HISTORIQUE. H
ces perdues, à 11 pieds de profondeur sous des couches de terrain non remanié. Buckland dans ses Reliquiœ (iiluvianœ, ouvrage remarquable publié en 1823, soutient la coexistence de l'homme avec les espèces éteintes. Dès lors plusieurs géologues constatèrent dans différentes grottes la même réunion de débris humains avec des animaux fossiles; ce fut surtout le D"". Schmerling qui, depuis 1830, mit une ardeur infatigable à explorer les cavernes de la province de Liège, riches en brèche osseuse, renfermant des restes de Thomme avec Tours des cavernes et d'autres espèces éteintes.
Bien qu'on ne pût mettre en doute l'exactitude de ces observations, on se demandait s'il n'était pas possible que ces restes, malgré l'aspect d'une même antiquité et malgré la couche de stalagmite qui les recouvrait, y eussent été enfouis, à des époques très diverses, à la suite de l'occupation successive de ces grottes, ou bien si, enlevés à des terrains d'âges divers, ils n'avaient pas été entraînés dans ces excavations naturelles par les cours d'eau qui s'y engouffrèrent plus d'une fois.
Des découvertes pareilles à celle de Hoxne devaient apporter de nouveaux éléments pour la solution de ce problème. M. Boucher de Perthes publia en 1846 les résultats de ses premières et laborieuses recherches, qui l'avaient amené à recueillir des silex taillés de main d'homme dans les assises inférieures des dépôts diluviens d'Abbeville et d'Amiens. Peu encouragé dans ses travaux, il n'en poursuivit pas moins ses explorations avec ardeur, mais ce n'est que depuis 1858 qu'il vit d'éminents géologues anglais et français faire une étude spéciale des terrains de la vallée de la Somme, et dis-
siper peu à peu des préjugés qui ne disparurent pas sans donner lieu à des débats, souvent assez vifs. Une fois l'intérêt réveillé, des explorateurs et des découvertes nouvelles surgirent de tous côtés. L'homme fossile venait d'exciter le même élan que, quelques années auparavant, les constructions lacustres de la Suisse.
Donner une idée de tous les travaux qui furent faits ces dernières années, nous entraînerait beaucoup trop loin. Il suffira de décrire quelques-unes des découvertes les plus caractéristiques pour permettre de se former une opinion avec connaissance de cause. Toutefois c'est ici le moment d'entrer dans quelques détails préliminaires, du domaine de la géologie et de la paléontologie, afin de pouvoir apprécier l'importance des gisements, et des modifications delà faune, auxquelles se rattachent tout d'abord les notions d'antiquité relative qui occupent une si grande place dans ces questions.
Données géologiques.
Sans remonter aux premières époques de la création de notre globe, je rappellerai seulement qu'on peut distinguer à sa surface une série de couches de terrains , soit de roches sédimentaires, formées successivement au sein des eaux, et dans lesquelles apparaissent de nombreux restes pétrifiés ou fossiles, d'êtres organisés, végétaux et animaux. La formation successive de ces couches ressort non-seulement de leur superposition, mais encore des divers genres d'êtres organisés qu'elles contiennent, de telle sorte qu'à chaque nouveau ter-
rain, d'anciennes espèces disparaissent, tandis que d'autres prennent naissance. Ces roches, stratifiées horizontalement à leur origine, ont subi parfois des accidents divers. Quelques-unes ont été métamorphosées par le feu, qui en a fait disparaître les pétrifications, et souvent elles ont été fissurées , disloquées ou redressées par de grands phénomènes, à la suite desquels des matières en fusion, venant des profondeurs de la terre, ont formé de nouvelles roches et amené de considérables perturbations.
C'est en tenant compte de ces diverses données qu'on est arrivé, en partant des couches les plus anciennes, et par conséquent les plus profondes quand elles sont dans leur position normale, à les grouper en périodes primaire, secondaire, tertiaire et quaternaire. Chacune de ces périodes se subdivise en nombreux étages fossilifères , mais nous n'avons pas à en parcourir la vaste série, le quaternaire étant à peu près seul en cause dans les questions que nous avons à traiter.
