de leurs dents. La fracture des os , et surtout des os longs , est évidemment due à la main de l'homme qui , dans cet état inférieur de civilisation , se montre toujours friand de moelle. Le grand nombre des animaux de chasse répond bien à l'idée de repas, et les ossements humains, d'individus généralement jeunes,^ traités de la même manière, conduit M. le docteur Spring à envisager la grotte de Ghauvaux comme la retraite de cannibales qui y faisaient leurs festins ^ On sait que des traits du même genre n'ont pas été absolument rares dans l'ancienne Europe. Quant à l'époque à laquelle remontent ces mœurs sauvages, elle parait être postérieure aux temps qui nous ont occupés jusqu'à présent , soit d'après la faune, soit d'après les deux haches de pierre que M. le D^ Spring^ dit avoir été aiguisées et polies sur la meule.
Les grottes de la Belgique nous présentent ainsi trois moments différents de l'âge de la pierre.
L'Angleterre possède des cavernes dont les dépôts ossifères sont pareils à ceux que le D^ Schmerling a fouillés en Belgique. Anciennement déjà et plus tard , à diverses reprises , on retira de la caverne ap-
^ Chez les Bassoutos^ dans TAfrique méridionale, se trouvent des cavernes où gisent des ossements humains, fracturés pour l'extraction de la moelle, et avec eux des débris de pots, qui servaient à cuire la chair des victimes. (Journ. des Missions Evangél, 26« année, page 252.)
' Les hommes d^Engis, page 27.
l'homme dans les cavernes a ossements. 63
pelée Kent's HoIeS dans le Devonshire, des os de l'ours des cavernes , du mammouth , du rhinocéros , qui gi* saient dans un limon rouge recouvert de stalagmites, avec divers objets en silex dont quelques-uns du type d'Abbeville.
Une découverte nouvelle, faite à Brixham en 1858, devait attirer plus particulièrement l'attention. L'ex^ ploitation d'une carrière vint à traverser le toit d'une caverne, communiquant avec plusieurs autres, dont les quatre ouvertures extérieures , qui donnent sur un escarpement, étaiententiërement obstruées. Des fouilles entreprises scientifiquement et faites avec un soin scrupuleux , furent dirigées par MM. Pingelly, Falconer et Prestwich. Ils firent déblayer sur une longueur de plusieurs centaines de mètres les galeries qui courent en sens divers. Un encroûtement stalagmitique recouvrait, en général, un limon rougeâtre à ossements, d'une épaisseur de 60 centimètres à 4 mètres. À la base était une couche de gravier sans fossiles avec de nombreux cailloux roulés. Les mammifères fournis par le limon sont le mammouth, le rhinocéros, l'ours des cavernes , l'hyène , le lion des cavernes , le renne, le bœuf, le cheval, etc.; pas d'ossements humains, mais plusieurs instruments tranchants, en silex, provenant surtout de la partie inférieure du limon. Les conclusions du docteur Schmerling relativement au remplissage des cavernes de Liège paraissent s'appliquer parfaitement à celles de Brixham. Si l'on pouvait avoir quelque doute sur la contemporanité des silex taillés et
Lyell, Ancienneté, pag. lOJ.
64 l'homme dans les cavernes a ossements.
des mammifères éteints, il suffirait d'ajouter qu'un silex fort bien travaillé reposait au même niveau, et dans le voisinage immédiat d'un membre postérieur gauche complet d'ours des cavernes, membre couvert de ses chairs , ou tout au moins de ses ligaments naturels, lorsqu'il fut déposé sur ce point. On ne peut donc admettre qu'il ait été enlevé à un ancien terrain et réuni à une pièce d'industrie plus moderne. En outre, un humérus d'ours des cavernes gisait sur la croûte stalagmitique sous laquelle se trouvaient les silex taillés , d'où l'on est encore autorisé à conclure que l'ours a survécu dans le Devonshire , à la fabrication de ces instruments, ou en d'autres termes à l'apparition de l'homme.
La configuration géographique du pays a subi de grands changements depuis l'époque où les courants ont charrié les graviers et la terre à ossements de Brixham. Quelques-unes de ces pierres roulées sont séparées de leur gisement le plus voisin par une vallée de ^4 mètres de profondeur, qui aurait empêché le transport de ces fragments de roche dans les cavernes, si elle avait existé lors de leur remplissage.
La grande fissure caverneuse de Wells*, dans le Somersetshire , comblée jusqu'au toit d'un limon rougeàtre, contenait la même faune que les grottes précédentes. Au milieu de ces fossiles se trouvaient des têtes de flèches en os , beaucoup de silex taillés , et une arme du type en fer de lance d'Amiens, prise en place avec une dent d'hyène.
En 4864, M. le colonel Wood découvrit au Sud du
* Lyell, Ancienneté^ page 177.
l'homme dans les cavernes a ossements. 65
pays de Galles, dans une caverne appelée Long-Hole, des couteaux en silex bien travaillés, à la base d'un dépôt non remanié qui contenait les restes de deux espèces de rhinocéros, (R. tichorhinus et R. hemiUj^ chus). Le premier est celui que nous retrouvons si fréquemment avec le mammouth, le second accompagne le plus souvent YElephas antiqum. C'est là le premier témoignage bien authentique de l'association du Rhinocéros hemitœchus à des produits de l'industrie humaine. Dans la découverte dont il s'agit, la tète de ce pachyderme reposait sur plusieurs silex taillés.
Le nombre des cavernes explorées en Frange est très considérable. Beaucoup renferment des restes de l'homme, juxtaposés ou superposés à ceux d'animaux éteints ou réfugiés sous d'autres climats. Plusieurs ont été occupées à des âges trop récents pour que nous ayons à nous y arrêter. Je n'ai d'ailleurs pas l'intention d'indiquer toutes celles dont l'ancienne occupation par l'homme a été constatée, mon but n'étant point de donner une statistique des découvertes parvenues à ma connaissance, mais bien de réunir les faits les plus saillants relatifs à l'ancienne apparition de l'homme en Europe.
Une découverte d'un intérêt particulier est celle que M. le marquis de Yibraye a faite en Bourgogne , près d'Arcy-9ur-Cure, dans la grotte des Fées. Cette grotte peu élevée au-dessus de la Cure, petit affluent de l'Yonne, contenait à la surface du sol quelques débris gallo-romains, reposant sur une alluvion dans laquelle se trouvaient des hachettes polies, de l'époque la plus récente de l'âge de pierre. Plus bas venait un lit de diluvium rouge dans lequel les os du renne et
66 l'houme dans les cavernes a ossebœnts.
d'autres animaux d'espèces vivantes étaient mêlés avec des éclats de silex. La couche inférieure, assez semblable au diluvium gris de Paris, renfermait des ossements humains, des débris d'industrie, et des os d'ours des cavernes, d'hyène, de mammouth, de rhinocéros et de renne; à la base du dépôt un atlas humain était associé à de nombreux os d'ours et d'hyène ; une mâchoire d'homme était aussi en contact avec un os de rhinocéros.
