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UN HOMME EN UNIFORME OUVRIT LA PORTE

bien cette espèce de personnage, avec Omnium en lettres d’or sur la casquette, ouvrit la porte. Je réussis à m’introduire et, en parcourant la maison, j’étais

au rayon des rubans, des gants, des

bas, etc., j’arrivai dans une partie plus

spacieuse consacrée aux paniers pour

pique-niques et aux meubles

d’osier.

» Je ne me sentais pas là en

sûreté, pourtant : trop de monde

allait et venait sans cesse. Je

rôdai de-ci, de-là, si bien que

je découvris à un étage supé-

rieur un vaste rayon où s’ali-

gnaient des quantités de bois de

lit ; j’escaladai les bois et trou-

vai un refuge enfin dans un

énorme entassement de matelas

repliés. L’endroit, déjà éclairé,

était agréable et chaud : je déci-

dai de demeurer dans cette

cachette, avec un œil ouvert

prudemment sur les groupes de

commis et de clients qui circu-

laient dans le magasin, jusqu’à

l’heure de la fermeture. Je pour-

rais alors, pensais-je, piller la

maison pour me nourrir, m’habil-

ler, me déguiser, rôder partout,

me rendre compte des ressources,

peut-être dormir sur quelque lit.

Le plan paraissait très raison-

nable. Mon idée était de me pro-

curer un costume, de me faire

une tête convenable, quoique

emmitouflée, d’avoir de l’argent,

de reprendre alors mes livres où

ils m’attendaient, puis de louer

quelque part un logement et de

préparer à loisir la réalisation

complète des avantages que me

donnait sur autrui, je le croyais

encore ! mon privilège d’être invi-

sible.

» La fermeture vint assez vite.

Il n’y avait pas plus d’une heure

que j’avais pris position sur les

matelas, quand je vis que l’on

baissait les stores des fenêtres

et que l’on poussait les clients

vers la porte. Un certain nombre

de jeunes gens alertes se mirent, avec

une ardeur extraordinaire, à ranger toutes

les marchandises qui restaient en désor-

dre. Je quittai ma tanière dès que la cohue diminua, et j’errai avec précaution dans les parties les moins solitaires du magasin.

J’étais vraiment surpris de voir avec quelle rapidité jeunes hommes et jeunes femmes enlevaient les marchandises étalées pour la vente pendant le jour. Tous les cartons, toutes les étoffes pendues, toutes les passementeries, toutes les boîtes de sucreries dans la section d'épicerie, tous les étalages de ceci ou de cela étaient descendus, repliés, enveloppés, replacés dans des cases bien tenues ; tout ce qui ne pouvait pas être pris et rangé était recouvert de housses en grosse toile. Enfin, tous les sièges furent retournés sur les comptoirs, pour laisser libre le parquet. Aussitôt que chacun de ces jeunes gens avait fini, il ou elle se hâtait vers la sortie avec un air de vivacité que j’avais rarement observé jusque-là chez des commis. Alors, arriva une équipe de garçons, répandant de la sciure de bois, portant des seaux et des balais. Je dus me garer pour ne pas me trouver sur leur passage, et il arriva même que ma cheville reçut de la sciure.

Pendant quelque temps, errant par les comptoirs couverts et obscurs, je pus entendre les balais à l’œuvre. A la fin, une bonne heure environ après la clôture du magasin, je perçus un bruit de portes fermées à clef. Le silence s’étendit partout et je me trouvai seul, dans le dédale inextricable des rayons, des galeries, des salles d’exposition. Tout était bien tranquille ; d’un certain endroit, près de l’une des portes, qui donnent sur Tottenham Court Road, je me rappelle avoir entendu le bruit que faisaient au dehors les talons des passants.

» Ma première visite fut pour le quartier où j’avais vu vendre des bas et des gants.

Il faisait sombre, j’eus l’ennui de courir après des allumettes ; mais, je finis par en dénicher dans un tiroir de la petite caisse. Ensuite, il me fallut trouver une bougie. Je déchirai des enveloppes, je fouillai, je ne sais combien de boîtes et de tiroirs ; à la fin, je découvris ce que je cherchais ; l’étiquette du carton portait :

« Caleçons et gilets en laine d’agneau ».