Les géologues ne sont pas encore d'accord sur les dénominations à donner aux subdivisions de la période quaternaire. Quoi qu'il en soit, elle comprend en premier lieu l'époque glaciaire dont les dépôts erratiques, constatés d'abord en Suisse, l'ont été peu après dans diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique. La fonte des glaciers, sous l'action d'un climat plus chaud , a considérablement accru les cours d'eau et exhaussé le niveau des bassins , de manière à creuser des vallées et à déposer de puissantes couches de limon, de sable, de gravier et de matériaux incohérents, stratifiés à peu près horizontalement. Ces dépôts qui constituent les terrains diluviens sont
aussi dus en partie , du moins suivant certains géologues, à Taction de grandes vagues produites, soit par le soulèvement brusque de quelque montagne surgissant du milieu des eaux, soit par l'affaissement du sol au-dessous du niveau des mers. Mais formées par des agents multiples , ces accumulations de terrains diluviens ne résultent point d'un même phénomène et sont loin d'appartenir toutes au même moment ; on ne saurait donc confondre le diluviumdivec le déluge historique, dont les traces, si l'on arrive jamais à les distinguer nettement, ne peuvent constituer qu'une faible partie de ces dépôts, et sans doute la partie la moins ancienne. Les dépôts diluviens ne sont pas non plus exclusivement propres aux temps post-glaciaires. On les retrouve déjà auparavant, mais nous n'avons pas à nous en occuper car ils ne contiennent pas de traces de l'existence de l'homme.
Après le diluvium proprement dit vient une seconde* époque glaciaire, dans quelques contrées de l'Europe, et même dans l'Amérique du Nord. Encore ici Ton doit au moins reconnaître que l'extension des glaciers, pas plus que le diluvium, ne peut être envisagée comme absolument synchronique dans tous les pays où elle a laissé des traces.
Vient enfin le moment où la plupart des lacs, autrefois beaucoup plus élevés, ont reçu leur niveau actuel ; les cours d'eau déposent leurs alluvions et forment le quaternaire récent. A l'époque actuelle se poursuivent des formations nombreuses : dépôts lacustres et marins,
* L'hypothèse de deux époques glaciaires successives est loin d'être admise par tous les géologues.
cordons littoraux, tufs calcaires et siliceux, tourbes, récifs madréporiques et remplissages divers. Or la question est précisément de savoir si, comme on Ta généralement admis jusqu'à ces derniers temps, Thomme apparaît seulement à cette époque récente ou bien avec le quaternaire ancien.
Données paléontologiques.
Tandis que la période primaire est caractérisée par le règne des poissons, celui des reptiles appartient à la période suivante. Les oiseaux et les mammifères, remarquables par leur nombre et souvent par leur taille, distinguent la période tertiaire, pendant laquelle apparaissent déjà un éléphant, différent du mammouth, et divers autres quadrupèdes analogues, mais non identiques, aux espèces actuelles.
Les mammifères du quaternaire ancien offrent un intérêt particulier, parce qu'ils se trouvent associés à des débris d'industrie humaine. C'est surtout en Angleterre et particulièrement dans les contrées de l'Est que cette faune présente la plus grande richesse, grâces sans doute aux actives recherches des savants anglais, qui ont déjà déterminé environ 36 genres et plus de 50 espèces. Parmi les carnassiers je citerai l'ours des cavernes, le putois, le loup, le chien, le renard, l'hyène des cavernes et un chat des cavernes, de la taille des plus grands lions. Citons encore le mammouth {Elephas primigenius) , le rhinocéros à narines cloisonnées \R. tichorhinus) ^ trois espèces de chevaux.
un hippopotame plus grand que l'espèce d'Afrique, le sanglier, le grand cerf d'Irlande, le renne, d'autres cerfs et diverses espèces de bœufs. Plus du tiers de ces espèces sont éteintes et beaucoup d'autres ont disparu des Iles britanniques*.
En comparant cette faune avec celle qui vivait dans le même temps plus à l'est, sur les confins de l'Asie, on y voit régner les mêmes espèces, à peu d'exceptions près, mais la proportion ou l'abondance des individus d'une même espèce est quelque peu différente. Ainsi les ours sont plus nombreux dans les environs d'Odessa qu'en Angleterre, tandis que l'hyène est assez rare à l'orient de l'Europe.