Malgré les soins apportés à ces fouilles, malgré l'état de conservation de ces divers ossements, et le caractère généralement intact de ces dépôts, quelques personnes demandaient encore s'il n'y avait pas eu de remaniement postérieur. Toute hésitation sur la contemporanéité de ces débris semble devoir disparaître à la suite des observations ci-après. Le plafond de la grotte s'étant écroulé sur quelques points, ce n'est pas sans peine qu'on a soulevé les dalles détachées du rocher. Après cette opération M. de Vibraye s'est assuré que l'accident avait eu lieu avant la formation du dépôt rougeàtre, et après celle de l'assise inférieure. Les dalles recouvraient en effet l'ours, l'hyène, l'éléphant et le rhinocéros, ainsi que ces silex taillés par la main de l'homme.
On doit assimiler aux dépôts des cavernes la brèche osseuse de la montagne de Genay ^ dans la Gôted'Or. Ces brèches sont composées de détritus des rochers, agglomérés par un ciment calcaire. Sur un point du versant méridional de la montagne de Gra, au-dessus de la fontaine de Saint-Gôme, à six kilomètres environ de Sémur, on trouve dans un conglo-
' Collenot, Bf^èche osseuse de Genay.
l'homme dans les cavernes a ossements. 67
mr grand nombre (Tos et de sftez aree des fragments de quartz hyalin. Les os à cavité médullaire sont brisés, plusieurs ont été calcinés par le feu. La faune est la même que celle des assises inférieures des grottes, et les traces évidentes du séjour de l'homme sur ce point doivent remonter à la même antiquité.
La grotte de Yallières^ dans le Loir-et-Cher, offre une réunion pareille d'animaux éteints et de hachettes analogues à celles de la vallée de la Somme.
Le Poitou exploré tout spécialement par MM. Brouillet et Meillet^, compte un nombre considérable de cavernes, occupées à des âges divers. Sans entrer dans rénumération des objets d'industrie et des os fragmentés, d'espèces animales éteintes ou vivantes, retirés de couches plus ou moins stratifiées, je dirai seulement qu'une partie de ces débris portent les caractères de la plus haute antiquité. Il en est de même des restes troglodytiques du Puy-de-Dôme.
Les cavernes des départements situés au sud du Poitou et au pied des Pyrénées ont offert de riches dépouilles aux nombreux savants qui les ont explorées. M. A. de Rochebrune a fait une étude approfondie des terrains diluviens et des grottes du sud-est de la France, entr'autres de la Charente et de la Dordogne. Il ne tardera pas à publier les résultats de ses observations, et à montrer que dans cette région les alluvions anciennes présentent, plus que les grottes, les témoignages de l'antique apparition de l'homme. Dans l'intérieur des cavernes, les instruments sont eh général plus
^ Mortillet, Matériaux, i^ année, pag. 108.
^ Epoque antédiluvienne et celtique du Poitou,
68 l'homme dans les cavernes a ossements.
finis, plus variés, plus légers, plus en rapport avec les conditions d'existence des troglodytes. M. de Rochebrune estime aussi, d'après l'étude stratigraphique des terrains et de leur contenu, que la classification chronologique proposée d'après les pierres ébauchées ou hautes, et les pierres polies doit être abandonnée, vu que les dernières se retrouvent à toutes les époques de l'âge de la pierre, ce qui n'empêche point de relever les traits distinctifs propres aux divers moments de cette période. Cette manière de voir me parait d'autant plus juste que les périodes postérieures donnent lieu à bien des observations analogues. On doit néanmoins reconnaître que les pierres polies ne se trouvent que fort exceptionnellement sur l'ensemble des gisements des premières époques.
La grotte delà Chaise, dans la commune de Youthon (Charente), a été explorée par MM. Bourgeois et Delaunay*. Des silex taillés, tels que lamelles et grattoirs, des poinçons en bois de renne, des pointes de flèche on os, une dent d'ours entaillée et des fragments de bois de renne, sur lesquels sont gravés des quadrupèdes, courant le nez au vent, étaient réunis à des dents d'ours des cavernes, de sanglier, d'hyène, de rhinocéros, ainsi qu'à des os de renne, de cheval, de bœuf, de lièvre et d'oiseaux indéterminés.
MM. Ed. Lartet et H. Christy ont publié en 1864, dans la Revue archéologique, une description fort intéressante de plusieurs grottes de la Dordogne, sous le titre de « cavernes du Périgord. » Ces recherches poursuivies dès lors avec activité, malgré la mort si
' Revue archéologigve, Sioùi 1865, pag. 90.
l'homme dans les cavernes a ossements. 60
regrettable de H. Christy, vont faire le sujet d'une importante publication (Reliquiœ aquitanicœj qui n'aura pas moins de 120 planches. En attendant les révélations qui vont jeter un nouveau jour sur ce monde oublié, relevons quelques-uns des traits caractéristiques des cavernes du Périgord. Si elles ne prouvent pas avec la même certitude que celles de la Belgique, de l'Angleterre et de la Bourgogne, la coexistence de l'homme et du grand ours, elles montrent jusqu'à la dernière évidence, la contemporanéité dans ces contrées de l'homme et du renne avec des espèces animales, dont quelques-unes sont refoulées dans les latitudes extrêmes, et d'autres à peine représentées sur les cimes des Alpes et des Pyrénées.
