‹ L'homme invisibleChapitre 17 sur 41 · HUXTER LE SUIVIT PAR-DESSUS SON ÉTALAGE · texte numérisé non relu

HUXTER LE SUIVIT PAR-DESSUS SON ÉTALAGE

— Au voleur ! arrêtez-le ! cria Huxter

en s’élançant à sa poursuite.

Les sensations de M. Huxter furent

vives, mais brèves. Il vit l’homme, juste

devant lui, bondir avec agilité vers

l’angle de l’église, dans la direction des

dunes ; il le vit dépasser les drapeaux

et les oriflammes du village en fête : deux

ou trois figures seulement s’étaient tournées vers lui. De nouveau M. Huxter brailla : « Arrêtez-le !... Au voleur !... »

et le pourchassa vaillamment. Mais il n’avait pas fait dix enjambées que sa cheville fut saisie par une étreinte mystérieuse : il ne courut plus, il fendit l’espace avec une incroyable rapidité ; soudain sa tête se rapprocha du sol, et, du monde, il ne vit plus que trente-six chandelles, indifférent dès lors à tout ce qui pouvait arriver.

DANS L’AUBERGE Pour bien comprendre ce qui s’était passé dans l’auberge, il faut revenir en arrière jusqu’au moment où M. Marvel fut aperçu de M. Huxter, par sa fenêtre.

A ce moment précis, M. Guss et M. Bunting se trouvaient dans le salon. Ils en étaient à passer sérieusement en revue les événements bizarres de la matinée et, avec la permission de M. Hall, ils se livraient à un examen minutieux des affaires de l’homme invisible. Jaffers était à peu près remis de sa chute; il était rentré chez lui aidé par ses amis.

Les vêtements éparpillés de l’étranger avaient été enlevés par madame Hall ; on avait remis en ordre la chambre à coucher. Sur la table, devant la fenêtre où l’étranger avait ordinairement travaillé, Guss avait trouvé trois gros livres manuscrits intitulés Journal.

— Journal /[répéta Guss, en s’asseyant et en plaçant deux des volumes de manière à supporter le troisième, qu’il ouvrit. Hem! Pas de nom sur la feuille de garde; c’est ennuyeux!... Des chiffres...

Et des figures....

Le pasteur vint regarder par-dessus son épaule ; Guss tourna les pages, le visage subitement désappointé.

— Sapristi ! rien que des chiffres, Bunting.

— N’y a-t-il pas des figures, des dessins qui jettent quelque lumière?...

I nvisiblé

— Voyez vous-même... Il y a, d’une

part, des signes mathématiques et, d’autre

part, des caractères, du russe, ou quelque

autre langue de ce genre-là... Il y a aussi

des lettres grecques. Pour ce qui est du

grec, je pense que vous....

— Sans doute, sans doute!... fit Bun-

ting, en ôtant et en essuyant ses lunettes.

Il était subitement très gêné : car pour

ce qui lui restait de grec dans la tête, ce

n’était pas la peine d’en parler.

— Oui, le grec, évidemment, peut

nous fournir un fil, une piste...

— Je vais vous en trouver un passage.

— J’aimerais mieux auparavant jeter

un coup d’œil sur les trois volumes,

reprit M. Bunting, en essuyant toujours

ses verres. D’abord une impression géné-

rale, Cuss, et alors, vous comprenez, nous

pourrons chercher le fil...

Il toussa, remit ses lunettes, les assujet-

tit avec soin, toussa de nouveau... et fit des

vœux pour qu’un incident quelconque

vînt empêcher la fâcheuse épreuve qui

paraissait inévitable. Il prit avec de

lentes précautions le volume que lui ten-

dait Cuss. A ce moment, l’incident sou-

haité se produisit.

La porte s’ouvrit tout à coup. Les

deux hommes tressaillirent, regardèrent

autour d’eux... Ils eurent presque du

plaisir à voir une figure d’un rose de

corail au-dessous d’un chapeau à la soie

rebroussée.

— Ce n’est pas ici le bar ? demanda le

personnage, immobile, les yeux fixes.

— Non, répondirent ensemble ces deux

messieurs.

