DANS UN GRAND MAGASIN
— C’est donc en janvier dernier, sous
la menace d’une tempête de neige, et
la neige, en restant sur moi, m’aurait
trahi ! que, fatigué, gelé, souffrant, mal-
heureux plus qu’on ne saurait dire et
pourtant à peine convaincu de mon invisi-
bilité, je commençai cette vie nouvelle
à laquelle je suis voué. J’étais sans abri,
sans ressources ; pas un être au monde
à qui je pusse me confier. Dire mon secret,
c’était me livrer, faire de moi une curio-
sité, un phénomène. Pourtant, j’avais
bien envie d’accoster le premier venu
et de m’en remettre à sa discrétion. Mais,
d’autre part, je devinais trop bien la
terreur, la brutale cruauté qu’éveille-
raient mes avances. Je ne formai aucun
projet tant que je fus dans la rue. Mon
seul objectif était de me mettre à l’abri
de la neige, d’être enfin à couvert, au
chaud : alors, seulement, je pourrais arrê-
ter un plan. Mais, même pour moi,
homme invisible, les files de maisons, à
travers Londres, restaient fermées, bar-
ricadées, verrouillées, imprenables.
» Je ne voyais qu’une chose devant moi,
clairement : le froid, les intempéries,
toutes sortes de misères sous la neige et
dans la nuit.
» Il me vint une fameuse idée. Je pris
l’une des rues qui mènent de Gower
Street à Tottenham Court Road et je
me trouvai bientôt devant V Omnium. ce
grand établissement où l’on vend de tout,
vous savez bien, de la viande, de l’épice-
rie, du linge, des meubles, des vêtements,
et même de la peinture à l’huile, un la-
byrinthe énorme de magasins, plutôt
qu’un magasin. J’avais pensé que je
trouverais les portes ouvertes : elles étaient et ient !
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L’Homme Invisible j’aperçus UNE MASSE DE FUMÉE NOIRE AU-DESSUS DES TOITS...
9<> fermées. Comme j’étais debout dans la large entrée, une voiture s’arrêta devant ; un homme en uniforme, vous connaissez