La grotte des EyziesS l'une des plus remarquables de la Dordogne, est située dans la commune de Tayac, à 35 mètres au-dessus du niveau de la Beune. Profonde de 12 mètres, sur 16 de largeur, elle a une hauteur de 6 mètres. Le sol rocheux de la grotte était recouvert d'un plancher de brèche osseuse, d'une épaisseur variant de 10 à 25 centimètres, conglomérat brunâtre produit par des infiltrations de carbonate de chaux. On y distinguait empilés pêle-mêle, des ossements fragmentés, des silex taillés de formeset de dimensions diverses, des cailloux arrondis ou anguleux et des plaques schjstoïdes de roches étrangères à la contrée. Sur quelques points la quantité de cendres et de charbons indiquait l'emplacement d'anciens foyers. Bien que tous les os longs fussent invariablement fendus ou cassés, on voyait néanmoins des restes de vertèbres dans leur succession
* Cavernes du Périgord, pag. i I . fExtr. de la Ret\ archéol. 1864 J
70 l'hobime dans les cavernes a ossements.
normale ainsi que les pièces multiples de certaines régions articulaires maintenues dans leurs connexions anatomiques. MM. Lartet et Ghristy envoyèrent généreusement à plusieurs musées de la France et de l'étranger des échantillons ou plaques de cette brèche. En dégarnissant avec soin l'un des morceaux expédiés à mon adresse, fragment mesurant à peine un décimètre cube, j'ai trouvé la partie supérieure d'une fine aiguille en os et plus de quatre cents éclats de silex de fort petites dimensions , dont plusieurs ne mesurent qu'un à deux millimètres de diamètre. Ces éclats proviennent évidemment de la retouche des instruments, comme il est facile de s'en convaincre en examinant les bords finement dentelés de plusieurs lamelles; ils montrent quelle délicatesse on devait apporter à ce travail. On peut supposer, en voyant ces centaines de légers fragments réunis sur un si petit espace, que le finissage des pièces était plus complet qu'on n'est porté à l'admettre en voyant ce qui reste dans la plupart des cavernes. Il est d'ailleurs probable que les instruments qui avaient demandé le plus de travail étaient conservés avec plus de soin que les autres, et il n'était pas si facile de les perdre sur le sol de la grotte que sur les emplacements à pilotis des lacustres. Si l'ensemble des débris, réunis dans la brèche des Eyzies, ne témoignait pas suffisamment du séjour de l'homme dans cette caverne, il suffirait de constater le grand nombre de ces petits éclats pour dissiper tout doute à cet égard. La fabrication sur place ne ressort pas moins de* la présence de nuclei ou blocs matrices d'où l'on détachait, sans doute par percussion, les lamelles plus ou moins fines employées à des usages divers.
l'homue dans les cavernes a ossements. 71
Outre ces lamelles diversement retaillées, on trouve pêle-mêle des grattoirs, des poinçons en os, des flèches en bois de renne munies de barbes récurrentes et alternes, forme essentiellement propre à l'époque pendant laquelle abondait le renne. Une phalange de ruminant, du genre cerf, percée au-dessous d'un trou rond, est un véritable sifflet. Des pièces du même genre ont été recueillies dans diverses grottes. Des blocs ou des cailloux de granit sont déprimés à leur surface, sans doute à la suite d'un frottement répété. Une vertèbre de jeune renne est percée de part en part par une lamelle de silex, de telle sorte que le trait a dû pénétrer par le flanc droit et traverser une partie des entrailles avant d'atteindre l'épine dorsale. Il serait superflu de chercher à montrer ici l'action de l'homme, mais non de faire observer la puissance de ces armes primitives entre les mains de chasseurs habiles à les manier. La même force et la même dextérité excitent encore de nos jours l'étonnement des voyageurs, chez les peuplades privées de l'usage des métaux. On doit en outre remarquer que la flèche est ici un simple éclat de silex, et non cette flèche barbelée à la suite de nombreuses retouches, comme on la trouve dans les tombeaux et dans les dépôts lacustres de l'âge de la pierre.
Lespièces les plus remarquables de la grottedesEyzies sont assurément celles qui offrent des représentations d'animaux gravées sur la pierre et sur l'os, ou même sculptées en ronde bosse sur des bois de renne. Deux plaques d'un schiste assez dur, qui n'ont pu être gravées qu'à l'aide d'une pointe de silex ou d'un cristal de roche, représentent deux quadrupèdes d'autant plus
72 l'homme dans les cavernes a ossements.
difficiles à déterminer que les plaques étant incomplètes il ne reste qu'une partie du dessin. Une pièce découverte plus tard reproduit une tête d'ours. Nous ne tarderons pas à rencontrer d'autres morceaux qui permettront mieux d'apprécier l'importance de ces premières œuvres d'art.
La faune des Ëyzies, comme celle de la plupart des grottes du Périgord , est caractérisée par une grande prédominance des débris du renne, avec l'accompagnement habituel du cheval, du bœuf, du bouquetin, du chamois; les os d'oiseaux sont nombreux ainsi que les débris de poissons; les restes du cerf commun, du lièvre, de l'écureuil et du lynx sont rares. Un fragment de défense d'éléphant porte des traces de travail humain. Le morceau le plus exceptionnel dans cette station est un métacarpien de petit doigt, d'un jeune chat de très grande taille, qui présente de nombreuses traces de rayures et d'entailles identiques à celles ^es os des autres animaux mangés par les aborigènes. Le lion des cavernes vivait-il encore à l'époque de la prédominance du renne? A-t-il survécu jusque dans les temps historiques ? On se demande si ces grands chats ne sont points ces lions de la Thessalie, qui, d'après Hérodote, attaquèrent l'armée de Xerxès. Il existe encore au nord de la Chine et sur les pentes de rÂltaï, un grand chat que le docteur Falconer pense pouvoir être le même que le Felis spelœa de notre Europe quaternaire, refoulé, comme bien d'autres espèces, par le développement progressif dés sociétés humaines.
Outre les brèches osseuses des cavernes du Périgord, on rencontre sur certains points, au pied des
L'HOlfME DANS LES CAVERNES A QSSEMENTS. 73
grands escarpements de calcaires crétacés, des accumulations de débris organiques analogues à ceux des grottes. MM. Larlet et Ghristy ont exploré trois de ces stations dans la vallée de la Yezère: l'une appelée la Madelaine dans la commune de Turzac, les deux autres plus en aval, aux lieux nommés Laugerie-Haute et Laugerie-Basse, sur le territoire de la commune de Tayac.
Les dépôts ossifëres de ces trois stations ne diffèrent guères que par leur étendue. La faune est la même qu'aux Eyzies, partout des silex taillés du même genre, cependant les fragments de têtes de lance de Laugerie- Haute présentent un fini particulier. Les deux autres stations se distinguent par la représentation de divers animaux gravés ou sculptés sur les empaumures des bois de renne ou sur le merrain de ces mêmes bois. On est frappé de la netteté de l'esquisse et de la vigueur des lignes de contour. Trop souvent une fracture rend la détermination incertaine, bien qu'on puisse reconnaître des formes bovines. Un dessin moins net rappelle quelque peu le bouquetin. Sur une tige ou hampe a été sculptée une tête de cheval. Enfin on ne peut guère attribuer qu'au renne la forme gravée sur la poignée d'une courte épée, tirée d'un bois de cet animal.
