JAMAIS
Ce désespoir est à l'abri des injures du temps : il est revêtu d'une robe traînante, la robe de l'éternité, sous laquelle aucune flétrissure ne l'atteindra ; et les siècles des siècles, si Ton pouvait encore, à propos de l'enfer, nommer les siècles des siècles, passeraient plus nombreux que ne l'ont été, depuis la création, les feuilles des arbres, sans user en quoi que ce soit le désiespoir éternel du damné, ni la force inexorable et la valeur de ce désespoir. Amen,
Je voudrais indiquer quelques-unes des profondeurs que le signe de la croix découvre» et citer quelques-uns des faits nombreux qui sanctionnent sensiblement La vérité signifiée par lui.
En voyage, quand on aperçoit des montagnes échelonnées, un instinct très fort pousse Thomme à chercher le dernier plateau et lui promet que son ascension sera récompensée là-haut par l'horizon qui se découvrira. Le voyageur monte, et quand il est au sommet» dans certains pays, il rencontre une croix I Les hommes avaient placé une croix là-haut, parce que la montagne était haute et parce que la vue était belle. La hauteur et la beauté avaient appelé la croix sur la montagne. Nous sommes avertis que là où l'homme respire largement et voit de baut, il y a place pour une croix.
Quand on regarde le soleil avec un télescope, ou même la terre, on cherche à mettre l'instrument au point de vue.
Quand on regarde le soleil ou même la terre, il faut se mettre au point de vue, c'est-à-dire près de la croix, près du trône, dans l'embrassement du Sauveur, dans la gloire du Dieu Très-Haut.
Le Christ est la sagesse de Dieu, le Christ est la vertu de Dieu ; le monde invisible et le monde visible s'age* nouiilent tous deux au pied de la croix.
Entr*ouvrons le monde des pensées et le monde des faits : le signe de la croix est gravé dans leurs deux centres qui n'en font qu*un.
Dans des pages admirables et trop peu eonnues, M. Olier explique et admire les cérémonies de la messe. Le signe de la croix occupe une grande place dans ce traité. J'en citerai quelques lignes pour lutter contre cette morne et hideuse platitude que la coutume introduit dans la vie, coutume qui abaisse l'esprit, qui afifaiblit le cœur et qui dégrade chez l'homme la majesté des choses. La nature humaine a un immense besoin qu'on lu'l rappelle, à chaque instant, la grandeur des ligneiB que Dieu pose sur sa route pour la conduire à lui, car elle est prête à tout quitter, par oubli, ou à tout avilir, ' par habitude.
« On met donc la main au front, dit M. Olier ^, pour représenter la dignité du Père habitant dans les lieux hauts : Gloria maif^/5simi>{Luc, H, 114.). Nous mettons la main au front pour montrer que c'est du haut du Ciel que le Père Étemel a envoyé en terre son Fils qu'il avait engendré de toute Éternité et qu'il portait dans son sein.
« Nous représentons encore la voie de génération da Verbe, qui est rintelligence, à cause que le Père, se contemplant, exprime ce qu*3 est et produit en lui»
même sa vive image, qtrf se nomme le Verbe, e'eat-è»
i. Œuvres complètes de M, Olier^ éditioa Ifigne, pi 414»
dire une parole qui exprime et qui fait entendre ce qui e«t caché en Dieu même dans un profond secret. Le Fils de Dieu est une expression de ce que Dieu est en lui-môme : il est reposant dans le Père, la première Personne : c*est une figure et un caractère naïf qui comprend et qui exprime en soi tout ce qu'il y a en Dieu ; le Verbe divin est une personne qui comprend Toriginal et la copie : il comprend Dieu comme le Père, et il est encore sa figure. -
a C'est en cette représentation que consiste la Personne du Fils, qui est ainsi la parfaite expression et la gloire immense de Dieu : c'est lui qui, en un mot, dit et raconte tout ce qui est Dieu ; et c'est ce Verbe qui est venu en terre représenter aux hommes ce que Dieu est, pour le leur faire adorer, et pour leur donner l'amour de sa beauté et de sa splendeur : c'est ce Verbe fait chair qui faisait paraître les raisons de sa majesté divine en sa nature humaine et faisait voir au travers des rideaux de sa chair quelle était la beauté cachée de son Père !
a C'est donc cet abaissement du Verbe que nous représentons quand nous portons la main de la tète au bas de l'estomac, en prononçant le Nom du Fils abaissé, avili, anéanti en sa propre personne
« Notre religion consiste à rendre grâces à Dieu Je
Père, par son Fils en son Saint-Esprit C'est pour cela
que quand le prêtre ou les prêtres font le signe de la croix, disant ces paroles : Et du Saint-Espint, ils tirent la main d'une extrémité du corps à l'autre, c'est-à-dire de l'épaule gauche à la droite en passant par la poitrine, pour dire que le Saint-Esprit est répandu dans tous les cœurs de l'Église, où il prie pour nous et nous élève à Dieu en sa vertu. »
La durée du monde, même si l'homme ne jperdait pas de temps, la durée du monde ne suffirait pas pour épeler ces paroles et pour expliquer ce geste :
Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint«Ësprit.
