HUXTER LE SUIVIT PAR-DESSUS SON ÉTALAGE
— Au voleur ! arrêtez-le ! cria Huxter
en s’élançant à sa poursuite.
Les sensations de M. Huxter furent
vives, mais brèves. Il vit l’homme, juste
devant lui, bondir avec agilité vers
l’angle de l’église, dans la direction des
dunes ; il le vit dépasser les drapeaux
et les oriflammes du village en fête : deux
ou trois figures seulement s’étaient tournées vers lui. De nouveau M. Huxter brailla : « Arrêtez-le !... Au voleur !... »
et le pourchassa vaillamment. Mais il n’avait pas fait dix enjambées que sa cheville fut saisie par une étreinte mystérieuse : il ne courut plus, il fendit l’espace avec une incroyable rapidité ; soudain sa tête se rapprocha du sol, et, du monde, il ne vit plus que trente-six chandelles, indifférent dès lors à tout ce qui pouvait arriver.
DANS L’AUBERGE Pour bien comprendre ce qui s’était passé dans l’auberge, il faut revenir en arrière jusqu’au moment où M. Marvel fut aperçu de M. Huxter, par sa fenêtre.
A ce moment précis, M. Guss et M. Bunting se trouvaient dans le salon. Ils en étaient à passer sérieusement en revue les événements bizarres de la matinée et, avec la permission de M. Hall, ils se livraient à un examen minutieux des affaires de l’homme invisible. Jaffers était à peu près remis de sa chute; il était rentré chez lui aidé par ses amis.
Les vêtements éparpillés de l’étranger avaient été enlevés par madame Hall ; on avait remis en ordre la chambre à coucher. Sur la table, devant la fenêtre où l’étranger avait ordinairement travaillé, Guss avait trouvé trois gros livres manuscrits intitulés Journal.
— Journal /[répéta Guss, en s’asseyant et en plaçant deux des volumes de manière à supporter le troisième, qu’il ouvrit. Hem! Pas de nom sur la feuille de garde; c’est ennuyeux!... Des chiffres...
Et des figures....
Le pasteur vint regarder par-dessus son épaule ; Guss tourna les pages, le visage subitement désappointé.
— Sapristi ! rien que des chiffres, Bunting.
— N’y a-t-il pas des figures, des dessins qui jettent quelque lumière?...
I nvisiblé
— Voyez vous-même... Il y a, d’une
part, des signes mathématiques et, d’autre
part, des caractères, du russe, ou quelque
autre langue de ce genre-là... Il y a aussi
des lettres grecques. Pour ce qui est du
grec, je pense que vous....
— Sans doute, sans doute!... fit Bun-
ting, en ôtant et en essuyant ses lunettes.
Il était subitement très gêné : car pour
ce qui lui restait de grec dans la tête, ce
n’était pas la peine d’en parler.
— Oui, le grec, évidemment, peut
nous fournir un fil, une piste...
— Je vais vous en trouver un passage.
— J’aimerais mieux auparavant jeter
un coup d’œil sur les trois volumes,
reprit M. Bunting, en essuyant toujours
ses verres. D’abord une impression géné-
rale, Cuss, et alors, vous comprenez, nous
pourrons chercher le fil...
Il toussa, remit ses lunettes, les assujet-
tit avec soin, toussa de nouveau... et fit des
vœux pour qu’un incident quelconque
vînt empêcher la fâcheuse épreuve qui
paraissait inévitable. Il prit avec de
lentes précautions le volume que lui ten-
dait Cuss. A ce moment, l’incident sou-
haité se produisit.
La porte s’ouvrit tout à coup. Les
deux hommes tressaillirent, regardèrent
autour d’eux... Ils eurent presque du
plaisir à voir une figure d’un rose de
corail au-dessous d’un chapeau à la soie
rebroussée.
— Ce n’est pas ici le bar ? demanda le
personnage, immobile, les yeux fixes.
— Non, répondirent ensemble ces deux
messieurs.
— De l’autre côté, mon brave ! ajouta
M. Bunting.
— Et veuillez fermer cette porte !
cria M. Guss d’un ton irrité.