— De l’autre côté, mon brave ! ajouta

M. Bunting.

— Et veuillez fermer cette porte !

cria M. Guss d’un ton irrité.

— Parfait ! dit l’intrus d’une voix

profonde, tout à fait différente, semblait-

il, de la voix rauque de sa première ques-

tion.

Puis, avec sa voix de la première fois :

— C’est bon ! fit-il... Larguez !

Il s’en alla et ferma la porte derrière

lui.

— Un matelot, je pense ! dit Bunting.

Ce sont de braves gens. « Larguez... », oui, c’est un terme de marine, s'appliquant je pense, à son départ de cette pièce.

— Sans doute ! fit Cuss. J’ai les nerfs tout à fait ébranlés aujourd’hui. Cela

— Une minute ! fit Cuss, qui alla fer-

mer la porte à clef. Comme cela, nous

serons à l’abri de toute invasion.

Il en était là, lorsqu’il y eut un reni-

flement.

sapristi! rien que DES CHIFFRES, BUNTING.

m'a fait sauter, cette porte s’ouvrant de cette façon.

M. Bunting sourit ; comme si lui-même n'avait pas sauté aussi.

— Et maintenant, reprit-il avec un soupir, à nos livres !

— Une chose est indiscutable, déclara

Bunting en attirant un siège auprès de

celui de Cuss. Il s’est certainement passé

des choses étranges à Iping pendant ces

jours derniers, des choses très étranges.

Je ne puis pas ajouter foi, évidemment, à cette histoire absurde d’un homme invisible...

— C’est incroyable, en effet, vraiment incroyable. Mais ce fait subsiste que j’ai vu, j’ai certainement vu jusqu’au fond de sa manche...

— Mais avez-vous vu ? En êtes-vous bien sûr? Supposez, par exemple, un miroir... Les hallucinations se produisent si facilement ! J’ignore si vous avez jamais vu un physicien vraiment habile...

— Je ne veux pas recommencer à dis-

C’était une compression extraordinaire

l’étreinte d’une main solide et lourd?

qui lui portait irrésistiblement le menton

vers la table.

— Pas un mouvement, mes petits

messieurs, murmura une voix, ou je

vous casse la tête à tous les deux !

Bunting regarda la figure de Cuss,

alors toute rapprochée de la sienne :

il y vit le reflet de sa propre épouvante.

— Je suis fâché de vous traiter avec

rudesse, reprit la voix ; mais je ne peux

PAS UN MOUVEMENT, MES PETITS MESSIEURS, MURMURA UNE VOIX. cuter. Nous avons épuisé cette question-là, Bunting. Maintenant, il s’agit de ces volumes... Ah ! voici quelques lignes de ce qui me paraît du grec. Ce sont des lettres grecques certainement.

M. Cuss avait le doigt sur le milieu de la page. M. Bunting se pencha légèrement pour regarder de plus près : ce grec était écrit en caractère des plus fins. Il songea que tous ses paroissiens croyaient à sa connaissance des textes grecs et hébreux :

fallait-il donc avouer ? ou bien retrouverait-il des bribes de la science ?...

Tout à coup il éprouva une singulière sensation à la nuque ; il essaya de remuer la tête : il rencontra une résistance invincible :

pas faire autrement... Depuis quand

avez-vous appris à fureter dans les notes

secrètes d’un savant ?

Deux mentons heurtèrent la table en

même temps, et deux mâchoires cla-

quèrent.

— Depuis quand avez-vous appris à

envahir le domicile privé d’un homme

dans le malheur ?

Et le choc se renouvela.

— Où a-t-on mis mes vêtements ?...

Écoutez ! la fenêtre est fermée, et j’ai

pris la clef de la porte. Je suis passable-

ment fort,et j’ai le tisonnier sous la main...

et je suis invisible. Il n’y a pas à en douter,

je pourrais, si je le voulais, vous tuer tous les deux et m’en aller le plus facilement du monde. M’entendez-vous ? Parfaitement. Eh bien, si je vous laisse aller, me promettez-vous de ne pas faire de bêtises et d’exécuter ce que je vous dirai ?

