‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 33 sur 47 · L'EAU BÉNITE · texte numérisé non relu

L'EAU BÉNITE

Comment se faît-il que l'exécralion du mal ne soit pas la passion de l'humanité? Je le demandais l'autre jour, je le demande encore, et toujours je le demanderai. Puisque nous possédons la mémoire, faculté étrange dont on oublie de s'étonner, faculté qui paraîtrait invraisemblable si elle n'était pas évidente, faculté par laquelle le passé revit dans le présent, revit sans revenir, — puisque nous possédons la mémoire, comment faisons-nous pour ne pas voir cette traînée de sang qui, depuis le meurtre d'Abel, marque derrière nous, sur la terre où nous marchons, la trace de nos pas ?

Le nom du Seigneur employé dans le récit de la mort d'Abel est le tetragrammatàn^ à cause de la solennité. C'est le principe de vie, Jéhovah, qui demande compte du sang de son frère au premier homicide.

Or, depuis Abel, on connaît l'histoire du monde : elle est épouvantable. Avant Abel, avant Adam, on entrevoit l'histoire du monde : elle est épouvantable. Quelle9 catastrophes inconnues, fondant sur l'univers encore inachevé, ont accompagné la chute de Lucifer ! Quels cataclysmes ont épouvanté de leurs horreurs précoces ane création à peine ébauchée encore I

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Quand on songe à rimmensité des douleurs qui ont suivi la chute de Tange et la chute de l'homme, il me semble que la créature devrait monter au-dessus d'ellemême, et grandir et atteindre une taille nouvelle, et relever en elle le sentiment de la vie, à force de désirer la justice.

Gomment l'homme fait-il pour oublier sa vengeance ? Si une lanterne sourde, éclairant nos profondes ténèbres, nous montrait dans son horreur l'injure qui nous a été faite, peut-être tomberions-nous la face contre terre, à jamais étonnés de n'avoir pas détesté d'une détestation plus profonde et plus intime notre infâme ennemi^ notre ignoble ennemi ?

Au lieu de celte horreur, vous savez quels sont les sentiments de l'homme vis-à-vis de Celui qui cet damné. Jusqu'où donc sommes-nous tombés, si doqs nfe savons plus haïr ?

La haine ! c'est bien d'elle qu'il s'agit 1 Vis-à-vis de Celui qui est damné, l'homme moderne est porté à trois choses : à l'oublier, à l'admirer, à nier son existenee.

L'Église nous fournit contre l'ennemi plusieurs armes. Par une disposition d'esprit que je ne qualifie pas, parce qu'elle est inqualifiable^ l'homme néglige de s*en servir et affecte de les mépriser. La complicité secrète qui existe entre son adversaire et lui, le porte à dédaigner son salut.

Une des raisons de ce dédain, c'est que les armes qu'on lui propose lui semblent petites et indignes de lui. Chose merveilleuse l l'homme, qui a on corps ; l'homine, qui a besoin de tout, lui, l'universel indigent! il trouva le moyen de mépriser les secours qu'on lui offre*

x'eau bénite 9S7

L'eau bénite se présente sous une forme vulgaire; et lui, qui mourrait de soif s'il n'avait plus l'eau; lui, qtii n'a jamais eu la pensée de mépriser l'usage naturel de l'eau non bénite, s'avise de mépriser cette eau quatid elle est élevée à une dignité nouvelle, quand elle a reçu la bénédiction !

L'absudilé de l'homme est au-^dessus de sa portée : elle appartient au mystère de Tabîme où ses regards ne pénètrent pas. L'affectation de nfiépriser l'eau semblerait invraisemblable à qui ne connaîtrait pas l'homme. Il^st vrai qu'il ne la méprise que quand elle €«t bémldc

Cela constitue, à ses yeux, la circonstance atténuante de son mépris. Le rtnépris est-il au moins le fond de son extravagance ? Non pas. Il y a quelque ciiose de plus bizarre : après avoir méprisé, au lieu d'être honteux, lui qui tout à l'heure aura soif, il eâft fier ; il est fier de son mépris, il veut que ses amis te cot^naissent. Après leur avoir donné cette mcomparable preuve de sachxitô, il prendra peut-être de l'eau bénitci à un moment dontlé. Mais alors il se cachera.

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Si le bandeau se levait, l'homme adiilîrel*àit Cet éàt>lrit de juslice en vertu duquel l'Église oppose la mallère à ce Lucifer, à ce daftirté, à ce méchant, à cet infâme, qui a méprisé la matière soUs prétexté qu'il était Un ange. La matière, que Dieu ne ttiéprisait pas; la matière, sur laquelle Dieu jetait un regard profond, un regard qui était «n projet; la matière, sur qui cet immense honneur se préparait à fondre; la matière, sur qui Dieu se penchait, ayant l'intention de prendre un jour une femme pout» mère, la matière I Croyant faire preuve de grandeur^ ce Chérubin 1 a méprisée; et, pour se moquer de lui éter-

nellement, c'est la matière qui fournira contre lui des armes aux petits enfants. Les moyens qu'on lui oppose sont d'une extrême simplicité. Il n'en est que plus furieux. Il déteste tant la simplicité I il fait toujours parade de quelque chose, il aime les oripeaux, il a le goôt du théâtre. Par bonheur, son enflure ne le console pas^ et nous n'avons pas à craindre qu'elle adoucisse son désespoir éternel. C'est fini à jamais !

Et si la matière est bien choisie, l'eau dans la matière est particulièrement bien choisie. L'eau est peut-être la substance qui représente la nécessité. L'homme a besoin de tout. Mais ce dont il a besoin est très souvent, dans l'Écriture, représenté par l'eau. « Oh! qui me donnera à boire, s'écrie David, qui me donnera l'eau de la citerne de Bethléem ? »

Et Béthulie I c'est le besoin de l'eau qui arma le bras de Judith. Le Dieu qu'elle invoque est le Créateur des eaux. Eœpandi manus métis ad te: anima mea sicut terra sine aqua tibi. Toujours l'eau et le besoin collés ensemble.

Que veulent dire les douces splendeurs de la rosée, quand le soleil de mai jette sur les brins d'herbe ses premiers rayons, mêlés aux chants de l'alouette et aux fleurs des fraisiers ?

Peut-être disent-elles, dans leur langage très simple et très beau, que ce qui est utile est magnifique; que l'eau doit resplendir, puisqu'elle est nécessaire, et que le soleil fait bien de la saluer, puisqu'elle a satisfait la soif des brins d'herbe.

L'eau est austère, profonde, immense, magnifique, par-dessus tout nécessaire. Sa mission est de purifier et de préserver...

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La malice du démon est profondément inconnue des nommes ; c'est un Jsienfait de la leur apprendre ; c'est un bienfait de les armer.

Le désespoir de Satan a un nom ; ce désespoir se nomme :

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