Puis, des chaussettes, un cache-nez bien épais ; puis, j’allai au rayon des vête-

ments, je pris un pantalon, un veston

d’intérieur, un pardessus, un chapeau

mou, une espèce de chapeau ecclésias-

tique à bords rabattus. Je commençais

à redevenir un être humain. Alors je

pensai à manger.

» A l’étage supérieur, il y avait un buffet :

j’y trouvai de la viande froide ; du café

restait dans la cafetière; j’allumai le gaz,

je le fis réchauffer : ça allait déjà mieux.

Ensuite, comme je cherchais des cou-

vertures, il fallut me contenter d’un lot

de couvre-pieds, je tombai sur une section

d’épicerie, avec plus de chocolat et de

fruits confits qu’il ne m’en fallait, et du

bourgogne blanc. A côté, le rayon des

jouets : il me vint encore une idée

fameuse... Il y avait là des faux-nez, des

nez en carton, vous savez? J’aurais bien

voulu des lunettes noires ; mais V Omnium

ne tenait point d’articles d’optique... Mon

nez m’avait inquiété; j’avais pensé à le

farder ; mais cette découverte me mit en

goût de perruques, de masques, etc. Enfin

j’allai dormir sur un monceau de couvre-

pieds très chauds, très confortables.

» Mes dernières pensées avant de m’as-

soupir furent les plus riantes qui me

fussent venues depuis ma métamorphose.

Je jouissais du bien-être physique, et

mon esprit s’en ressentait. Je croyais

pouvoir, au matin, m’esquiver sans être

vu, avec mes vêtements sur moi, en me

couvrant la figure d’un grand cache-nez

blanc que j’avais pris ; avec l’argent

trouvé, j’achèterais des lunettes et je

compléterais ainsi mon déguisement.

» Je ne tardai pas à revoir dans les rêves

les plus tumultueux tous les événements

fantastiques de ces derniers jours. Je

vis un vilain petit juif de propriétaire

vociférant chez lui; je vis ses deux beaux-

fils ébahis, et la figure ridée d’une vieille

femme qui réclamait son chat. Je connus

de nouveau l’étrange sensation de voir

le tissu disparaître, et je revins sur la

colline éventée; j’entendis le vieux cler-

gyman renifler et marmotter sur la tombe

ouverte de mon père : « Le limon au limon,

la cendre à la cendre, la poussière à la

poussière... » «Vous aussi! » fit une voix.

Et, tout à coup, je fus poussé vers le trou.

> Je me débattais, je criais, j'appelais au secours les gens du convoi ; mais, pas plus émus que les pierres, ils continuaient à suivre le service. Le vieux prêtre luimême ne cessait de bourdonner et de renifler sur son rituel. Je compris que l’on ne pouvait ni me voir ni m’entendre et qu’une puissance irrésistible avait prise sur moi. En vain je luttais, je fus entraîné au bord, la bière rendit un son sourd quand je tombai dessus, et de la terre fut jetée par pelletées sur mon corps.

Personne ne faisait attention à moi, personne ne s’apercevait que j’étais là.

Je fis des efforts convulsifs et je me réveillai.

» Le petit jour, le pâle petit jour de Londres était venu ; mon refuge était éclairé d’une lumière grise et froide qui filtrait autour des stores. Je me redressai et, pendant un moment, je ne pus comprendre où j’étais, dans cette vaste pièce avec ses comptoirs, ses piles d’étoffes enroulées, ces monceaux de couvrepieds et de coussins, ses colonnes de fer. Puis, la mémoire me revint, j’entendis des voix qui causaient.

» Là-bas, là-bas, dans la lumière plus vive d’un comptoir qui avait déjà levé ses stores, je vis approcher deux hommes, je me laissai glisser, cherchant par où je pourrais fuir. Mais, le bruit de mon mouvement les avertit de ma présence : ils aperçurent, sans doute, une forme qui s’en allait avec le moins de tapage et le plus vite qu’elle pouvait. « Qui est là?

cria l’un. — Arrêtez ! » cria l’autre. Je tournai précipitamment un coin, et je tombai en plein, moi, corps sans tête, ne l’oubliez pas! sur un grand flandrin qui pouvait bien avoir quinze ans. Il poussa des hurlements, je l’envoyai rouler par terre, je sautai par-dessus lui, je tournai un autre coin, et, par une heureuse inspiration, je me jetai à plat ventre derrière un comptoir. Presque aussitôt j’entendis des pas courir le long du comptoir et me dépasser; des voix criaient : « Tout le monde aux portes ! » Et l’on demandait ce qu’il y avait. Et l’on échangeait des avis sur la manière de me capturer.

