IL SE RELEVA TOUT STUPÉFAIT
dit les deux agents, dans le vestibule, crier et courir; la porte d’entrée se referma bruyamment.
Il se releva tout stupéfait. Il vit Kemp qui descendait en vacillant, couvert de poussière, échevelé, un côté de la figure
Pendant quelques minutes, Kemp fut
incapable de mettre le colonel Adye au
courant de ce qui venait de* se passer si
vite. Ils restaient là, sur le carré, tous les
deux. Kemp parlait précipitamment, la
défroque ridicule de Griffin toujours sur
le bras. Pourtant Adye commença bien-
tôt à saisir quelque chose de la situation.
— C’est un fou, dit
Kemp. C’est une brute.
C’est l’égoïsme personnifié.
Il ne voit rien que son
intérêt propre et son
salut. Il m’a exposé, ce
matin, tous ses projets
égoïstes et brutaux... Il
a blessé des gens ; il en
tuera d’autres, si nous
: n’arrivons pas à le pré-
? venir. Il soulèvera une
panique. Rien ne peut
l’arrêter. Le voilà main-
tenant lancé, furieux....
— Il faut l’attraper,
déclara le colonel. C’est évident.
— Oui, mais comment? s’écria
Kemp, la tête soudain pleine d’idées.
Il faut vous y mettre tout de suite.
Il faut y employer tout ce que nous
avons d’hommes valides. Il faut l’em-
pêcher de quitter de district: une fois
sorti de là, il pourrait courir à tra-
vers tout le pays, selon son caprice,
tuant l’un, estropiant l’autre. Il
rêve je ne sais quel règne de la terreur1
de la terreur, je vous dis !... Il faut éta-
blir une surveillance sur les gares, sur
les routes, sur les ports. Il nous faut
l’aide de la garnison : vous allez télé-
graphier pour qu’on nous envoie du renfort. La seule chose qui puisse le retenir ici, c’est le désir de ravoir certains livres de notes qu’il regarde comme très précieux. Je vous parlerai de cela !... Il y a un homme au poste, un nommé Marvel...
— Je sais, je sais. Ces livres... oui.
Mais le gaillard...
— Dit qu’il ne les a point. Mais l’autre est persuadé qu’il les a... L’autre, il faut
Adye, que c’est un danger, un fléau ; tant
qu’il ne sera pas bouclé et en lieu sûr,
c’est effrayant de penser à tout ce qui
peut arriver.
— Que pouvons-nous faire de plus?
demanda le colonel. Il faut que je des-
cende tout de suite et que je prenne mes
mesures... Mais, pourquoi ne venez-vous
pas?... Oui, venez aussi! Nous tiendrons
LES AGENTS PLACÉS AU DEHORS REGARDAIENT, ÉBAHIS, DANS L’AIR VIDE. que vous l’empêchiez de manger et de dormir; jour et nuit, il faut que tout le pays soit debout contre lui. Il faut que partout les vivres soient mis en sûreté, sous clef. Tous les vivres, pour qu’il soit obligé à en prendre de force. Il faut que partout les maisons soient barricadées contre lui... C’est le ciel qui nous donne des nuits froides et de la pluie. Il faut que tout le pays se tienne sur pied pour une battue générale. Je vous répète,
une sorte de conseil de guerre... Prenez
Hopps pour nous aider... et les employés
du chemin de fer. Parbleu ! il y a urgence.
Allons, venez... nous causerons en mar-
chant. Que pouvons-nous faire encore?...
Débarrassez-vous donc de cette robe.
Et, là-dessus, Adye ouvrit la marche.
En bas, ils trouvèrent la porte d’entrée
ouverte, et les agents placés au dehors
qui regardaient, ébahis, dans l’air vide.
— Il est parti, monsieur! dit l’un. — Il faut aller tout de suite au poste central. Que l’un de vous aille chercher une voiture et revienne nous prendre...
vivement! Et maintenant, Kemp, quoi encore? - — Des chiens. Prenez des chiens. Ils ne le voient pas, mais ils l’éventent. Prenez des chiens.
• — Parfait! On ne le sait pas en général, mais les gardiens, à la prison d'Halstead, dépistent un homme avec des limiers!...
Des chiens! Et ensuite?