M. de YibrayeV qui a aussi exploité les côtes de la Dordogne et de la Charente, a retrouvé la représentation du cerf et de la biche, du cheval et du bœuf, d'une loutre ou d'un castor, d'un animal à crinière épaisse dont la tête manque et enfin de plusieurs oiseaux ou poissons. Les fouilles de Tayac lui ont
* Mortillet^ Ma/m'iUd7, 1" année, pag. 109.
74 l'homme dans les cavernes a ossements.
même procuré la reproduction d'un type humain : la statuette d'une femme. Dans un combat de rennes reproduit au trait sur une plaque de schiste, l'attitude du vainqueur est d'une vérité surprenante.
En 1864 MM. Lartel, Falconer et de Verneuil visitèrent les fouilles qui se poursuivaient sur la station de la Madelaine. Au moment de leur arrivée, les ouvriers venaient de mettre à découvert cinq fragments d'une lame d'ivoire; qui, rejoints laissaient voir une gravure peu profonde accusant des formes animales. M. le docteur Falconer reconnut aussitôt une tête d'éléphant. Il y signala particulièrement dans la région du cou, un faisceau de lignes descendantes qui rappelait la crinière à longs poils, caractéristique du mammouth ou éléphant des tempsglaciaires. Cette particularité avait été vérifiée, en 4799, par M. Adams, surJes restes d'un cadavre de ce même éléphant, encore engagé chair et os dans les glaces de la Sibérie, près de l'embouchure de la Lena. C'est l'année dernière seulement que cette intéressante découverte a été communiquée à l'Académie des sciences*.
Je ne parlerai pas de nombreux morceaux d'ivoire entaillés par la main de l'homme, ni de quelques os épars d'éléphant réunis à des milliers de bois de renne sciés, sculptés ou gravés, mais bien d'un fragment de bois de renne, représentant une tête d'éléphant, trouvé par M. de Vibraye à Laugerie-Basse. J'extrais les détails suivants de la description donnée par l'auteur de cette découverte*. Il fait remarquer tout d'abord l'élévation presque verticale du crâne, particularité
' Comptes-rendus de V Académie des sciences^ LXI, 21 août 1865. * Mortiilet, Matériaux, 2« année, pag. 49.
l'homme dans les cavernes a ossements. 75
caractéristique de réiéphant. L'œil, placé dans la position normale, est indiqué par un petit trait oblique très net, qui donne assez l'idée d'un œil fermé. L'oreille en saillie, oblongue et étroite, se trouve assez rapprochée de l'œil. Elle diffère donc notablement par sa forme et par sa position de celle des deux espèces d'éléphants qui nous sont connues. Les défenses sont indiquées par une entaille sur chacun des deux côtés. La trompe, assez étroite, est très nettement indiquée; sa longueur égale environ une fois et demie celle de la tête. Cette figure offre plus de caractères communs avec l'éléphant d'Asie qu'avec l'espèce d'Afrique. D'après les figures que Guvier donnne du mammouth, les oreilles doivent être plus rapprochées de l'œil que chez les espèces actuelles vivantes.
Une telle précision dans le dessin exclut toute idée de reproduction d'après des souvenirs ou des traditions qui ne tardent pas à introduire des caractères chimériques. Si les ébauches des artistes de Laugerie semblent grossières, la vérité des formes est scrupuleusement respectée, ce qui n'était possible qu'en ayant les modèles sous les yeux.
Cette découverte, rapprochée de. celle de M. Lartet, est une nouvelle confirmation de la coexistence de l'homme avec le mammouth, dont on retrouve çà et là les dépouilles dans les mêmes conditions d'enfouissement que celles des autres animaux. Seulement, comme le fait remarquer M. de Yibraye, l'éléphant de Sibérie a dû persister en France jusqu'à l'époque du diluvium supérieur, caractérisé par l'abondance du renne.
Une autre station humaine du Périgord ^ , remon-
^ Comptes rendus de l'Académie des Sciences, LXI, pag. 311.
76 l'homme dans les cavernes a ossements.
tant à une très haute antiquité, a fourni un certain nombre d'ossements à'Ovibos moschatus ou bœuf musqué, fragmentés comme les autres os d'animaux dont se nourrissaient les aborigènes. Cet Ovibos, associé au grand ours, au grand chat des cavernes, au renne, à l'aurochs, au cheval, au milieu des débris d'industrie humaine , témoigne de la persistance d'un climat glaciaire au moment où l'homme occupait déjà la Dordogne, aujourd'hui si tempérée. Le bœuf musqué, relégué dans l'Amérique arctique, ne vient jamais en deçà du 60® degré ; c'est donc 15 degrés plus au sud qu'il s'est avancé en Europe, pendant la période du quaternaire' ancien.
La grotte funéraire d'Aurignac*, dans la Haute- Garonne , mérite une mention toute spéciale. Un ouvrier terrassier occupé, en 1852, à déblayer un talus de terre mepble amoncelée au pied d'un escarpement de roche calcaire , mit au jour une grande dalle appliquée verticalement contre une ouverture cintrée» Cette dalle fermait l'entrée d'une grotte peu profonde qui contenait les ossements superposés d'au moins dixsept squelettes humains, avec quelques dents de mammifères, et dix-huit petits disques , percés comme des grains de collier, et tirés d'un coquillage marin. Ces ossements ayant été ensevelis, par ordre du maire, dans le cimetière de la paroisse, il n'a pas été possible de retrouver la place où ils reposent.
M. Lartet, instruit de cette découverte en 4860, ne tarda pas de faire de nouvelles recherches. Le sol de la grotte, élevé d'environ 43 mètres au-dessus du ruisseau du Rodes, s'étend en terrasse du côté de la
^ Lyell, Anctenneté, pag. 188.