» Étendu sur le sol, épouvanté, j’avais

L’Homme Invisible

perdu mon sang-froid. Si singulier que

cela puisse paraître, il ne me vint pas

à l’esprit, sur le moment, d’ôter mes

vêtements comme j’aurais dû le faire.

Je m’étais mis dans la tête de m’en aller

avec, et cette idée-là seule me dirigeait.

» Cependant, l’inspection des comptoirs

se termina par ce cri:« Il est là! » Je

sautai sur mes pieds, je pris vivement

une chaise et la jetai dans les jambes

de l’imbécile qui avait crié; me retour-

nant, je tombai sur un autre, au coin de

la galerie, je l’envoyai rouler et me mis

à grimper l’escalier quatre à quatre.

Celui-ci se releva, hurla quelque chose

comme : « Taïaut ! taïaut ! » et, plein

d’ardeur, se précipita dans l’escalier à

ma poursuite. Tout en haut étaient em-

pilés, en foule, de ces vases aux couleurs

éclatantes... vous savez bien?

— Des vases d’art, suggéra Kemp.

— Oui, des vases d’art. Je tournai à la

dernière marche, j’en pris un dans une pile

et je le lui écrasai sur la tête, à cet

imbécile, quand il arriva jusqu’à moi.

Mais toute la pile de pots s’écroula :

j’entendis des cris et des pas venant de

toutes parts. Je me ruai vers le buffet :

il y avait là un homme vêtu de blanc,

une espèce de cuisinier qui, lui aussi, me

donna la chasse. Un dernier détour déses-

péré : je me trouvai au milieu des lampes

et de la quincaillerie. Je me réfugiai

derrière le comptoir, j’attendis mon cuisi-

nier, et, au moment où il s’élancait, le

premier de la meute, je lui portai, avec

une lampe, un coup droit qui le plia en

deux. Il tomba ; et moi, me blottissant

dans ma cachette, je me mis à me dépouil-

ler de mes vêtements le plus vite possible.

Pardessus, veston, pantalon, chaussures,

cela allait bien ; mais un gilet en laine

d’agneau colle sur le corps, comme la

peau. J’entendais venir les autres ; le

cuisinier, étourdi ou muet de terreur,

gisait immobile de l’autre côté du comp-

toir : il fallait donner encore une fois

tête baissée, comme un lapin qui débou-

che d’un tas de bois.

» J’entendis quelqu’un crier : « Par ici,

monsieur l’agent ! » Je me retrouvai

dans mon magasin de literie, puis dans

shonene JE l’envoyai ROULER PAR TERRE, je sautai par-dessus lui. un océan de confections. Je m’y précipitai, je m’étendis à terre, je me débarrassai de mon gilet, après des contorsions à n’en plus finir;et, hors d’haleine,affolé, je me dressai en liberté juste au moment où l’agent et trois commis tournaient le coin. Ils se jetèrent sur mon gilet et mon caleçon ; ils s’emparèrent de mon pantalon. L’un des jeunes gens s’écria : « Il abandonne son butin! Il est certainement par ici !... » Mais, tout de même, on ne me découvrit point. Je restai là un moment, à les voir qui me cherchaient, et à maudire la déveine qui me faisait perdre mes vêtements. Puis, je retournai au buffet, je bus un peu de lait, et je m’assis auprès du feu pour examiner la situation.

» Bientôt arrivèrent deux employés qui se mirent à causer de l’affaire avec beaucoup d’animation et comme des sots qu’ils étaient. J’entendis un récit très exagéré de mes déprédations, puis des conjectures sur l’endroit où je pouvais bien être. Alors je me repris à faire des projets. La difficulté insurmontable, ici. maintenant surtout que l’alarme était donnée, c’était d’emporter quoi que ce fût. Je descendis au magasin pour voir s’il y avait moyen de faire un paquet et de mettre dessus une adresse ; mais je ne pouvais pas deviner comment fonctionnait le contrôle. Vers onze heures, la neige ayant fondu à mesure qu’elle tombait, la journée étant plus belle et un peu plus chaude que la précédente, je me dis que décidément il n’y avait rien ici à espérer pour moi, et je sortis, toujours exaspéré de ma mauvaise chance et n’ayant d’ailleurs en tête que les desseins les plus vagues.