— Parfait ! dit l’intrus d’une voix
profonde, tout à fait différente, semblait-
il, de la voix rauque de sa première ques-
tion.
Puis, avec sa voix de la première fois :
— C’est bon ! fit-il... Larguez !
Il s’en alla et ferma la porte derrière
lui.
— Un matelot, je pense ! dit Bunting.
Ce sont de braves gens. « Larguez... », oui, c’est un terme de marine, s'appliquant je pense, à son départ de cette pièce.
— Sans doute ! fit Cuss. J’ai les nerfs tout à fait ébranlés aujourd’hui. Cela
— Une minute ! fit Cuss, qui alla fer-
mer la porte à clef. Comme cela, nous
serons à l’abri de toute invasion.
Il en était là, lorsqu’il y eut un reni-
flement.
sapristi! rien que DES CHIFFRES, BUNTING.
m'a fait sauter, cette porte s’ouvrant de cette façon.
M. Bunting sourit ; comme si lui-même n'avait pas sauté aussi.
— Et maintenant, reprit-il avec un soupir, à nos livres !
— Une chose est indiscutable, déclara
Bunting en attirant un siège auprès de
celui de Cuss. Il s’est certainement passé
des choses étranges à Iping pendant ces
jours derniers, des choses très étranges.
Je ne puis pas ajouter foi, évidemment, à cette histoire absurde d’un homme invisible...
— C’est incroyable, en effet, vraiment incroyable. Mais ce fait subsiste que j’ai vu, j’ai certainement vu jusqu’au fond de sa manche...
— Mais avez-vous vu ? En êtes-vous bien sûr? Supposez, par exemple, un miroir... Les hallucinations se produisent si facilement ! J’ignore si vous avez jamais vu un physicien vraiment habile...
— Je ne veux pas recommencer à dis-
C’était une compression extraordinaire
l’étreinte d’une main solide et lourd?
qui lui portait irrésistiblement le menton
vers la table.
— Pas un mouvement, mes petits
messieurs, murmura une voix, ou je
vous casse la tête à tous les deux !
Bunting regarda la figure de Cuss,
alors toute rapprochée de la sienne :
il y vit le reflet de sa propre épouvante.
— Je suis fâché de vous traiter avec
rudesse, reprit la voix ; mais je ne peux
PAS UN MOUVEMENT, MES PETITS MESSIEURS, MURMURA UNE VOIX. cuter. Nous avons épuisé cette question-là, Bunting. Maintenant, il s’agit de ces volumes... Ah ! voici quelques lignes de ce qui me paraît du grec. Ce sont des lettres grecques certainement.
M. Cuss avait le doigt sur le milieu de la page. M. Bunting se pencha légèrement pour regarder de plus près : ce grec était écrit en caractère des plus fins. Il songea que tous ses paroissiens croyaient à sa connaissance des textes grecs et hébreux :
fallait-il donc avouer ? ou bien retrouverait-il des bribes de la science ?...
Tout à coup il éprouva une singulière sensation à la nuque ; il essaya de remuer la tête : il rencontra une résistance invincible :
pas faire autrement... Depuis quand
avez-vous appris à fureter dans les notes
secrètes d’un savant ?
Deux mentons heurtèrent la table en
même temps, et deux mâchoires cla-
quèrent.
— Depuis quand avez-vous appris à
envahir le domicile privé d’un homme
dans le malheur ?
Et le choc se renouvela.
— Où a-t-on mis mes vêtements ?...
Écoutez ! la fenêtre est fermée, et j’ai
pris la clef de la porte. Je suis passable-
ment fort,et j’ai le tisonnier sous la main...
et je suis invisible. Il n’y a pas à en douter,
je pourrais, si je le voulais, vous tuer tous les deux et m’en aller le plus facilement du monde. M’entendez-vous ? Parfaitement. Eh bien, si je vous laisse aller, me promettez-vous de ne pas faire de bêtises et d’exécuter ce que je vous dirai ?