vallée et porte une couche ossifëre d'épaisseur variable, suivant les inégalités de la roche sur laquelle elle est répandue. On ne voit pas de traces de stalagmites , ni de limon déposé par les eaux, et cependant la couche ossifère était unie à un dépôt terreux qui était aussi dans la grotte. Il est donc probable que la terre qui renfermait ces débris a été apportée par l'homme , à moins qu'on n'ait eu qu'à niveler celle qui descendait naturellement de la montagne. C'était sur cette couche, et à l'intérieur de la grotte, que gisaient les squelettes enlevés précédemment. On pourrait se demander si les corps des défunts n'ont pas été inhumés postérieure*ment à la formation générale du dépôt ossifère , mais une étude approfondie montre qu*il n'en a pas été ainsi. Le dépôt fouillé à l'intérieur de la grotte diffère en effet , à bien des égards , de celui qui recouvre la terrasse extérieure. Sur celle-ci on retrouve des traces de foyers, des Uts de cendres, des charbons, et même des os calcinés d'ours des cavernes et de rhinocéros. Ceux à cavité médullaire sont tous brisés et quelques-uns fendus en long,, plusieurs portent l'empreinte d'un ins* trument tranchant, et d'autres ont été rongés par un grand carnassier, sans doute l'hyène dont les coprolithes ne sont pas rares. Il n'existe là aucune trace d'ossements humains. Les objets d'industrie sont assez nombreux; une centaine de silex affectent entr'autres la forme de lamelles ; des éclats , une espèce de marteau qui paraît avoir été destiné à la taille de la pierre et des nuclei ou blocs matrices sont des indices positifs de fabrication ou d'ateher sur ce point. L'os et le bois de renne ont été utilisés pour divers instruments, tels que des poinçons, des pointes de flèches non barbelées,
78 l'homme dans les cavernes a ossements.
et des espèces de lissoirs en forme de lames polies. Cet ensemble rappelle tout à bil les couches ossifôres produites par les débris de la table et de Tindttstrîe.
Le dépôt terreux à Tinténeur de la grotte ne contenait ni cendres, ni charbons, mais bien des ossements humains restes de sépultures, des dents du lion des cavernes et du sanglier, des os intacts du grand ours, du loup, du renard, du cheval, de l'aurochs, du renne et d'autres mammifères, os qui n'ont été ni rongés, ni brûlés. Une canine d'ours était sculptée en tète d'oiseau. Une lamelle de silex, parfaitement intacte, paraissait n'avoir jamais servi.
Le remaniement récent des déblais sortis du caveau funéraire, lors de la translation des ossements humains dans le cimetière d'Âurignac, fournit quelques nouveaux renseignements. Dans ces déblais rejetés à gauche de la grotte, M. Lartet a retrouvé un beau spécimen de bois de renne travaillé , une centaine de silex taillés dont plusieurs sont de dimensions tellement petites qu'il est difficile d'en saisir l'utilité pratique. Peut-être avaient-ils une signification funéraire, comme l'indique l'auteur de la découverte. Ce qui est certain, c'est que l'usage de ne déposer dans la tombe que l'image des armes du défunt a été propres à quelques peuples. J'ai vu des épées et de fort petites armes en bronze, longues de quelques centimètres, recueillies avec des urnes cinéraires dans le nord et dans le sud de l'Europe.
^Les silex les mieux taillés proviennent des déblais de la grotte, dans lesquels se trouvaient tout naturellement plusieurs ossements de l'homme et aussi d'animaux. Ces derniers bien conservés, ne portaient au-
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cune trace de la dent des caraivores. Bon nombre de fragments de poteries plus ou moins rudes ou compactes, toutes faites à la main , accompagnaient ces divers débris. Ces poteries présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles n'apparaissent guères dans les grottes, si toutefois je suis bien renseigné, qu'à la dernière époque de l'âge de la pierre, tandis que nous les retrouvons ici avec l'ours des davernes , d'où il résulte que l'art du potier est beaucoup plus ancien qu'on ne l'admet généralement. On comprend du reste que ces poteries imparfaitement cuites aient dû le plus souvent être décomposées sous l'action de l'humidité, ou triturées sous les pieds des troglodytes, et à plus forte raison détruites dans les graviers diluviens. Pour les conserver, il ne fallait pas moins qu'un caveau funéraire sec, comme celui d'Âurignac, sur la terrasse extérieure duquel on n'a pas même observé des traces d'humidité.
Il est fort à regretter que cette grotte n'ait pu être dès l'abord explorée scientifiquement. Il paraîtrait, d'après les déblais , qu'on accumulait la terre dans ce caveau pour y inhumer les morts, en les accompagnant d'ornements et d'offrandes. Dans tous les cas, pas d'incinération , pas de trace de feu , pas de débris de repas ordinaires; bien qu'on ait cependant placé quelques aliments auprès du corps du défunt. Ce qui autorise cette assertion, c'est que beaucoup d'os d'animaux étaient dans leur juxtaposition naturelle, comme par exemple une jambe d'ours, juxtaposition qui ne peut guère s'expliquer qu'en admettant que les membres fussent encore recouverts de leur chair lorsqu'ils furent déposés dans le caveau.
On le voit , ces deux gisements d'Âurignac, séparés
80 l'homme dans les cavernes a ossements.
Fun de l'autre par la dalle qui fermait l'entrée de la caverne, diffèrent sensiblement en ir'eux. D'une part, un foyer, de nombreux os brisés et calcinés, restes évidents de repas, divers objets d'industrie fabriqués sur place, rappellent les dépôts des cavernes résultant d'une longue occupation par l'homme. Un trait demande cependant à être relevé. Cette occupation n'a pas été continue sur la terrasse d'Aurignac. On le soupçonnerait déjà par le fait que cette station était à ciel ouvert, mais une preuve plus directe de son occupation momentanée résulte des visites, sans doute nocturnes, de l'hyène qui , tout en affirmant sa présence par les coprolilhes retrouvés, a laissé l'empreinte de ses dents sur les os, évidemment encore frais, abandonnés sur le sol.
D'autre part tous les débris recueillis à l'intérieur de la grotte répondent à des usages funéraires bien connus, et se retrouvent les mêmes, à l'exception toutefois des espèces animales, dans les salles sépulcrales de bien des tumuli. Tout d'abord nous avons affaire à une population étrangère à l'incinération. Non-seulement les corps des défunts n'ont pas été brûlés, mais ils ne sont même accompagnés d'aucun charbon. L'usage d'accompagner le mort de ses armes, de ses ornements, des instruments de sa profession, de quelque nourriture, de vases contenant du parfum, de boissons, de fruits ou de mets, a été fort répandu et existe encore de nos jours. La grotte d'Aurignac ne fait qu'attester la haute antiquité de ces coutumes. La conservation générale des os exclut l'idée de repas pris par les vivants dans la demeure des morts, de même que l'absence des empreintes de dents de carnassiers montre
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que l'entrée du tombeau était soigneusement fermée. On ne peut douter qu'une partie du moins des os d'animaux ne soient les restes d'offrandes destinées à la nourriture du défunt, surtout quand on les trouve dans leur juxtaposition naturelle, comme c'était le cas pour une jambe d'ours des cavernes qui devait être recouverte de ses chairs quand elle fut déposée auprès du défunt.