L'époque du quaternaire ancien est aussi caractérisée en Amérique par les dépôts erratiques et diluviens, mais sa faune y présente des traits distinctifs. Dans l'Amérique du Nord, on ne connaît encore que 47 genres de mammifères terrestres fossiles, comprenant à peine vingt et quelques espèces. On y retrouve plusieurs espèces d'éléphants, mais non le rhinocéros, compagnon fidèle du mammouth en Europe et en Sibérie. Le genre mastodonte a subsisté dans les deux Amériques plus longtemps qu'en Europe. Les chevaux, bœufs, et cerfs sont d'espèces différentes dans les deux continents, sauf le renne qui est le même que celui des contrées boréales. Le chat et Tours n'atteignent point la taille de leurs congénères d'Europe. L'hyène manque complètement, ainsi que l'hippopotame. D'autre part, des genres spéciaux de grands édentés caractérisent la faune quaternaire des deux Amériques.
^ Ces détails et ceux qui suivent sont surtout extraits de: d'^rchîac, Leçons sur la faune quaternaire, pag. 12 à 19.
On a supposé pendant assez longtemps que la disparition des espèces dites diluviennes a eu lieu simultanément, à la suite de qtielque grande catastrophe. L'état actuel de la science' tend au contraire à démontrer que les espèces éteintes ont disparu graduellement, de même qu'elles apparaissent à des moments divers. Celte succession observée dans Tensemble des êtres est surabondamment établie par l'examen des roches fossilifères, si dissemblables dans leur faune de la base au sommet. D'après Alcide d'Orbigny, elles contiennent environ quinze cents genres d'animaux, dont seize seulement occupent tous les étages, et Ton peut sans doute juger de l'extinction des espèces animales dans les temps anciens par ce qui se passe encore de nos jours. Selon M. Larlet, le grand' ours des cavernes apparaît plus anciennement que le mammouth, qui, à son tour, précède le renne, après lequel vient l'aurochs (Bos primigenius) . Si l'on arrive à établir nettement leur ordre de disparition, on pourra avoir pour la période de l'humanilé primitive des divisions chronologiques d'une valeur incontestable; mais elles ne s'appliqueront qu'à une région donnée, le même animal ne disparaissant pas nécessairement a^ même moment dans tous les pays, ainsi que nous le voyons par le renne, qu'on ne retrouve déjà plus dans nos contrées à l'époque des constructions lacustres, et qui subsiste cependant encore en Laponie.
i8 l'homme DANg LES TERRAINS DILUVIENS.
L'homme dans les terrains diluviens.
La vallée de la Somme, en Picardie, est jusqu'à présent J'une des contrées les plus intéressantes, soit par les découvertes qu'on y a faites, soit par les discussions qu'elles ont soulevées. Explorée depuis un quart de siècle par M. Boucher de Perthes, l'infatigable antiquaire d'Abbeville , elle est devenue ces dernières années un champ d'études pour beaucoup de savants, désireux de s'assurer par eux-mêmes du véritable gisement des pièces en litige. Il importe donc de retracer, au moins en quelques mots , la structure géologique des bords de la Somme *, afin de se rendre compte de la nature des terrains dans lesquels l'homme se trouvé associé à la faune du quaternaire ancien.
Le sol ondulé de cette contrée est formé par la craie blanche, appartenant à la période secondaire. Au-dessus de cette craie, qui se montre sur les flancs des colhnes, est un dépôt continu de limon, ou terre à briques, couche superficielle d'une épaisseur d'environ 1 mètre 50, complètement dépourvue de fossiles. Çà et là on observe sur la craie des lambeaux saillants de sable argileux tertiaire avec fossiles, des premiers temps de cette période. Il est probable que ces sables, en tous cas plus anciens que le Umon, recouvraient autrefois la craie, et que ce sont eux qui ont fourni une bonne partie des matériaux, graviers, cailloux et blocs, re-
* D'après LyeU, Ancienneté de l'homme.