LA BOUTIQUE DE DRURY LANE » Vous devez commencer à comprendre tous les désavantages de ma condition.

J’étais sans abri, sans rien pour me couvrir ; me procurer des vêtements, c’était sacrifier tous mes avantages, c’était faire de moi un monstre étrange et terrible. De plus, je jeûnais car, manger, me remplir l’estomac d’aliments

qui ne seraient pas tout de suite assi-

milés, c’était redevenir visible, et d’une

façon grotesque.

— Je n’avais pas pensé à cela, dit

Kemp.

— Moi non plus !... La neige m’avait

avisé d’une autre espèce de dangers.

Je ne pouvais pas aller dehors par la

neige : en s’accumulant' sur moi, elle

m’aurait dénoncé. La pluie, elle aussi,

eût fait de moi une silhouette ruisselante,

un simulacre humain étincelant, une bulle

fantastique... Et le brouillard !... je serais,

dans le brouillard, un fantôme encore

plus ténu, un vague soupçon d’huma-

nité. D’ailleurs, au grand air, dans l’air

de Londres ! je recueillais de la boue

sur mes chevilles, des fumées de charbon

et de la poussière sur ma peau. Je ne

pouvais pas savoir au bout de combien

de temps, par cela même, je deviendrais

visible, mais je voyais clairement que

ce ne serait pas long.

» Donc, ne pas rester dans Londres,

à aucun prix.

»Je gagnai les faubourgs, du côté de

Great Portland Street, et je me retrouvai

à l’extrémité de la rue où j’avais logé ;

je n’y entrai pas : la foule stationnait

en face des ruines encore fumantes de la

maison que j’avais incendiée. Le plus

urgent pour moi, c’était d’avoir des vête-

ments. J’aperçus alors, dans une de

ces petites boutiques où il y a de tout,

des journaux, des bonbons, des jouets,

de la papeterie, des accessoires du der-

nier carnaval, etc, etc., un grand assor-

timent de masques et de faux-nez : je

me rappelai l’idée que m’avaient sug-

gérée les joujoux de V Omnium. J’avais

maintenant un but : je me dirigeai, en

faisant des détours pour éviter les rues

fréquentées, vers les ruelles au nord du

Strand ; je me souvenais que plusieurs

costumiers de théâtre avaient leurs bou-

tiques de ce côté-là, sans bien savoir où.

» Il faisait froid, les rues étaient balayées

par un vent de nord piquant. Je marchais

vite pour n’être pas rattrapé. Chaque

voie à traverser représentait un danger,

chaque passant était à épier avec vigi-

lance. Un homme, au moment où j’allais le dépasser, au bout de Bedford Street, se retourna brusquement, vint sur moi, et m’envoya rouler sur la chaussée, presque sous la roue d’un cab, Toute la file des cochers fut d’avis qu’il avait lui-même reçu comme un coup. Je fus si troublé de cette rencontre que j’entrai dans le marché de Covent Garden et m’assis un moment haletant et tremblant, dans un coin tranquille, auprès d’un éventaire de violettes. Je m’aperçus que j’avais pris un nouveau rhume; il fallait me retourner de temps en temps pour ne pas attirer l’attention par mes éternuements.

» Enfin, j’arrivai au terme de mes recherches : une sale petite boutique, piquée de mouches, dans une rue écartée, près de Drury Lane, avec une vitrine pleine de robes à paillettes, de faux bijoux, de perruques, de pantoufles, de dominos et de photographies d’actrices. La boutique était à la mode d’autrefois, basse et sombre ; au-dessus quatre étages noirs et tristes. Je regardai curieusement à travers la glace et, ne voyant personne à l’intérieur, j’entrai. La porte, en s’ouvrant, fit tinter une sonnette ; je la laissai ouverte et tournai autour d’un mannequin qui portait un costume râpé, dans un coin, derrière une psyché. Pendant une minute environ, personne ne vint ; puis, j’entendis des pas pesants traverser une pièce et un homme apparut dans la boutique.