Si le double dépôt d'Âurignac, séparé par une simple dalle, présente des caractères bien distincts, il n'en appartient pas moins à une même époque nettement indiquée par la faune. Il suffit de mentionner à cet égard l'espèce dont la présence est le plus caractéristique ; je veux dire le grand ours des cavernes, que l'habile explorateur d'Aurignac a retrouvé soit sur la terrasse extérieure, soit avec les restes humains. On ne saurait donc admettre que les sépultures soient postérieures à la formation de la couche ossifère qui repose sur la terrasse.
Dès que ce synchronisme est établi, on est conduit à voir, avec M. Lartet, dans les débris accumulés audevant du tombeau, les restes des repas funèbres célébrés en l'honneur des défunts; ce qui explique d'autre part les séjours momentanés dont il a été question plus haut. La destination spéciale de cet emplacement n'aurait cependant point empêché les premiers habitants d'Âurignac de se rendre sur cette terrasse pour confectionner une partie de leurs ustensiles , de même qu'on voit parfois un artisan ambulant s'établir sur le cimetière ou vers le temple de la commune pour y exercer momentanément son industrie. Ne serait-il pas possible aussi qu'on eût plus exclusivement fabriqué sur ce
82 l'homme dans les cavernes a ossements.
point les pièces destinées à honorer la mémoire du défunt?
Sans insister davantage sur l'explication de faits secondaires qui, dans tous les cas, n'infirment en rien les ol)servalions générales d'une plus haute portée, il n'est pas sans intérêt d'indiquer, d'après les restes recueillis et déterminés par M. Lartet, la liste des mammifères avec lesquels l'homme a coexisté à Aurignac. Les car*nassiers sont représentés par le grand ours des cavernes , un autre ours de petite taille, le blaireau, le putois, le grand chat des cavernes, le chat sauvage, l'hyène le loup et le renard. Dans le nombre des herbivores se trouvent le mammouth, le rhinocéros , le cheval, râne(?), le sanglier, le cerf commun, le cerf gigantesque d'Irlande, le chevreuil, le renne, l'aurochs, et le lièvre représenté seulement par un calcaneum. A l'intérieur de la grotte les carnassiers étaient plus nombreux qu'à l'extérieur où les herbivores sont en majorité. La présence de quelques animaux n'a pu être constatée que par les dents. Les espèces dont le nombre prédomine sont d'abord le renard, puis l'aurochs et le renne, après lesquels vient le grand ours envisagé par les paléontologistes comme ayant disparu de l'Europe bien long* temps avant le mammouth et le renne, et même, paraîtil, avant le creusement des vallées.
On se demandera peut-être comment il se fait que la dalle, qui fermait l'entrée de la grotte, n'ait pas été enlevée par l'action puissante des eaux diluviennes, ou tout au moins que le sol de la terrasse n'ait pas été lavé et emporté. C'est le cas de rappeler que la contrée où se trouve Aurignac a été garantie, par sa configuration, de l'invasion du diluvium qui n'y a laissé
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aucune trace. L'élévation de la grotte au-dessus des cours d'eaux actuels et l'isolement de la montagne à laquelle elle appartient, Font également mise à l'abri des inondations locales.
Âurignac n'est pas la seule localité en France où l'on ait retrouvé des squelettes humains accumulés dans une grotte naturelle ; mais les autres caveaux funéraires de ce genre, qu'on peut rattacher à l'âge de la pierre, ne remontent qu'à la dernière époque de cette période et ne contiennent pas les traces de repas funèbres, à en juger du moins par les renseignements qui me sont parvenus. La découverte d'Âurignaca ainsi une importance toute particulière, non -seulement comme confirmation de la coexistence de l'homme avec les plus anciens mammifères du quaternaire, mais aussi à cause des éléments nouveaux qu'elle fournit à l'histoire de l'homme dans ces âges reculés. Alors déjà existait Tusage des repas funèbres et des dépôts dans la tombe d'armes , d'ustensiles, d'ornements, de vases et de mets. Tout ce que nous connaissons des temps anciens et modernes sur ces coutumes nous montre qu'il s'y rattache l'idée d'une vie à venir, et d'une âme ou d'un principe spirituel qui survit au corps. Peut-il en être autrement d'Aurignac qui rappelle les rites funèbres d'une tribu indienne , décrits par John Garwer, et rendus bien plus poétiquement dans le chant de mort de Schiller, que par les vers suivants :
Voilà cet homme aux pieds agiles, L'œil éteint, le poing sans vigueur, Les bras, les jambes immobiles, L'baleine réduite en vapeur.
84 l'homme dans les cavernes a ossements.
Bennes^ bravez la flèche ailée.
Le chevreuil n'est plus poursuivi ; Le cerf s'ébat dans la vallée.
L'arc est gisant, l'homme est parti.
Parti poar la terre féconde.
Riche en gibier et sans frimas.
Qu'il atteigne ce nouveau monde, Qu'il y paraisse avec éclat.
Plaçons en hftte sous sa tête
Le trait rapide dans son cours.
Qu'il soit paré pour cette fête
Et nourri d'un grand quartier d'ours.
Rayonnant au pays des âmes, Il demeure sourd à nos cris.
Son œil a retrouvé ses flammes.
Il a rejoint le Grand-Esprit.
M. J. L. Combes* a retrouvé dans les excavations rocheuses des vallées du Lot et de ses affluents, divers débris d'industrie humaine, mêlés aux ossements d'espèces animales éteintes ou émigrées.
La caverne de Bruniquel (Tarn-et-Garonne), exploitée par MM. Garrigou, Martin, Trutat, et Filhol renferme sous une couche stalagmitique épaisse de 22 centimètres, un dépôt de 3 mètres d'épaisseur qui contient de nombreux os brisés, entr'autres de renne, d'un seul rhinocéros et de plusieurs autres mammifères. Un humérus d'oiseau de grande taille porte les sculptures de diverses parties du corps d'un poisson, de même que sur d'autres sont les représentations du cheval et du renne. Des silex de tous genres, des os taillés, des flèches barbelées, sont parsemées dans une
* Mortillet, Matériaux, 2» année, pag..250.
l'homme dans les cavernes a ossements. 85
brèche d'une telle dureté qu'on doit la faire sauter avec le pic et la poudre. Sous cette brèche étaient les cendres et les charbons d'un foyer contenant les mêmes débris , entr'autres une corne de rhinocéros à demi calcinée. On a découvert en outre, à deux mètres de profondeur, et en présence de dix témoins j deux fragments de mâchoires humaines , pris dans une argile remplie de charbons, de silex taillés, et d'os de ruminants. En 1863, on avait déjà retiré douze mâchoires humaines des cavernes de l'Ariëge , occupées essentiellement à l'époque du renne.
