QUELQUE CHOSE FUIT DEVANT LUI, PAR TERRE
intention arrêtée de s’en servir pour un assassinat. Wicksteed, en pas ant, aura remarqué cette tige qui s’agitait dans l’espace d’une façon inexplicable. Ne pensant pas le moins du monde à l’homme invisible, car Port-Burdock est à dix milles de là, il aura poursuivi cette tige.
Selon toute vraisemblance, il n’avait
Nul doute que dans des circonstance
ordinaires, l’homme invisible aurait pu
facilement distancer le brave homme,
un peu alourdi, qui le pourchassait ; mais
la position où fut trouvé le corps de
Wicksteed donne à penser qu’il eut le
malheur d’acculer sa proie dans un coin,
entre une touffe d’orties et la sablon-
in nière. Pour qui connaît l’extraordinaire irritabilité de Griffin, le reste de l’aventure est facile à reconstituer.
Mais ce n’est qu’une hypothèse. Les seuls faits incontestables (car on ne peut pas toujours faire grand fonds sur les récits des enfants), c’est la découverte du corps de Wicksteed, mort sur le coup, et la découverte de la tige de fer, tachée de sang, jetée au milieu des orties. L’abandon de cette tringle par Griffin fait croire que, dans l’émotion de l’affaire, il renonça au dessein pour lequel il l’avait prise, si tant est qu’il eût un dessein. Certes, il était profondément égoïste et sans entrailles ; mais la vue de sa victime, de sa première victime, sanglante et pitoyable à ses pieds, peut avoir rouvert en lui une source de remords depuis longtemps contenue ; il peut avoir été un moment troublé, quelque plan qu’il eût d’ailleurs adopté.
Après le meurtre de Wicksteed, il semblerait avoir pris à travers champs, dans la direction de la dune. On raconte que, vers le coucher du soleil, deux hommes occupés dans un pré, pas loin de Fern- Bottom, entendirent une voix. Cette voix gémissait et riait tour à tour ; elle sanglotait, pleurait, puis, se reprenait à pousser des cris. Cela devait être bien étrange. Elle approcha en traversant un champ de trèfle, puis elle s’éteignit du côté des collines.
Dans l’intervalle, l’homme invisible dut apprendre quelque chose du parti que son ami Kemp avait rapidement tiré de ses confidences. Il aura trouvé, sans doute, des maisons fermées à clef, en sûreté ; il aura traîné autour des gares, rôdé autour des auberges ; et, sûrement, il aura lu les affiches et se sera fait une idée de la campagne entreprise contre lui. Comme la soirée s’avançait, il vit poindre dans les champs, de-ci, de-là, des groupes de trois ou quatre hommes, il entendit l’aboiement des chiens. Ces chasseurs d’hommes avaient des instructions particulières, au cas d’une rencontre avec l’ennemi, sur la façon de se prêter main-forte. Mais Griffin les esquiva tous. Il nous est loisible d’imaginer
son exaspération, augmentée encore de
l’idée que lui-même avait fourni les ren-
seignements dont on faisait usage contre
lui sans aucun scrupule. Pour ce jour-là,
du moins, il perdit courage ; pendant près
de vingt-quatre heures, excepté lorsqu’il
se retourna sur Wicksteed, il fut un
homme traqué.
Pendant la nuit, il dut manger et dor-
mir; car le matin du jour suivant, il
se retrouva lui-même, actif, redoutable,
furieux et méchant, tout prêt pour la
dernière bataille qu’il devait livrer au
monde.