— Ah! rappelez-vous que sa nourriture le trahit : après qu’il a mangé, ses aliments sont visibles jusqu’à ce qu’ils soient assimilés. En sorte qu’il a besoin de se cacher quand il a mangé... Il faut faire une battue sans répit. Tous les taillis, tous les recoins... Et que l’on serre toutes les armes, tous les outils qui peuvent servir d’armes. Il ne peut pas en porter une avec lui bien longtemps.
Et tout ce qu’il peut ramasser pour frapper, il faut le cacher.
— Bon, cela !... oh ! nous l’aurons bientôt.
— Et, sur les routes... ajouta Kemp.
Il hésita.
— Eh bien?
— Du verre pilé!... C’est cruel, je le sais. Mais songez à ce qu’il peut faire.
Adye huma l’air entre ses dents.
— Vilaine chasse! dit-il. Après tout, je ne sais pas. Je vais toujours faire préparer du verre pilé. S’il va trop loin...
— Cet homme s’est mis hors de l’humanité, je vous dis il établira le règne de la terr ur dès qu’il aura surmonté l’émotion du péril auquel il vient d’échapper.
J’en suis sûr comme je suis sûr d’être là et de vous parler. Nous n’avons chance de réussir que si nous prenons les devants.
Il s’est retranché lui-même du genre humain : que son sang retombe sur sa tête !
MEURTRE DE M. WICKSTEED Il y a tout lieu de croire que l’homme invisible, lorsqu’il s’élança hors de
chez Kemp, était dans un état de fureur
aveugle. Un petit enfant, qui jouait près
de la porte, fut violemment enlevé de
terre et jeté de côté ; il eut la cheville
brisée et resta quelques heures sans-con-
naissance. Personne ne sait où alla Griffin,
ni ce qu’il fit ; mais on peut se l’ima-
giner courant, par cette chaude après-
midi de juin, escaladant la colline, pous-
sant jusqu’à la dune qui s’étend derrière
Port-Burdock, songeant avec colère, avec
désespoir, à son intolérable destinée, et,
à la fin, brûlant et las, cherchant un
abri dans les taillis de Hintondean,
pour y rassembler ses idées subversives.
C’est là probablement qu’il se réfugia, car
c’est là que, vers deux heures, il affirma
son existence par un nouvel attentat.
On se demande quel pouvait être alors
son état d’esprit et quels projets il roulait
dans sa tête. Nul doute qu’il ne fût exas-
péré jusqu’à la folie par la trahison de
Kemp ; et, quoique nous puissions com-
prendre par quels motifs celui-ci en était
venu à cette déloyauté, nous pouvons
nous figurer aussi, et m'me ressentir
un peu, la fureur que cet essai de surprise
dut exciter chez Griffin. Peut-être encore
se rappela-t-il ses déboires si étonnants
d’Oxford Street : car, il avait évidem-
ment compté sur la collaboration de
Kemp, lorsqu’il avait formé ce rêve brutal
de terroriser le monde. Quoi qu’il en soit,
il disparut aux yeux de tous vers midi,
et il n’est pas de témoin qui puisse dire
ce qu’il fit jusque vers deux heures et
demie : heureuse fortune peut-être pour
l’humanité, mais pour lui fatale inaction.
Pendant ce temps-là, une foule tou-
jours croissante, éparpillée par tout le
pays, se mit à sa recherche. Dans la
matinée, il n’était encore qu’une légende,
un sujet d’effroi; dans la journée, grâce
surtout à une proclamation rédigée par
Kemp en termes secs, on se le repré-
senta comme un adversaire tangible,
qu’il s’agissait de blesser, de capturer, de
vaincre, et tout le pays commença de
s’organiser avec une rapidité incroyable.
A deux heures, il aurait encore pu quitter
le district en prenant quelque train ; plus
tard cela devenait impossible : tous les trains de voyageurs, sur toutes les lignes, dans un grand parallélogramme, de Southampton à Winchester et de Brighton à Horsham, avaient leurs portes fermées à clef, et le trafic des marchandises était presque entièrement suspendu. Dans un rayon de vingt milles autour de Port- Burdock, des hommes armés de fusils et de gourdins furent bientôt répartis en groupes de trois ou quatre, avec des chiens, pour battre les routes et les champs.