Invocation des trois personnes : trinité.
Abaissement de la main quand le Nom du Fils est prononcé : incarnation.
Forme de la croix tracée par l'homme : rédemption.
Amen. — Après Tinvocation des trois personnes, l'homme dit : amen.
Le croisement des deux lignes est une parole supérieure à rinteliigence humaine. Cette parole est écrite partout, et la nature nous donne des avertissements.
« Il est extrêmement remarquable, dit Gretzer, que, dès l'origine du monde, Dieu a toujours voulu que la figure de la croix fût sous les yeux de Thomme, et a organisé le monde de manière que l'homme ne pût faire à peu près rien sans l'intervention du signe de la croix. »
L'oiseau qui s'envole dessine la croix, i'homme qui nage desâine la croix, le mât du navire dessine la croix par ses vergues, la charrue armée du soc dessine la croix.
Les étendards romains avaient la forme d*une croix, et Constantin, au jour solennel, n'en changea pas la forme : il fit seulement graver un chiffre.
Les quatre horizons font sur l'univers le signe de la croix, et Platon a écrit que la puissance la plus voisine
du premier Dieu s'est étendue sur le monde en forme de croix *.
La croix est la forme de l'homme : l'homme véritable, c'est Thomme qui prie ; or, la prière étend les bras de Fhomme et fait d'elle-même le signe de la croix I Elevatio manuum mearum sacrificium vesperlinum,, L*élévatton de mes mains est mon sacrifice du soir.
Les premiers chrétiens faisaient souvent ce signe de croix, et je n'en suis pas étonné. Ce signe de croix a une beauté particulière : il montre à Dieu l'homme tout entier, développé, étendu, agrandi, qui prie tout entier avec la vie de l'âme et avec l'altitude du corps. L'homme qui étend les bras appelle et demande à la fois. Il appelle les hommes et il demande Dieu. Il veut embrasser et il veut s'envoler. Dieu voit, en le regardant, la créature telle qu'elle est, pleine de besoins et de désirs, misérable et transportée, étalant sous les yeux de son Père son impuissance et son ardeur. Dieu voit en elle la ressemblance de Celui qui est le Type, l'image du Fils qui, parlant de la croix, comme il eût parlé d'un trône, comme il eût parlé d'un char de feu, voulait être exalté pour entraîner tout à lui ! Si eœaltatus fuero^ omnia ad me traham. L'homme a faim et soif d'être exalté à son tour, et le signe de la croix, quand il étend nos bras avides de saisir, le signe de la croix, quand il nous précipite tout entiers, vivants et palpitants, dans la ressemblance du Fils de l'homme, le signe de
f . Hier y in-8, c. xi, Marc.
la croix, quand il est complet et ardent, ressemble au cri de la faim et au cri de la soif.
Paul, le patriarche du désert, est mort dans cette altitude, et c'est ainsi qu'il s'offrit aux regards d'Antoioe, quand Antoine revint vers lui. Paul était dans l'attitude d'un homme qui s'élance.
11 s'était élancé.
« Quelle vérité, disait Joseph de Haistre, ne se trouve pas dans le paganisme ? »
Tout le monde sait l'étymologie du verbe : adorare: manum ad os admovere ; approcher la main de la bouche. Pline le déclare : les païens, dit-il, portaient, pour adorer, leur main droite à leur bouche et la baisaient.
L'idolâtrie, qui siiige toujours, avait voulu parodier d'une façon telle quelle le signe de la croix. Ce signe est une parole trop universelle, trop écrite dans la création, trop écrite dans la rédemption, trop écrite dans la gloire, pour avoir échappé aux singeries sacrilèges de ridolâtrie, qui cherche toujours, comme les impuissants, à imiter ce qu'elle déteste.
Les anciens priaient en étendant les bras. Tite-Live, Donys d'Halicarnasse, Virgile l'attestent.
A Rome, la statue qui s'élevait au milieu du Foyum, Pielas publica, était debout, les bras en croix.
Les Égyptiens plaçaient la croix dans leurs templee.
Un ancien empereur chinois, quand il voulait prier, joignait ensemble deux morceaux de bois, l'un droit, l'autre de travers \