‹ L'Homme intérieur, 1901-1905Chapitre 3 sur 5 · XXXI II · texte numérisé non relu

XXXI II

TiRÉsiAS, prophète ancien, perdit la vue Pour avoir contemplé, dit-on, Minerve nue. Redoute de surprendre ainsi la Vérité Hors du voile qui rompt à dessein sa clarté : Nous ne sommes pas nés pour toute sa lumière. L'insensé qui sur elle a levé la paupière Porte à ses yeux blessés une tardive main, Recule, et, trébuchant aux pierres du chemin. Dans sa fuite à tâtons crie à la solitude L'aveugle horreur dont l'a rempli la certitude.

68 CHARLES GLÉRIN

HERCULE, avant qu'il aboutisse Au bûcher fait de tout un bois.

Veut encore pour la justice S'armer une dernière fois.

C'est sur la cime expiatoire Où, par un supplice immortel, Prométhée assure sa gloire D'avoir volé le feu du ciel.

Un vautour lui fouille le foie.

Sa chair, impérissablement, A l'implacable oiseau de proie Offre un douloureux aHment ;

Tandis que sa plainte remue L'écho de glace des hauts lieux Et monte au sommet de la nue Réjouir la haine des dieux.

Saisissant son arc invincible.

Son carquois presque dépeuplé.

Hercule prend alors pour cible La poitrine du monstre ailé.

Sa flèche inévitable est prête ; Il vise, ébloui par le jour...

Mais le Titan lui crie : Arrête î Je m'ennuierais sans mon vautour.

SI jamais à mon seuil s'arrête le Bonheur, Je lui dirai : Poursuis ta route, voyageur, J'ai mes hôtes, tu peux les voir par les fenêtres Marcher dans ma maison qu'ils occupent en maîtres. Ce sont la Volupté, la Tristesse et l'Orgueil. Dès l'aube sous mon toit je leur ai fait accueil. La Volupté d'abord est aussitôt venue Au creux de mes genoux s'étendre toute nue. J'ai senti la chaleur de son souffle à mes yeux, Elle a jeté sur moi ses bras insidieux, Et, se laissant aller mollement en arrière, Ses regards, à demi perdus sous la paupière. Troubles et languissants me désignaient le lit. Or, tandis qu'au moment où l'âme s'avilit. Ma compagne à dessein m'aveuglait de sa bouche, La Tristesse entre nous se glissa dans ma couche. Nos vains embrassements ont duré tout le jour. Le soir vient; me voici réveillé de l'amour. Mes hôtes, me sachant désormais sans défense, Me tiennent asservi sous leur âpre arrogance. Ils ont ôté le Christ du mur, et, pour loyer. Répandu dans mon vin les cendres du foyer.

Leur groupe inquiétant dans ma chambre circule; On les distingue mal déjà du crépuscule. Ils chuchotent. Parfois l'un d'eux parle plus fort, Et je comprends qu'ils sont à concerter ma mort. Mais, dis, toi qui voulais visiter ma demeure : Pourquoi ne pas avoir choisi la première heure ? Il est trop tard; l'Orgueil m'empêche de t'ouvrir. Va donc, quitte ce cœur qui s'obstine à souffrir ; Hâte-toi, car, là-bas, quelqu'un de moins indigne Du seuil de sa maison t'appelle et te fait signe.

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