, Le pasteur et le médecin se regardèrent l'un et l’autre, et le docteur fit la grimace.
— Oui, dit M. Bunting.
Et le docteur répéta :
— Oui !
Alors leur cou échappa à l’étreinte; ils se redressèrent, la figure très rouge, faisant aller leur tête de droite à gauche, et de gauche à droite.
— Veuillez rester assis où vous êtes, dit l’homme invisible. J’ai là le tisonnier, vous savez... Quand je suis entré dans cette pièce, poursuivit-il après avoir mis le tisonnier sous le nez de chacun de ses visiteurs, je ne m’attendais pas à la trouver occupée, et je m’attendais, par contre, à trouver, avec mes livres de notes, toute ma garde-robe ?... Où est ma garde-robe ?... Non, ne vous levez pas.
Je vois très bien qu’elle n’est plus ici.
Or, en ce moment, quoique les journées soient assez chaudes pour qu’un homme invisible puisse aller et venir, les soirées sont froides : j’ai besoin de vêtements et de quelques autres petites choses. Il me faut aussi ces trois livres.
l’homme INVISIBLE SE FACHE Il est inévitable que, arrivé à ce point, le récit s’interrompe de nouveau, pour une certaine raison très pénible et que l’on saura tout à l’heure.
Tandis que cela se passait dans le salon, tandis que M. Huxter guettait M. Marvel fumant sa pipe contre la grille de la cour, M. Henfrey et M. Hall, dans le bar^ con- Limaient à discuter le seul sujet possible, ce jour- à, à Iping.
Soudain on entendit un coup violent contre la porte du salon, un cri perçant, puis plus rien.
— He là-bas ! fit Teddy Henfrey.
— Hé là-bas ! fit-on aussi derrière le
comptoir.
M. Hall rangea tout, d’une main lente,
mais sûre.
— Il y a quelque chose! dit-il en quit-
tant le comptoir pour se diriger vers le
salon.
Teddy et lui s’approchèrent ensemble
de la porte, attentifs, les yeux écarquillés.
— Il y a quelque chose ! reprit Hall.
Et Henfrey fit un signe d’acquiesce-
ment.
De désagréables bouffées d’une odeur
chimique vinrent jusqu’à eux, puis le
bruit indistinct d’une conversation très
rapide, à voix très basse.
— Dites donc, vous n’avez besoin de
rien ? demanda Hall en frappant à la
porte.
Les chuchotements cessèrent; il y eut
un moment de silence, puis encore des
chuchotements, puis encore un cri :
« Non, non, vous ne ferez pas ça !... »
Alors on entendit des mouvements,
une chaise renversée, une courte lutte.
Puis, de nouveau, le silence.
— Que diable !... s’écria Henfrey entre
ses dents.
— Vous n’avez besoin de rien ? de-
manda encore Hall, d’une voix plus forte.
Le pasteur répondit, d’une voix curieu-
sement saccadée :
— Non... merci... Ne nous... dérangez
pas.
— Bizarre ! dit M. Henfrey.
— Bizarre ! répéta M. Hall.
— Il a dit : « Ne nous dérangez
pas !... »
— J’ai pas entendu.
— Puis il a reniflé.
Ils restèrent là, l’oreille tendue. De
l’autre côté, la conversation était rapide
et sourde :
— Je ne peux pas, déclarait M. Bun-
ting, en élevant la voix. Je vous dis,
monsieur, que je ne ferai pas cela...
— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda
Henfrey.
— Il dit qu’il ne veut pas. Ce n’est pas
à nous qu’il parle, hein ?
— C’est honteux ! cria M. Bunting à
l’intérieur. — « Honteux ! » répéta M. Henfrey.
Je l’ai entendu distinctement... Qui est-ce qui parle, à présent ?
— Monsieur Cuss, je pense, répondit M. Hall. Entendez-vous quelque chose ?
— On dirait qu’ils secouent le tapis de la table ! dit Hall.
Madame Hall apparut derrière le comptoir. Son mari lui fit des signes pour l’inviter à se taire. Cela réveilla en elle l’esprit conjugal d’opposition.