Des agents à cheval galopèrent sur tous les chemins de la contrée, s’arrêtant à chaque cottage, invitant les gens à fermer leurs maisons, à ne pas sortir sans être armés ; toutes les écoles communales furent licenciées à trois heures, et les enfants effrayés, réunis en bandes, rentrèrent chez eux précipitamment. La proclamation de Kemp, signée par le colonel Adye, fut placardée dans presque tout le district vers quatre ou cinq heures : elle indiquait brièvement, mais clairement, toutes les conditions de la lutte à engager, la nécessité de priver l’homme invisible de nourriture et de sommeil, la nécessité d’une vigilance incessante, et elle recommandait, en outre, une attention alerte à tout ce qui pourrait indiquer les mouvements de l’ennemi. Si rapide, si décidée fut l’action des autorités, si prompte, si universelle fut la croyance à cet être extraordinaire, qu’avant la tombée de la nuit, une superficie de plusieurs centaines de milles carrés fut strictement en état de siège. Avant la tombée de la nuit aussi, un frémissement d’horreur se propagea dans toute la population en éveil et nerveuse ; de bouche en bouche, et de long en large à travers tout le pays, courait l’histoire du meurtre de M. Wicksteed.
Si nous avons raison de supposer que le refuge de l’homme invisible était dans les taillis de Hintondean, nous devons supposer aussi, qu’au début de l’aprèsmidi il fit une sortie, avec un projet qui impliquait l’usage d’une arme. Quel était ce projet, nous ne le savons pas, mais, pour moi, du moins, il est évident, d’une évidence écrasante?
qu’avant même de rencontrer Wicksteed,
il avait en main la tige de fer.
Naturellement, nous.ne pouvons rien
savoir des détails de cette rencontre.
Elle advint sur le bord d’une sablonnière
à moins de deux cents mètres de la
porte principale du parc de lord Burdock.
Le sol piétiné, les blessures nombreuses
reçues par M. Wicksteed, sa canne brisée,
tout indique une lutte désespérée; mais
le motif de l’attaque, si ce n’est pas
un accès de frénésie meurtrière, il est
impossible de l’imaginer. Vraiment, la
version de la folie est à peu près iné-
vitable.
M. Wicksteed, intendant de lord Bur-
dock, était un homme de quarante-cinq
ou quarante-six ans, d’apparence et
d’habitudes inoffensives, le dernier au
monde qui fût capable de provoquer un
si terrible adversaire. Il semble que
l’homme invisible se soit servi contre lui
d’une tige de fer arrachée à une clôture
brisée. Il arrêta cet homme qui rentrait
paisiblement chez lui pour l’heure du
repas ; il l’attaqua, il paralysa ses mou-
vements de défense, il lui cassa le bras,
il le renversa et lui réduisit la tête en
bouillie.
Évidemment, il devait avoir, avant
de rencontrer sa victime, emprunté cette
tige à quelque clôture ; il devait la tenir
toute prête à sa main. Deux détails
seulement, en outre de ce qui a déjà été
établi, semblent se rapporter à l’affaire.
Le premier, c’est que la sablonnière n’é-
tait pas sur le chemin que devait suivre
M. Wicksteed pour rentrer directement
chez lui, mais presque à deux cents mètres
en dehors. Le second, c’est la déclara-
tion d’une petite fille qui, en allant à la
classe du soir, vit le malheureux « trottant »
d’une façon particulière, à travers un
champ, dans la direction de la sablon-
nière. La pantomime de cette enfant
suggère l’idée d’un homme poursuivant
quelque chose qui fuit devant lui, par
terre, et sur quoi il tape à coups redou-
blés avec sa canne. Elle était la dernière
personne qui eût vu Wicksteed vivant.
Il n’échappa à ses regards que pour aller
à la mort : la lutte ne fut cachée aux yeux
IIO de l'enfant que par un bouquet de hêtres et une légère dépression de terrrain.
Et cela, pour moi du moins, classe décidément le meurtre en dehors des crimes commis sans motif. Il est permis de croire que Griffin avait pris cette tige de fer comme arme, oui, mais sans aucune
pas même entendu parler de F homme
invisible. On peut, dès lors, imaginer
celui-ci prenant la fuite pour éviter que
l’on ne découvrît sa présence, et Wicksteed,
intrigué, curieux, s’attachant à la pour-
suite de cet objet mobile, incompréhen-
sible, et finissant par le frapper.