Dès l'année 1828 MM. Tournai, Christel, Marcel de Serres et Emilien Dtimas signalaient déjà dans les cavernes du Languedoc, la réunion d'ossements humains avec ceux d'espèces perdues. Dans la caverne de Poudres , près de Nîmes , une même couche contenait des ossements humains, avec ceux du grand ours, de l'hyène et du rhinocéros. Les cavernes de Mialet, de Jobertas (Gard) présentent également, dans le limon inférieur, les débris de l'homme et du grand ours, ainsi que celles de Pontil et de Fausan dans l'Hérault. Si dans quelques cas cette juxtaposition a pu être produite par des remaniements postérieurs, ainsi qu'on l'a prétendu , la question de la coexistence de l'homme avec ces grands mammifères ne saurait en être ébranlée.
D'abondants ossements du renne, brisés pour en enlever la moelle, se trouvent dans la caverne de Bize (Aude), mêlés à ceux de l'homme et d'autres mammifères , des coquilles marines ayant servi d'ornements , à des bois de cerf, des silex et des os taillés.
Les grottes du département de l'Âriége* oat été occupées à toutes les époques de Tâge de la pierre. La caverne du Maz-d'Âzil renferme trois couches histo* riques. La plus profonde contient des restes du grand ours et du lion ; une plalange d'ours, percée de part en part, porte en outre une série de traits également dis* tants, qui ne peuvent être attribués qu'à la main de l'homme. La couche moyenne est représentée par le mammouth et le rhinocéros. Le renne, accompagné de silex taillés et d'os cassés ou sciés, caractérise la couche supérieure.
La grotte de Lherm (Ariége) se compose de plusieurs salles, reliées entre elles par des couloirs, dans lesquelles on trouve un nombre considérable d'ours. M. Garrigou y a recueilli avec ses collaborateurs, MM. Ramu et Filhol, 46 crânes entiers, les uns du grand ours des cavernes, les autres de deux espèces plus petites, qui sont relativement rares. Dans une couche stalagmitique très dure qui n'avait jamais été brisée, dont l'épaisseur varie de 10 à 30 centimètres, des objets d'industrie et des dents humaines étaient mêlés à des débris d'ours de toutes tailles. Un fragment d'os long d'Ursus spelmus a été façonné en lame aiguë. On a même retiré des cavernes de Lherm et d'autres localités de l'Ariége plus de cent mâchoires du grand ours et du grand chat des cavernes, taillées de main d'homme, d'après le jugement de tous les savants qui les ont vues, de manière à ce qu'on pût les saisir facilement par la partie postérieure, et s'en servir comme d'une espèce d'outil ou de casse-tête armé d'une canine
' D<^ F. Garrigou, Mémoire sur les cavernes de Lherm, etc.
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formidable. D'autres m&choires sont percées à la branche montante d'un trou rond, destiné peut-être à passer un lien pour les suspendre. On se rappelle involontairement ici le genre d'arme avec lequel Samson combattit les Philistins. Quoiqu'il en soit, si l'on pouvait douter que ces os eussent été taillés pendant qu'ils étaient encore frais, il suffirait de faire observer qu'un grand carnassier a laissé l'empreinte de ses dents sur les parties travaillées, ce qu'il n'aurait pas fait si l'os avait été sec ou dépourvu de ses sucs gélatineux. Ces pièces sont une nouvelle confirmation de la coexistence de l'homme avec le grand ours dans le midi de la France. C'est de la grotte de Lherm que sort le plus grand nombre de ces mâchoires taillées, qui n'étaient pas rares non plus dans celle de Bonichéta où se trouvaient réunis l'homme , l'ours des cavernes , l'hyène, le lion, le rhinocéros et le cerf à bois gigantesque.
Près de Massât * (Âriége) sont deux grottes situées, l'une à 400 mètres au-dessus du fond de la vallée, l'autre à 20 mètres seulement, La plus élevée présente deux couches distinctes, dont l'une, superficielle, contient des débris de poterie et deux monnaies romaines ; et l'autre renferme beaucoup d'espèces de la faune actuelle, mêlées aux restes du grand ours, du chat des cavernes, de l'hyène, et à des débris d'industrie humaine. Le vaste vestibule qui est à l'entrée offre l'aspect d'un lit de rivière abandonné, dont la plupart des galets sont étrangers à la roche de la montagne et ne peuvent avoir été déposés à cette hauteur qu'à la suite d'un cataclysme diluvien. — La grotte
^ Âlf. FoDtan^ Lhomme fossile de V Ariége.
88 l'homme dans les cavernes a ossements.
inférieure de Massai ne renferme que des espèces animales vivantes : Tours actuel, le lynx, le bœuf, le chamois, etc., avec des silex taillés et des os diversement travaillés.
La caverne de Lombrives*, située sur le flanc d'une montagne escarpée de TAriége , présente une série de salles spacieuses le long d'un immense couloir de 4000 mètres d'étendue, dont la voûte parfois élevée s'abaisse sur d'autres points presque au niveau du sol. Les parois striées, cannelées, montrent les traces non équivoques des eaux diluviennes, qui ont déposé des cailloux roulés de la plupart des roches des Pyrénées, des sables, du limon et de l'argile bleuâtre, jusque dans les excavations latérales parfois assez élevées au-dessus du sol du couloir. Ces dépôts stratifiés sont recouverts par places, d'une couche stalagmitique.
Cette caverne est divisée en deux parties par un escarpement d'une hauteur telle qu'il ne peut être franchi qu'au moyen de cinq longues échelles superposées. En amont de cet escarpement, le couloir se rétrécit et ne laisse qu'un étroit passage, puis il s'élargit de nouveau en salles successives, de manière que lefs eaux, resserrées avant de tomber en cascade, devaient présenter l'aspect d'un lac jusqu'au fond de la caverne, où les graviers et le limon en s'accumulant ont obstrué la crevasse qui avait permis l'entrée du torrent diluvien.
L'un des traits caractéristiques de la caverne de Lombrives, c'est que les ossements d'animaux y sont infi-
' Ramu, Garrigou et Filhol, L'homme fossile dans les cavernes de Lombrives, etc.
l'homme DANS LES CAVERNES A OSSEMENTS. 89
niment moins nombreux que ceux de l'homme. Le gisement le plus riche est dans une des salles situées audessus de l'escarpement. Là cet immense ossuaire, pris dans le lehm et dans le glacis stalagmitique qui lé recouvre, renferme les débris de l'homme et de son industrie naissante, mélangés aux os de l'ours fUrsus priscusj, d'un chien très distinct du renard et du chacal , du cheval (Equm caballus), du bison (B. europaeusjy d'un bœuf de petite taille et du cerf (cervus elaphusj. Les grottes latérales contiennent les mêmes dépôts, et des cannelures hautes de 40 mètres au-dessus du sol sont remplies de limon dans lequel se trouvent des poteries grossières et des dents canines percées comme pour les passer à un collier.
