OXFORD STREET
» En descendant l’escalier, la première
fois, j’avais trouvé une difficulté impré-
vue : je ne voyais pas mes pieds; je tré-
buchai à deux reprises. De même, il y
eut une gaucherie singulière dans ma
façon de saisir le verrou : je ne voyais pas
mes mains... Cependant, à condition de
ne pas regarder par terre, je parvins à
marcher assez bien sur le terrain plat.
»Mon état d’esprit, vous devez le com-
prendre, était l’exaltation. J’éprouvais
la sensation d’un voyant qui marche-
rait, avec les pieds enveloppés d’ouate
et des vêtements qui ne feraient aucun
bruit, dans une cité d’aveugles. J’avais
une tentation folle de plaisanter, de faire
peur aux gens, de leur taper sur l’épaule,
d’envoyer promener des chapeaux, enfin
de m’ébattre en mes avantages excep-
tionnels.
» Pourtant, à peine avais-je débouché
dans Great Portland Street (je demeurais
tout près du grand magasin de nouveau-
tés), j’entendis le bruit d’un choc et je fus
heurté violemment par derrière : m’étant
retourné, je vis un homme qui portait un
panier de siphons et qui regardait son
fardeau avec ahurissement. Quoique le
coup m’eût réellement fait mal, je trouvai
quelque chose de si drôle dans sa stupéfac-
tion, que j’éclatai.de rire bien haut. «Le diable est dedans ! » criai-je en tirant devant un cabaret, se jeta dessus et ses le panier des mains du porteur. Celui-ci doigts étendus m’atteignirent, avec une