‹ L'homme grisChapitre 6 sur 8 · SOYONS LIBÉRAUX · texte numérisé non relu

SOYONS LIBÉRAUX

Un spectacle bien consolant se déploie chaque jour, et chaque jour s’agrandit aux yeux de l’observateur patriote -, c’est le triomphe toujours croissant des principes libéraux : il y aura dans peu une véritable honte à ne pas se dire libéral. Vainement quelques

feuilles , bravant le ridicule après avoir épuisé le mépris , essaient encore d’élever quotidiennement quelques débats sur la nature et l’acception de ce titre qui réunit tous les partis, n’en accuse aucun, et les honore tous. Être libéral, c’est être homme de bien.

Que de qualités en effet distinguent le libéral! Il n’a qu’une bannière, celle de la patrie -, on ne le surprend pas recherchant les honneurs et s abaissant devant les dignités *, mais l’honneur est son but, et le mérite seul a droit à ses hommages : à ses yeux un grand nom ne devient pas un litre si celui qui la porte ne s’en montre point digne, et pour un libéral il n’est de grandes choses que dans le dévouement à la chose publique. On ne le verra point, laissant prendre l’essor à de coupables ressenlimens, se constituer juge de nos révolutions, changer en crimes d’involontaires erreurs , et ne point tenir compte des heureux résultats. De toutes parts, dit-il, on a commis des fautes-, le bien de tous côtés a-t-ii été égal? N’importe-, un liberal oublie sans etïorts, avec franchise il pardonne. A sa voix se concilient l’orateur patriote de 89, le républicain attristé, la victime désenehautée du brillant despotisme, et le royaliste de bonne foi. — Que vouliez-vous, hommes de toutes les époques?—La gloire de la patrie, le bonheur de ses fils.—Hé bien, réunissous-nous pour obtenir l’objet commun de nos vœux -, oublions nos dissensions, suivons la même ligne, et nous ne tarderons pas à être consolés des trente années qu’il

nous aura fallu traverser pour conquérir enfin mie' monarchie constitutionnelle,, et la liberté par la loi m r ce qui , selon l’expression de Bossuet, forme un état « où l’on obéit sans dépendre, où l’on gouverne sans « commander». Vétérans de la révolution, chasser de votre esprit tout repentir timide-, vous n’avez obéi

qu’au temps, le temps vous vengera.En nous-

révélant les premiers, en réclamant pour nous des -, droits aujourd’hui consacrés , vous avez mérité lareconnaissance nationale. Et vous, fiers eiloyensque le mot de sujet effraie, vous tous^ amis de la chose < publique, joignez vos effortsaux nôtres, ne disputons. I plus sur les mots : soumis aux lois , soyons aussi j

sujets . Quand c’est la loi qui règne, le roi lui- ]

môme est sou premier sujet. Et vous, hommes dévoués,. | ma s trop long-temps fidèles à votre idole, vous à quile langage de l’honneur est si connu, répondez : un liomme seul fu t-il votre patrie ?Non, sans doute, ditesvous. Ne balancez donc plus : sans regret et sans '

crainte, venez.Servons tous la patrie-, ne servons-

qu’elle ! Pour vous, messieurs , que le sentiment ou les circonstances ont toujours tenus près du trône do Saint-Louis, lorsque des libéraux entourent ce môme trône, l’abandounerez-vous ? Vous rougissez qu’on élève un tel doute. Hé bien , imitez les rois vos maîtres , cédez à l’esprit du siècle ; entrez aussi parmi les libéraux -, que si, pour avoir trop tardé, prendre ce nom vous coûte un peu de honte, elle passera quaud tous le porteront,, lorsque tous se diront patriotesfrançais..

' Tel est le langage d’un libéral , ou plutôt tels sont ”îes sentimens qui naissent chaque jour dans tout esput ajuste et droit : ils sont l’ouvrage du tenips, force occulte qui les inspire. Aussi depuis trois ans le libéralisme a-t-il fait d’é oimans progrès, il règne sur les trônes par le respect des lois } il règne sur 1 autel par l’amour de la tolérance il nourrit et console les peuples , qui l'embrassent sans le savoir, mais à qui la nature l’indique comme leur dernier libérateur: ou pourrait presque dire que 1 esprit libéral est une révélation divine ; il est enfin l’union sublime de la religion et de la philosophie : ainsi que la religion dans sa beauté primitive, il a horreur du sang et de toute haine*, ainsi que la philosophie, il veut le bien et le beau.