l'homme dans les TERRAmS DILUVIENS. 19
maniés par les eaux de la Sornme et déposés sur ses bords. Ils sont aussi entrés pour une forte part dans la composition du limon supérieur, ainsi que l'atteste l'analyse de ce limon. L'action des eaux s'est donc exercée puissamment sur ce sol et c'est à elle qu'on doit le creusement de la vallée de la Somme. Cette rivière coulait donc autrefois à un niveau beaucoup plus élevé. Son lit étant alors moins encaissé , et surtout ses eaux étant beaucoup plus abondantes, elle se promenait sur une largeur considérable et déposait à droite et à gauche une partie du gravier et du limon qu'elle entraînait. A mesure que la Somme approfondissait son lit, elle en diminuait la largeur, et continuait à déposer sur chaque bord ses alluvions, qui se tassaient en gradins inférieurs le long des plans inclinés produits par l'excavation du sol. Enfin les parties les plus basses du fond de la vallée actuelle ont été recouvertes, à une époque postérieure, d'une couche de tourbe de 6 à 9 mètres d'épaisseur. On ne doit cependant pas se représenter ces dépôts diluviens comme formant des couches continues le long de la rivière; celle-ci et ses afQuents n'ont souvent laissé en déblayant la vallée que des lambeaux de ces couches, de même que nous voyons parfois de nos jours les cours d'eau reprendre à la suite d'une nouvelle crue les alluvions déposées précédemment sur leurs bords. Il peut résulter aussi de ces actions secondaires des affouillements et des transports récents dont l'observation finit par rendre compte, en sorte que la confusion qui n'était qu'apparente, n'infirme en rien ce qui a été dit ci-dessus.
C'est M. Prestwich qui, le premier, démontra claire-
20 l'homme dan» les terrains diluviens.
ment, en 1860, que Tâge de ces graviers de niveaux différents varie d'après leur position relative, c'est-à-dire que les plus élevés sont les plus anciens et que la tourbe qui n'a pu se produire qu'après le creusement de la vallée est par conséquent la formation la plus récente. Elle fait partie en effet de l'époque moderne, et contient une grande abondance de coquilles et de mammifères qui appartiennent tous à des espèces vivantes, habitant encore l'Europe. Sur divers points ces restes sont accompagnés d'instruments en pierre et en bois de cerf tout pareils à ceux des lacs de la Suisse.
La faune etl'industrie présentent des caractères bien différents dans les graviers étages contre les flancs de la vallée. C'est là que de nombreux explorateurs de premier mérite, attirés parles découvertes de M. Boucher de Perihes, ont vu en place sur les points où l'on exploite le sable et le gravier, avec des ossements d'espèces éteintes, des instruments en silex taillés par la main de l'homme, recouverts de couches stratifiées et placés de telle sorte que leur dépôt dans ces anciennes alluvions est nécessairement antérieur à la formation des couches sous lesquelles ils se trouvent.
On distingue ces terrains en gravier inférieur et gravier supérieur. Ce dernier, comme nous l'avons vu, est plus ancien que le précédent, puisqu'il a été déposé contre le sommet des collines de craie qui bordent la vallée, alors que les eaux commençaient seulement à creuser celle-ci; il en résulte que les graviers inférieurs n'ont pu être accumulés que plus tard. Pour éviter toute confusion dans l'esprit des lecteurs étrangers à ce genre d'étude, j'attirerai encore leur attention sur la position relative de ces deux étages
l'homme dans les terrains diluviens. 21
de gravier. Bien qu'ils soient à deux hauteurs différentes, il va sans dire qu'ils ne sont point immédiatement superposés. On doit se les représenter comme un escalier dont les degrés ne s'engagent point les uns sous les autres, et si le degré inférieur est le moins ancien, il n'en faut pas moins reconnaître que chacun de ces degrés pris à part présente un ordre de formation inverse, c'est-à-dire que la base déposée la première a été successivement recouverte de couches de sable, degravier, de limon, en sorte que la surface du degré est évidemment plus récente que sa base. Voilà comment il arrive que les couches stratifiées qui recouvrent un objet d'industrie sont moins anciennes que celui-ci, tandis que le degré inférieur est d'une époque postérieure à celle du gradin déposé plus haut. En résumé, si cegenre d'escalier a été façonné à partir du haut pour descendre dans le sol, il faut se souvenir que chacun de ses degrés a été formé de bas en haut. On voudra bien aussi ne pas oublier que , par suite de sa haute antiquité, les arêtes des marches ont été émoussées, et qu'il ne reste souvent que des lambeaux de ces dépôts diluviens.
Passons maintenant à l'examen du gravier inférieur, plus ancien que la tourbe du fond de la vallée. AMenchecourt, au nord-ouest d'Abbeville, sont des carrières dont la base, épaisse d'environ 4 mètres, présente des lits alternants de gravier , de marne et de sable coquillier contenant des fossiles et des silex travaillés. Au-dessus vient une couche d'environ 4 mètres 50 de puissance, composée d'un limon calcaire 1res peu stratifié, dans lec|uel sont aussi des fossiles et des instruments en silex. Un dépôt d'argile brune, non stratifiée,