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JE SUIS, DIS-JE, DÉFIGURÉ

D’UNE FAÇON ÉPOUVANTABLE pas d’imbécile qui n’ait été mis au monde pour me nuire.... Si je suis encore longtemps à ce régime-là, je deviendrai fou et je taperai dans le tas... Déjà ils m’ont rendu les choses mille fois plus difficiles !...

les trois hommes qui arrivaient, gravissant

avec une intolérable lenteur, lui semblait’

il, la pente de la colline.

— Qu’aviez-vous l’intention de faire

quand vous vous dirigiez vers Port-Bur-

dock? Aviez-vous quelque projet? — J’y allais pour sortir du pays ; mais j’ai quelque peu modifié mes plans depuis que je vous ai vu. Je pensais qu’il serait sage, maintenant qu’il fait chaud et que je peux rester invisible, de gagner le sud. D’autant plus que mon secret était connu, et que chacun serait aux aguets, à l'affût de l’homme emmitouflé et masqué. Vous avez une ligne de steamers pour la France : mon idée était de m’embarquer ici et de courir les risques du passage. De là, je pourrais aller par le chemin de fer en Espagne, où même pousser jusqu’en Algérie. Ce ne serait pas difficile. Là, un homme pourrait rester toujours invisible et cependant vivre, sans demeurer inactif. Et je me servais de ce vagabond comme de caisse et de portefaix, jusqu’à ce que j’eusse trouvé le moyen d’envoyer en avant mes livres et mes affaires.

— Très bien, je comprends.

— Et alors, il a fallu que cette sale bête essayât de me voler ! Il a caché mes livres, Kemp! caché mes livres !...

Si je parviens jamais à mettre la main sur lui !... Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de lui reprendre les livres d’abord.

Mais où est-il? Le savez-vous?

— Il est au poste de police de la ville, enfermé sur sa propre demande dans la cellule la plus forte de l’endroit.

— Le coquin !

— Cela vous retarde un peu.

— Il faut que nous ayons ces livres ; ils sont d’un intérêt capital.

— Certainement ! fit Kemp,. qui se demandait, un peu nerveux, s’il n'entendait point des pas au dehors. Certainement il faut que nous ayons ces livres. Mais cela ne sera pas bien difficile, s’il ne sait pas ce que ces livres représentent pour vous.

— Non, il ne le sait pas, dit l’homme invisible.

Et il se prit à réfléchir.

Kemp s’efforcait d’imaginer quelque chose pour renouer la conversation, lorsque Griffin reprit de lui-même :

— Le fait que je suis tombé ainsi dans votre maison, Kemp, change tous mes plans ; car vous êtes, vous, en état de

comprendre. Malgré tout ce qui est arrivé,

malgré cette publicité, malgré la perte de

mes livres et, tout ce que j’ai souffert, il

ne me reste pas moins la possibilité de

faire de grandes choses, des choses énor-

mes... Vous n’avez dit à personne que

j’étais ici? demanda-t-il brusquement.

Kemp hésita.

— Cela allait de soi, fit-il.

— A personne? insista Griffin.

— A âme qui vive !

— Ah ! Eh bien...

L’homme invisible se leva et, les

poings sur les hanches, il arpenta le

cabinet.

— J’ai fait une sottise, Kemp, une

grosse sottise, en entreprenant l’expé-

rience à moi tout seul. J’ai perdu des

forces, du temps, des occasions. Seul !

Ah ! qu’un homme seul est capable de

peu de choses ! Quelques petits larcins,

quelques petites violences, et c’est tout...

Ce que je veux, Kemp, c’est quelqu’un

pour me soutenir, pour m’aider, et une

cachette quelque part où je puisse dor-

mir, manger, me reposer tranquillement

et sans être suspecté. Il me faut un allié.

Avec un allié, avec le vivre et le repos

assurés, il y a mille choses que je peux

faire. Jusqu’ici je n’ai marché que sur des

données vagues. Nous avons à considérer

tout ce que l’invisibilité comporte et ce

qu’elle ne comporte point. Elle représente

un bien petit avantage pour qui veut écou-

ter aux portes ; par exemple, elle ne vous

empêche pas de faire du bruit. Un petit

avantage encore, bien petit... enfin, met-

tons!... dans le vol avec effraction, etc.

Une fois que vous m’avez attrapé,

vous pouvez m’emprisonner facilement.

Oui, mais d’un autre côté, je suis dif-

ficile à attraper... En fait, cette invisi-

bilité n’est bonne que dans deux cas : elle

est utile pour la fuite, elle l’est aussi pour

l’approche. Elle est donc particulièrement

utile pour tuer. Je peux faire le tour d’un

homme, quelque arme qu’il ait, choisir le

point, frapper comme je veux, parer

comme je veux, m’esquiver comme je

veux.

Kemp porta la main à sa moustache.

Est-ce qu’on remuait en bas? — Tuer, voilà ce que nous avons à faire, Kemp.