« Mon plan était parfaitement arrêté.

Je me proposais de pénétrer dans la maison, de me cacher en haut de l’escalier, de guetter mon heure et, lorsque tout serait tranquille, de fouiller là-dedans, de prendre une perruque, un masque, des lunettes, un costume, et d’aller ensuite par le monde, personnage peut-être grotesque, mais, au bout du compte, acceptable. Incidemment, je pourrais trouver dans la maison quelque argent très utile.

» L’homme qui venait d’entrer était petit, légèrement bossu, avec des sourcils épais, de longs bras, des jambes courtes et tortues. Apparemment, j’avais interrompu son repas. Il regarda tout autour de

lui avec une expression d’attente. Il eut

d’abord une certaine surprise, puis de la

colère de voir sa boutique vide. « Sacrés

galopins ! » s’écria-t-il. Après un coup

d’œil dans la rue, à droite, à gauche, il

rentra, referma la porte d’un coup de

pied, avec un dépit manifeste, et retourna

en bougonnant vers celle qui menait à

l’intérieur.

» Je m’avançai pour le suivre; au bruit

que je fis, il s’arrêta net. Je m’arrêtai de

même, étonné de la finesse de son oreille.

Il me jeta la porte au nez.

» J’hésitais. Tout à coup, j’entendis

revenir des pas précipités et la porte se

rouvrit : il se tint là, debout, regardant

tout autour de lui dans la boutique,

en homme qui n’était pas encore con-

vaincu. Puis, se parlant à lui-même, il

chercha derrière le comptoir, puis derrière

certains meubles. Et de nouveau il s’ar-

rêta, indécis. Mais il avait laissé sa

porte ouverte : je me glissai dans l'arrière-

boutique.

» C’était une pièce bizarre, pauvrement

meublée, avec un tas de masques dans

un coin. Sur la table, le déjeuner inter-

rompu : c’était chose furieusement exas-

pérante pour moi, Kemp, que d’avoir

à respirer son café, à rester immobile,

tandis qu’il rentrait, qu’il reprenait son

repas. Ses manières à table étaient aga-

çantes.

» Trois portes donnaient dans cette

petite pièce, l’une conduisant à l’étage

supérieur, une autre en bas ; mais toutes

étaient fermées : je ne pouvais donc pas

m’échapper tant qu’il était là. Je pou-

vais à peine bouger, en raison de sa

vigilance, et j’avais un courant d’air

dans le dos : deux fois je réprimai un

éternuement juste à temps.

» Mes impressions de simple spectateur

étaient sans doute curieuses et neuves ;

mais, avec tout cela, je me trouvai

terriblement las et impatienté longtemps

avant qu’il eût fini de manger. Pourtant

le repas eut un terme. Ayant mis sa misé-

rable vaisselle sur le plateau d’étain où

était la théière, ayant ramassé les miettes

dans sa serviette tachée de moutarde,

il emporta le tout. Son fardeau l’em- IL SE TINT LA, DEBOUT, REGARDANT TOUT AUTOUR DE LUI

DANS LA BOUTIQUE. pêcha de fermer la porte derrière lui, comme il n’eût pas manqué de le faire sans cela, — je n’ai jamais vu son pareil pour fermer les portes ! — et je le suivis dans une cuisine très sale, en sous-sol, et dans une petite office. J’eus le plaisir de le voir commencer à laver sa vaisselle ; mais, ne trouvant pas bon de rester en bas et le carrelage n’étant pas chaud pour mes pieds, je remontai et je m’assis sur la chaise du bonhomme, auprès de la cheminée. Le feu brûlait à peine : presque sans y penser, je remis un peu de charbon.

Le bruit fit remonter mon hôte tout aussitôt et il demeura stupéfait. Il passa l’inspection de toute la pièce et il s’en fallut même d’un rien qu’il ne me touchât.

Même après cet examen, il ne paraissait qu’à moitié satisfait : il s’arrêta sur le pas de la porte et, avant de redescendre, jeta un dernier coup d’œil circulaire. J’attendis là pendant un siècle. Il finit par revenir et ouvrit la porte qui menait à l’étage supérieur. Je me glissai derrière lui, tout contre.