, Le pasteur et le médecin se regardèrent l'un et l’autre, et le docteur fit la grimace.

— Oui, dit M. Bunting.

Et le docteur répéta :

— Oui !

Alors leur cou échappa à l’étreinte; ils se redressèrent, la figure très rouge, faisant aller leur tête de droite à gauche, et de gauche à droite.

— Veuillez rester assis où vous êtes, dit l’homme invisible. J’ai là le tisonnier, vous savez... Quand je suis entré dans cette pièce, poursuivit-il après avoir mis le tisonnier sous le nez de chacun de ses visiteurs, je ne m’attendais pas à la trouver occupée, et je m’attendais, par contre, à trouver, avec mes livres de notes, toute ma garde-robe ?... Où est ma garde-robe ?... Non, ne vous levez pas.

Je vois très bien qu’elle n’est plus ici.

Or, en ce moment, quoique les journées soient assez chaudes pour qu’un homme invisible puisse aller et venir, les soirées sont froides : j’ai besoin de vêtements et de quelques autres petites choses. Il me faut aussi ces trois livres.

l’homme INVISIBLE SE FACHE Il est inévitable que, arrivé à ce point, le récit s’interrompe de nouveau, pour une certaine raison très pénible et que l’on saura tout à l’heure.

Tandis que cela se passait dans le salon, tandis que M. Huxter guettait M. Marvel fumant sa pipe contre la grille de la cour, M. Henfrey et M. Hall, dans le bar^ con- Limaient à discuter le seul sujet possible, ce jour- à, à Iping.

Soudain on entendit un coup violent contre la porte du salon, un cri perçant, puis plus rien.

— He là-bas ! fit Teddy Henfrey.

— Hé là-bas ! fit-on aussi derrière le

comptoir.

M. Hall rangea tout, d’une main lente,

mais sûre.

— Il y a quelque chose! dit-il en quit-

tant le comptoir pour se diriger vers le

salon.

Teddy et lui s’approchèrent ensemble

de la porte, attentifs, les yeux écarquillés.

— Il y a quelque chose ! reprit Hall.

Et Henfrey fit un signe d’acquiesce-

ment.

De désagréables bouffées d’une odeur

chimique vinrent jusqu’à eux, puis le

bruit indistinct d’une conversation très

rapide, à voix très basse.

— Dites donc, vous n’avez besoin de

rien ? demanda Hall en frappant à la

porte.

Les chuchotements cessèrent; il y eut

un moment de silence, puis encore des

chuchotements, puis encore un cri :

« Non, non, vous ne ferez pas ça !... »

Alors on entendit des mouvements,

une chaise renversée, une courte lutte.

Puis, de nouveau, le silence.

— Que diable !... s’écria Henfrey entre

ses dents.

— Vous n’avez besoin de rien ? de-

manda encore Hall, d’une voix plus forte.

Le pasteur répondit, d’une voix curieu-

sement saccadée :

— Non... merci... Ne nous... dérangez

pas.

— Bizarre ! dit M. Henfrey.

— Bizarre ! répéta M. Hall.

— Il a dit : « Ne nous dérangez

pas !... »

— J’ai pas entendu.

— Puis il a reniflé.

Ils restèrent là, l’oreille tendue. De

l’autre côté, la conversation était rapide

et sourde :

— Je ne peux pas, déclarait M. Bun-

ting, en élevant la voix. Je vous dis,

monsieur, que je ne ferai pas cela...

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda

Henfrey.

— Il dit qu’il ne veut pas. Ce n’est pas

à nous qu’il parle, hein ?

— C’est honteux ! cria M. Bunting à

l’intérieur. — « Honteux ! » répéta M. Henfrey.

Je l’ai entendu distinctement... Qui est-ce qui parle, à présent ?

— Monsieur Cuss, je pense, répondit M. Hall. Entendez-vous quelque chose ?

— On dirait qu’ils secouent le tapis de la table ! dit Hall.

Madame Hall apparut derrière le comptoir. Son mari lui fit des signes pour l’inviter à se taire. Cela réveilla en elle l’esprit conjugal d’opposition.

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