‹ L'homme invisibleChapitre 32 sur 41 · PLUS SINISTRE QUE JAMAIS · texte numérisé non relu

PLUS SINISTRE QUE JAMAIS

rière avec un escabeau qui était sur le carré. Il roula jusqu’en bas comme un sac de vieilles bottes.

— Mais, voyons! l’humanité la plus vulgaire...

— Tout cela est très bien pour le

— Vous l’avez ficelé dans un drap '

— J’en fis une espèce de paquet. C’é-

tait une assez bonne idée d’effrayer et de

faire taire cet imbécile ; il y avait vraiment

une difficulté de tous les diables à me

tirer d’affaire... Mon cher Kemp, ce n’est pas bien de me regarder comme si j'avais commis un meurtre. Lui, il avait un revolver. Si, par hasard, il m’avait vu il était capable de...

— Mais encore!...dit Kemp. En Angleterre! De nos jours!... Après tout, cet homme était chez lui ; et vous, vous étiez bel et bien en train de le dévaliser.

— De le dévaliser ? Mon Dieu ! mon Dieu! Vous allez m’appeler voleur, bientôt!... Assurément, Kemp, vousn’êtes pas assez naïf pour donner dans les vieux préjugés. Vous figurez-vous ma position?

— Et la sienne !

L’homme invisible s’interrompit d’un air piqué :

— Que voulez-vous dire?

La figure de Kemp devint un peu dure. Il allait parler, mais il se retint.

— Somme toute, fit-il avec un changement subit, je pense qu’il fallait marcher. Vous étiez dans une impasse. Mais encore... .

— Évidemment j’étais dans une impasse, dans une terrible impasse. Et il faut dire aussi que cet homme m’avait mis en fureur, à me pourchasser partout dans sa maison, à gesticuler comme un fou avec son revolver, à fermer et à ouvrir toutes ses portes. Il était tout simplement exaspérant. Vous ne me blâmez point, n’est-ce pas? Vous ne me blâmez point?

— Je ne blâme jamais personne, répondit Kemp. Ça ne se fait plus... Et ensuite?

— J’avais faim. En bas, je trouvai du pain et du fromage qui sentait fort :

c’était plus qu’il ne fallait pour satisfaire mon appétit. Je bus un peu d’eau-de-vie avec de l’eau. Puis, je retournai, en passant par-dessus le sac, il gisait toujours là, immobile, je retournai dans la chambre aux vieux habits. Elle donnait sur la rue ; deux rideaux au crochet, noirs de saleté, ornaient la fenêtre; j’allai regarder au travers : dehors, le jour était clair, éblouissant, par contraste avec les ombres de la maison lugubre où je me trouvais. La circulation était active :

des charrettes de fruits, un cab, une voiture à galerie couverte de caisses, la charrette d’un marchand de poisson...

Quand je me retournai, des taches de

couleur flottaient devant mes yeux sur

les meubles couverts d’ombre. A mon

agitation, maintenant, succédait une

claire intelligence des choses. La chambre

était pleine d’une légère odeur de ben-

zine, employée, je suppose, pour net-

toyer les habits.

» J’entrepris une visite domiciliaire en

règle. Je suis porté à croire que le bossu

vivait seul dans sa maison depuis quelque

temps. C’était un curieux personnage...

Tout ce qui pouvait m’être de quelque uti-

lité, je’ le rassemblai dans le magasin

aux hardes, et alors je fis un choix réflé-

chi. Je trouvai une valise que je crus bon

d’avoir, puis de la poudre, du fard, du

taffetas d’Angleterre, etc.

» J’avais pensé à me maquiller, à me

poudrer la figure et les mains, tout ce

qu’il y avait à montrer de ma personne

pour redevenir visible ; mais l’inconvé-

nient, c’est qu’ensuite il m’aurait fallu

de la térébenthine et d’autres drogues,

et je ne sais combien de temps pour dis-

paraître de nouveau. Finalement, je jetai

mon dévolu sur un nez du meilleur type,

légèrement grotesque sans doute, mais

pas plus que celui de beaucoup d’êtres

humains, sur des lunettes noires, des

favoris grisonnants et une perruque.

Des vêtements de dessous, il n’y en avait

pas ; mais je pouvais en acheter plus tard

et, pour le moment, je m’emmaillotai dans

des dominos de coton et des écharpes

de cachemire. Je ne trouvai pas de chaus-

settes, mais les bottes du bossu m’allaient

assez bien, et cela suffisait. Dans la caisse

de la boutique, trois souverains et environ

la valeur de trente shillings en monnaie

d’argent ; dans un buffet, dont je fis

sauter la serrure, dans l’arrière-boutique,

huit livres en or. Ainsi équipé, je pouvais

faire ma rentrée dans le monde.

» J’eus pourtant une hésitation bizarre.

Mon extérieur était-il acceptable ? Je

m’examinai dans un petit miroir, me

regardant sur toutes les faces pour décou-

vrir quelque oubli ; tout me parut conve-

nable. J’étais grotesque comme peut l’être

un acteur, un avare de théâtre, mais enfin,

je n’étais pas une monstruosité physique. ICO JE m’examinai ENCORE soigneusement

A l’aide DE LA PSYCHÉ...

Reprenant confiance, je

descendis mon miroir

dans la boutique, et,

les stores levés, je m’exa-

minai encore soigneuse-

ment à l’aide de la

psyché qui était dans le

coin.

» J’eus besoin d’un

peu de temps pour pren-

dre mon courage à deux

mains. Puis, j’ouvris la

porte et je m’avançai

dans la rue, laissant le

petit homme se débar-

rasser de son drap

comme il l’entendrait.