Admirons un instant sa marche et ses progrès. Fruit précieux de l’orageuse, mais inévitable et nécessaire révolution, il s’annonce par la tourmente, et se montre par les bienfaits : c’est la présence d’un dieu qui se signale par des coups de tonnerre. Né Français, il parcourt le monde après avoir consolé sa patrie. L antique Germanie l’adopte, et de vieilles erreurs sont aussitôt dévoilées^ les presses de Berlin , de Leipsick, de Weimar, de Vienne môme, libres de leurs entraves, propageut ses principes, réclament des lois et la liberté Il s’assied sur le trône des czars , et comme, par j istinci, l’esclave des climats glacés s’incline reconnaissant. Heureux d’avoir éclairé, ennobli, les premiers peuples de l’Europe , il vole sur une autre hémisphère. Par-tout sur son chemin on l’accueille,

on le Fête. Il dédaigne la mercenaire Helvétie -, Filait® voudrait le fixer; l’Espagne en vain l’implore ; le despotisme et la superstition s’efforcent d’étoutfer ses cris *, mais Xesprit libéral, se vengeant à la fois de Ferdinand et de l’inquisition , court rendre le' nom d’hommes aux hahitans du Nouveau-Moude : bientôt affranchis et unis, et en dépit des nouvelles officielles qui défont et tuent Bolivard cinq ou six fois par an, les Américains du Sud se montreront enfin les dignes frères des Américains du Nord.

A cette marche triomphante, seulement esquissée, Joindrons-nous les bienfaits de toutes sortes qui signalent ses pas? Non, ils sont assez connus : ce serait une iûche agréable , sans doute, mais qui nous mènerait trop loin. Nous aurons même la générosité de ne pas entreprendre la réfutation sérieuse des burlesques lamentations dé nos ténébreux adversaires, ces partisans du bon vieux temps et du pouvoir absolu. Sans doute, messieurs, il faudrait mettre au nombre des calamités qui désoleut la terre l’instruction et la liberté! Des peuples qui pensent, qui lisent et qui raisonnent ! Bon Dieu, que diront-ils de vous, messieurs les illibéraux? Vous avez bien vos raisons pour vouloir éteindre les lumières. Quel bonheur pour M. de B*** et pour tant d’autres orateurs et écrivains, si la France n’eût pas su lire...! C’est vraiment dommage; mais ce qu’ils ont dit et écrit ne ser apas oublié. Et puis des peuples qui s’estiment trop pour se regarder comme la propriété d’une famille et même d’un seul homme ; qui ne veulent plus devoir d’obéissance

qu’aux lois ; des lois qui reconnaissent et consacrent les justes prétentions des peuples ; et des priuces, oh I pour le coup , voilà le comble du malheur -, des princes, disons-nous, qui à l’envi répètent, soit nécessité, soit bonne foi, ces mots solennels qui n’en subsistent pas moins : « Voulant donner à nos peuples des institutions conformes à l’esprit du siècle , etc. (i) » Vous l’entendez, l'esprit du siècle... C’est un monstre, direz-vous. Soit -, mais il est fort aimable, et sur-tout bien fort.

AÜons, messieurs , allons, ne poussons pas plus loin l’exposé de vos plaiutes-, il y aurait rigueur de notre part. Mais ouvrez les yeux de l’esprit, et entrez dans le siècle. Vous verrez que ce que vous appelez l’ancien ordre de choses ne convient pas plus aux hommes du dix-neuvième siècle que les vêtemens d’un enfant de dix aus ne conviendraient à un homme de cinquante. Pardon de cette espèce de métaphore tant soit peu triviale-, mais il n’est peut-être pas mal de vous conduire ainsi du connu à ce qui vous est inconnu. Suivez encore l’histoire -, vous verrez également que si les institutions des premiers Francs ont paru barbares quelques cents aus après leur origine , il est évident que la cour et les principes de Louis XIV 11e

(1) L’empereur de Russie , des princes d’Allemagne, le roi de Wurtemberg et le roi d’Espagne lui-même, ont employé cette phrase dans plusieurs préambules de leurs actes souverains.

«serraient pas soutenables aujourd’hui. Je veux vous faire grâce du pouvoir absolu, à jamais détruit eu France-, mais rappelez-vous que soivs ce règne fameux maints gentilshommes s’honoraient encore du dérèglement de leurs mœurs : aujourd’hui la sottise meme n’oserait se Haller de n’avoir pas de vertus domestiques. Tels sont les progrès de la perfectibilité humaine, que nos neveux seront encore meilleurs que nous.

Et vous-mêmes, messieurs, vous notez pas l’espoir à vos censeurs. Encore quelque temps } et lorsqu’il n’y aura plus de profit à se montrer ce que vous êtes, vous mettrez de la gloire à vous dire libéraux, La nature sur vous ne peut perdre ses droits. Oui, un jour vous vous joindrez à nous pour donner un démenti à Montesquieu, qui prétend que sous une monarchie il n’est pas de vertus publiques ni de véritables hommes de bien.... Il est vrai que Montesquieu, alors qu’il écrivait cette assertion désespérante, ne se doutait pas que nous jouirions un jour d’une monarchie constitutionnelle , et qu’il ne croyait pas même que ces . deux mots pussent se rencontrer ensemble. Cependant nous le possédons, ce phénomène! A qui le devonsnous ? A Xesprit du siècle à uu roi qui s’est fait libéral pour permettre les vertus publiques et avoir des hommes de bien... Faites-vous donc libéraux .

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