Partout les ossements humains sont pêle-mêle avec ceux des animaux; plusieurs ont été roulés, mais d'autres sont si bien conservés qu'ils doivent, semble-t-il, avoir été recouverts de leurs chairs quand ils furent introduits dans ces excavations. Les mâchoires sont toujours pourvues de leurs dents ; celles d'enfants de sept à huit ans montrent déjà des traces d^usure ; les mâchoires qu'on peut attribuer à des vieillards ont les dents usées jusqu'à la racine. Une brèche à ciment calcaire, formée des restes mutilés de plusieurs centaines d'individus, a permis de dégager un crâne parfaitement conservé et d'un beau développement ; l'angle facial est très ouvert et l'on reconnaît au premier coup d'œil que cette tête appartient au type caucasique.
On ne peut admettre que l'homme ait fait une habitation , et bien moins un lieu de sépulture, des salles situées au-dessus de l'escarpement. Tout semble indi-
90 L'HOfifME DANS LES CAVERNES A OSSEMENTS.
quer que ces ossements ont été introduits par les eaux. Cette accumulation qu'on trouve surtout dans la couche inférieure du limon, parait s'être faite à la fin de l'action diluvienne sur ce point, et à une époque où les grands mammifères semblent avoir disparu.
C'est à la dernière époque de l'âge de la pierre, et postérieurement au diluvium, qu'on doit faire remonter l'occupation par l'homme des sept cavernes de la vallée de Tarascon (Ariége), explorée par MM. Garrigou et Filhol. Avec les restes du Bos primigenius et d'espèces existantes, dont quelques-unes ont été domestiquées, se trouvent des nuclei, des lamelles de silex, des racloirs de schiste siliceux, une vingtaine de meules de grès, des marteaux à peu près sphériques, de grossières poteries, en un mot tout un ensemble qui reproduit les principaux traits des dépôts lacustres de la Suisse , dont les analogues se retrouvent avec les animaux domestiques dans beaucoup de cavernes de la France. M. F. Forel attribue à la même époque les grottes qu'il a fouillées près de Menton.
Encore un mot sur la grotte de Lourdes, dans les Hautes-Pyrénées, décrite par MM. Alphonse Milne Edwards et Garrigou. Le dépôt ossifère se divise, d'après sa faune et ses produits d'industrie , en deux couches dont la plus ancienne est caractérisée par les os abondants du renne. De petites haches reproduisent le type d'Amiens. Un os, représentant un poisson grossièrement sculpté, montre que l'art du dessin répandu dans le Périgord, dans le Poitou, et sur d'autres points, était aussi cultivé au pied des Pyrénées, alors que le renne y abondait, mais avec moins de succès, à en juger du moins par cette pièce.
l'homme dans les cavernes a ossements. 91
L'Espagne, où la coexistence de l'homme avec l'éléphant est si nettement déterminée par le diluvium des environs de Madrid, fournira, on peut s'y attendre, d'importantes données historiques, par l'étude des dépôts ossifëres de ses grottes. Diverses mentions ont déjà été faites, mais on est en droit d'attendre des études plus complètes. M. Louis Lartet a déjà découvert des poteries primitives, ainsi que des instruments en os et en silex, dans des cavernes de la Vieille Gastille, soit avec le Bos primigeniuSj soit avec des espèces domestiques. S'il n'a pas encore retrouvé des traces de l'homme avec le rhinocéros des couches inférieures, de nouvelles recherches ne manqueront pas d'atteindre ce résultat.
Italie. Des travaux de chemin de fer ont fait découvrir, au printemps de 4865, dans la montagne de Capra Zoppa , près d^ Yerezzi * en Ligurie , une excavation d'environ 50 mètres de longueur et à peine assez élevée pour s'y tenir debout. Une couche stalagmitique, atteignant parfois 50 centimètres d'épaisseur, recouvrait un terreau rougeâtre , dans lequel M. Romarino a trouvé, avec des coquilles, les os d'un ours plus grand que l'ours actuel, d'un grand chat, du lynx, de l'hyène, du sanglier, du cheval, de deux bœufs, de trois cerfs, d'une espèce éteinte de marmotte, du lapin, etc. Les os longs sont plus nombreux que les autres, plusieurs ont été cassés pour en avoir la moelle ; d'autres présentent des entailles ou incisions ; il en est même qu'on croirait sciés. Enfin des fragments dechar-
^ Mortillet, Matériaux, â« année, pag. 186.
92 l'homme dans les cavernes a ossements.
bons viennent encore attester Texistence de l'homme. M. Issel pense que les eaux ont engouffré ces divers ob* jets par une fissure supérieure.
La grotte de Colle-di Mura^ en Vénétie*, contient des couches de terre et de pierres anguleuses qui, d'après leur contenu , remontent des temps modernes jusqu'à l'époque romaine, et à des âges beaucoup plus reculés. A la base, c'est-à-dire à trois mètres environ de profondeur, on a retrouvé au milieu des cendres et du charbon, une aiguille en os. et des silex taillés pareils à ceux du Péri gord. D'autres grottes du Vicenlin, ainsi celle du Chiampo explorée par M. P.Lioy, présentent de nombreux débris du grand ours fossile avec des restes de poterie grossière et des instruments en silex, mais je ne puis dire si leur contemporanéité est parfaitement établie.
La dernière époque de l'âge de la pierre a été constatée dans plusieurs cavernes de l'.Italie. C'est à un moment bien plus reculé que paraissent remonter les silex taillés trouvés par M. 0. G. Costa, dans une petite grotte du royaume de Naples, avec des restes d'hyène, de rhinocéros, d'éléphant, de bœuf, de cheval, de Sus, d'antilope et de cerf.
De nombreux restes d'hippopotame et d'Elephas antiquîùs, dont une partie ont été roulés par les eaux, se trouvent dans des cavernes de la Sicile, situées dans des contrées où il n'y a pas traces de rivières ni de ruisseaux, capables de les introduire dans les fissures des rochers, et bien moins de satisfaire aux habitudes de l'hippopotame. On est donc conduit à admettre qu'à l'époque où ces pachydermes vivaient en Sicile, la con-
' Mortillet, Matériaux^ \^ année, pag. 233.