En moins de cinq mi-

nutes, j’avais tourné par

une douzaine de rues

qui me séparaient de

la boutique et du cos-

tumier. Personne ne

paraissait me remar-

quer trop particulière-

ment. La dernière dif-

ficulté semblait bien

surmontée.

Griffin s’arrêta de nou-

veau.

— Et vous ne vous

êtes pas inquiété davan-

tage de votre bossu ?

demanda Kemp.

— Non. Et je n’ai

jamais su ce qu’il était

devenu. J’imagine qu’il

se sera délié soit avec

ses mains, soit en gigo-1

tant. Les nœuds étaient

assez serrés.

Il se tut, alla vers

la fenêtre et regarda

dehors, fixement.

— Et qu’est-ce qui

s’est passé quand vous

êtes arrivé au Strand ?

— Oh ! une désillu-

sion nouvelle. Je

croyais être au bout de

mes peines. En pratique,

je croyais pouvoir faire

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Cet

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Pas

possi impunément tout ce que je voudrais, tout... excepté trahir mon secret !

C’était mon idée : quoi que je fisse, quelles que pussent être les circonstances, peu m’importait, à moi : je n’avais- qu’à rejeter mes vêtements pour m'évanouir. Nul ne pourrait me retenir. Je pourrais prendre de l’argent où j’en trouverais. Je décidai de me payer un festin somptueux, puis de descendre dans un bon hôtel et d’y amasser une nouvelle garde-robe. J’étais plein d’une confiance étonnante ; j’étais un serin, il ne m’est pas particulièrement agréable de me le rappeler. J’entrai dans un restaurant, et déjà je commandais mon déjeuner quand il me vint à l’esprit que je ne pourrais pas manger sans exposer ma figure invisible. J’interrompis ma commande, je dis au maître d’hôtel que je serais de retour dans dix minutes, et je sortis exaspéré. Je ne sais pas si votre appétit a jamais été désappointé de cette façon?...

— Pas tout à fait d’une manière aussi fâcheuse, répondit Kemp. Mais, je peux me figurer...

— J’aurais étranglé volontiers les imbéciles qui me gênaient. A la fin, ne pouvant plus résister au besoin d’une nourriture savoureuse, je m’adressai ailleurs et demandai un cabinet particulier.

« Je suis, dis-je, défiguré d’une façon épouvantable. » On me regarda avec curiosité ; mais, après tout, ce n’était pas leur affaire, et je finis par avoir ainsi mon déjeuner. Il ne fut pas très bon, à vrai dire, mais c’était suffisant. Après, je restai à fumer un cigare, et à me tracer un plan de campagne. Au dehors, une tempête de neige commençait.

» Plus j’y pensais, Kemp, et plus je comprenais quelle absurdité sans recours était un homme invisible sous un climat froid et sale, dans une ville encombrée, civilisée. Avant cette folle expérience, j avais rêvé tous les avantages du monde.

Cet après-midi, tout n’était plus que déception. Je récapitulais toutes les choses que l’homme tient pour désirables.

Pas de doute que l’invisibilité me rendît possible d’y atteindre; mais elle me met-

tait dans l’impossibilité d’en jouir, une

fois que je les aurais obtenues. Pour l’am-

bition, pour l’orgueil, de quel prix est

une place où il ne vous est pas permis

de vous montrer? De quel prix est l’amour

d’une femme quand elle ne peut s’appeler

que Dalila? Je n’ai pas de.goût, d’ailleurs,

pour la politique, pour les sottises de

la renommée, ni pour la philanthropie,

ni pour le sport. Qu’allais-je faire? J’étais

devenu un mystère habillé, une caricature

d’homme, toute en maillot et en ban-

dages.

Il s’interrompit; et, à son attitude on

devinait que ses yeux erraient vers la

fenêtre.

— Mais, comment êtes-vous arrivé

à Iping ? demanda Kemp, soucieux •

d’occuper son hôte, de le faire parler

encore.

— J’y allai pour travailler. J’avais

un espoir. C’était le germe d’une idée! Je

l’ai encore, mais c’est maintenant une

idée mûre. Une façon de revenir en arrière

de réparer ce que j’ai fait... quand il me

plaira !... quand j’aurai fait tout ce que

je veux faire à la faveur de mon invi-

sibilité.... C’est de quoi surtout je veux

vous entretenir à présent.

— Vour êtes allé tout droit à Iping?

— Oui. Je n’eus qu’à prendre mes trois

volumes de notes et mon carnet de chè-

ques, ma valise et du linge, et à me faire

laire une quantité de produits chimi-

ques pour mettre à exécution mon idée,

je vous montrerai les calculs dès que

j’aurai retrouvé mes livres et je partis.

Mon Dieu ! je me rappelle cette tem-

pête et la sacrée peine que j’eus à em-

pêcher la neige de tremper mon nez en

carton...

— Enfin, dit Kemp, il y a deux jours,

quand on vous a découvert, vous avez

plutôt... si j’en crois les journaux...

— Oui, plutôt... Est-ce que j’ai tué

cet imbécile d’agent?

— Non, on croit qu’il guérira.

— Il a de la chance alors.-J’avais tout

à fait perdu patience. Les idiots ! Est-ce

qu’ils ne pouvaient pas me laisser tran-

quille? Et ce butor d’épicier?

— Il n’est pas en danger de mort.

— Je ne sais rien de mon chemineau, ajouta l’homme invisible avec un rire inquiétant. Par le ciel, Kemp, les hommes de votre caractère ne savent pas ce que c’est que la rage !... Avoir travaillé pendant des années, avoir fait des projets, des plans, et trouver alors quelque crétin, maladroit et aveugle, qui vient se jeter en travers de votre carrière!... Tl n’existe

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