» Sur le palier, il s’arrêta tout à coup, si brusquement que je fus tout près de tomber sur lui. Il était là, regardant en arrière, droit dans ma figure, et tendant l’oreille. « J’aurais juré.... », fit-il. Sa main longue et velue tirait sa lèvre inférieure ; ses yeux allaient du haut en bas de l’escalier ; il grogna, puis se remit à monter. » Déjà sa main était sur le bouton de la porte, quand il s’arrêta de nouveau, avec la même expression d’inquiétude et de colère sur le visage. Il commençait à remarquer, non loin de lui, le bruit léger de mes mouvements ; il faut que cet homme ait eu l’oreille diablement fine!...

Soudain, il éclata en fureur: «S’il y a quelqu’un ici... », cria-t-il avec un juron; et la phrase resta inachevée. Il plongea sa main dans sa poche, ne trouva pas ce qu’il cherchait, et, passant près de moi comme un coup de vent, l’air batailleur, il dégringola l’escalier brusquement. Au lieu de le suivre, je m’assis sur la dernière inarche et j’attendis son retour. Il reparut bientôt, toujours grommelant. Il ouvrit la porte de sa chambre et, avant quel j’aie pu pénétrer, me la jeta à la figure.

» Je résolus d’explorer la maison et j’y

mis quelque temps, attentif à faire le

moins de bruit possible. Elle était très

vieille, très délabrée, infestée de rats, si

humide que le papier, dans les mansardes

se détachait des murs. La plupart des bou-

tons de porte étaient durs, et j’avais peur

en les tournant. Plusieurs des chambres

que je visitai n’étaient pas meublées ;

d’autres étaient jonchées d’oripeaux de

théâtre, achetés d’occasion, à en juger

sur l’apparence. Dans l’une, voisine de

celle qu’il occupait, je trouvai une quan-

tité de vieilles frusques : je fouillai là-

dedans, et m’animai si bien à cette besogne,

que j’oubliai encore la finesse évidente

de son oreille. Je perçus des pas furtifs

et, ayant levé les yeux juste à temps, je

le vis qui passait la tête et considérait le tas

en désordre, un vieux revolver de forme

antique à la main. Je demeurai parfai-

tement immobile, tandis qu’il regardait

autour de lui, soupçonneux, la bou-

che ouverte. « Ce doit être elle, dit-il

lentement. Que Dieu la damne !... » Il

referma la porte tranquillement ; j'entendis

la clef tourner dans la serrure; puis, les

pas s’éloignèrent. Je compris tout à coup

que j’étais enfermé. Pendant une mi-

nute, je ne sus que faire. J’allai de la porte

à la fenêtre, je revins sur mes pas, je

restai perplexe. Un accès de colère me

prit ; mais je décidai, avant tout, de

passer en revue les vêtements. Or, à

ma première tentative, un paquet tomba

d’une planche haute. Ceci ramena mon

bonhomme plus sinistre que jamais.

Cette fois, il me toucha véritablement,

sauta en arrière avec surprise et resta

ébahi au milieu de la pièce.

» Pourtant, il se calma : « Ce sont les rats ! »

fit-il à voix basse, un doigt sur la bouche.

Il était toutefois un peu effaré. Je sortis

en me glissant obliquement hors de la

chambre ; mais le parquet vint à craquer.

Alors, cette infernale petite brute s’élança

à travers la maison, le revolver au

poing, fermant les portes les unes après

les autres et mettant les clefs dans sa poche.

Quand je compris quel était son but, j’eus

un mouvement de rage : je me possédais

à peineassez pour guetter le bon moment.

Cependant, je constatai qu’il était seul dans la maison : alors je ne fis ni une ni deux, je tapai sur la tête.

— Sur la tête ? s’écria Kemp.

— Oui... je l’étourdis... comme il descendait l’escalier. Je le frappai par der-

vulgaire, en effet !... Mais la question,

Kemp, était pour moi de sortir de cette

maison sous un déguisement, sans qu’il

me vît; et je n’avais pas d’autre façon

d’y arriver. Je le bâillonnai avec un gilet

Louis XVI et je le ficelai dans un drap.

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