— Voilà ce que nous avons à faire, tuer... Je vous écoute, Griffin, mais je ne dis pas oui, prenez-y garde. Pourquoi tuer?

— Pas de meurtre inutile, non ; mais un massacre judicieux. La question, la voici : on sait, comme nous le savons nous-mêmes, qu’il existe un homme invisible, etcet homme invisible, Kemp, doit établir maintenant le règne de la terreur.

Oui, sans doute cela fait frémir; mais, je dis bien : le règne de la terreur. Il faut qu’il prenne quelque ville, telle que votre Burdock, la terrifie et y domine.

Il faut qu’il donne ses ordres, il peut le faire de mille façons... des chiffons de papier passés sous les portes peuvent suffire.

Et quiconque désobéit à ses ordres, il doit le tuer, comme aussi quiconque viendrait au secours d’un rebelle.

— Hum ! hum ! fit Kemp, moins attentif au discours de Griffin qu’au bruit de la porte d’entrée, ouverte puis refermée. Il me semble, Griffin, dit-il, pour masquer sa distraction, que votre allié serait dans une position difficile?

— Personne ne saurait qu’il est mon allié, riposta vivement l’homme invisible; puis, tout à coup : Chut !.... Que se passet-il donc en bas?

— Mais rien, répondit Kemp, en se mettant à parler fort et vite. Je n’ai pas dit oui, Griffin. Entendez-moi bien, je n’ai pas dit oui. Pourquoi rêver de jouer une pareille partie contre sa race? Comment pouvez-vous espérer d’y trouver le bonheur? Ne soyez donc pas un loup solitaire!

Publiez vos résultats ; mettez le monde, mettez la nation au moins dans votre confidence. Pensez à ce que vous pourriez obtenir avec un million d’auxiliaires...

L’homme invisible l’interrompit et, le bras étendu :

— Il y a des pas qui montent !

— Allons donc !

— Laissez-moi voir.

Et il se dirigea, le bras étendu vers la porte.

Alors les événements se précipitèrent.

Kemp hésita une seconde; puis, fit un

mouvement pour lui barrer la route:

l’homme invisible tressaillit, puis de-

meura immobile.

— Traître ! cria la voix.

Et tout à coup la robe de chambre

s’ouvrit, et, s’asseyant, Griffin se mit

à se dévêtir.

Kemp fit rapidement trois pas vers la

porte. Aussitôt l’homme invisible, ses

jambes avaient déjà disparu, sauta

sur ses pieds en poussant un cri. Kemp

ouvrit vivement la porte.

A ce moment, on entendit venant d’en

bas, un bruit de voix et de pas pressés.

D’un mouvement rapide, Kemp rejeta

l’homme invisible en arrière, il fit un

bond de côté, referma violemment la

porte derrière lui. La clef était en dehors,

toute prête. Un moment de plus, et Grif-

fin aurait été seul, prisonnier dans le

cabinet du belvédère, sans un petit inci-

dent : la clef, ce matin, avait été glissée

en hâte dans la serrure ; Kemp, en tirant

brusquement la porte, la fit tomber sur

le tapis.

Il devint blême. Il se cramponna des

deux mains au bouton de la porte. Un

moment, il résista. Puis, la porte bâilla

de six pouces, mais il put la refermer.

La seconde fois, il y eut un écart d’un

pied de large et la robe de chambre appa-

rut, se fourra dans l’ouverture ; Kemp

fut saisi à la gorge par des doigts invi-

sibles et il lâcha le bouton pour se

défendre. Il fut repoussé, renversé d’un

croc-en-jambe, lancé lourdement dans

un coin du palier. La robe de chambre,

vide, lui tomba sur la tête.

A mi-chemin dans l’escalier se trouvait

alors le colonel Adye, le destinataire de

la lettre de Kemp, le chef de la police

de Burdock. Il demeurait ébahi, frappé

de stupeur, à cette vision soudaine :

Kemp suivi de cette chose curieuse,

extraordinaire, un vêtement vide qui

s’agitait en l’air. Il vit Kemp bousculé,

puis se remettant sur pied. Il vit Kemp

chanceler, se précipiter en avant, tomber

de nouveau, s’abattre comme un bœuf.

Alors, subitement, il fut, lui aussi,

frappé avec violence. Et par personne !

Rien !... Un poids énorme, à ce qu’il lui IL SE CRAMPONNA DES DEUX MAINS AU BOUTON DE LA PORTE. sembla, sauta sur lui ; on l’empoigna à la gorge, on lui donna du genou dans le ventre et il fut précipité la tête la première dans l’escalier. Un pied invisible lui passa sur le dos, le frôlement d’un spectre dégringola les marches; il enten-

meurtri, la lèvre saignante, tenant dans

ses bras une robe de chambre rouge et

quelques autres hardes.

— Mon Dieu! s’écria Kemp. Tout est

perdu ! Il s’est sauvé!

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