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Discours préliminaire du Chou-King^ par le P. Prémare

Chap. IX, p. 13.

Quant à rAncien Testament, il parle de la croix, sans la nommer clairement ; il en parle par allusion, comme on parle d'un secret.

11 contient certaines scènes si belles que les hommes qui y figurent semblent plus grands que la taille humaine. Au nombre de ces scènes, il faut citer la mort de Jacob Israël.

Celui qui a vaincu Tange dans sa jeunesse, pendant la nuit du grand combat, celui qui a pleuré Joseph et qui a retrouvé Joseph, celui qui a revu dans sa gloire Tenfant dont il avait tenu dans ses mains la tunique ensanglantée, Jacob Israël assemble autour de lui ceux, qui descendent de lui, et leur annonce solennellement, dans la majesté des dernières paroles, et dans la majesté de la prophétie, Celui qui doit venir, l'attente des nations, le désiré des collines éternelles, le Fils de Marie, le Fils du Père, son Fils, à lui Jacob, le Fils de l'homme, Jésus-Christ. Ephraïm et Manassès sont là devant le patriarche. Jacob croise les bras, il croise les bras pour les bénir. Il place la main gauche surTenfant qui est à droite, il place la main droite sur Tenfant qui est à gauche. Jacob fait le signe de la croix. Saint Jean de Damas Ta remarqué. Image de Jésus-Christ, Jacob lui rend à la fois tous les témoignages dont il dispose, et manifeste parFattitude des bras, celui qui échappe à toute intelligence. Il manifeste, devant deux enfants, celui qui repose au-dessus des chérubins, au-dessus des esprits intelligents.

Qu: sedes super cherub im^ manifestare coram Ephraïm^ Benjamin et Manassès. (Ps. 79.)

Les Hébreux sont en face d'Amalech : que fera leur conducteur Moïse ?

La bataile est décisive. Israël a rencontré rennemi dans le désert, et les destinées du peuple élu, c'est-àdire les destinées du monde, sont suspendues à Tévénement. Moïse choisit son arme, et son arme sera un jour Tarmée de Constantin. Moïse arbore la croix sar la montagne, et cette croix c'est lui-même. Il ouvre les mains, il étend les bras, et Israël triomphe. Moïse n'a pas donne nn ordre, il a laissé loin de lui le combat visible, il n'a pas parlé aux hommes, il a parlé à Dieu par son attitude, il lui a rappelé d'avance le calvaire à venir, et Israël a triomphé. Saint Jean de Damas et saint Justin ont reconnu, dans les bras tendus de Moïse, l'étendard de l'avenir, le signe de la croix.

Je pense quelquefois à un grand peintre, qui ne ressemblerait à aucun de ceux que jusqu'ici on a appelés grands peintres. Car je souscris à ce sentiment de Tillustre et admirable Père Faber, qui a dit quelque part, en parlant de la théologie :

« Quand elle voit les plus parfaits enfants divins de Raphaël, elle est blessée, presque indignée, et ne peut dissiper sa colère qu'en soulageant son cœur par des larmes, tant elle trouve vulgaires, j'ai presque dit laides, les plus belles figures de l'enfant comparées à cette vision sans couleurs et sans lignes qu'elle porte toujours présente à l'esprit. »

Je recommandes ces paroles au peintre dont je parle et je lui propose, s'il existe, de nous représenter le signe delà croix fait par Moïse, pendant le combat, sur la montagne. Le sujet serait magnifique. Nousverrions les mains fatiguées de Moïse, soutenues par Hur et par Aaron. Ces deux hommes auraient deux expressions différentes. L'un d'eux regarderait Moïse, l'autre regarderait le so-» leil ; car il faut que le signe de la croix dure jusqu'au

coucher du soleil. Aucun d'eux ne regarderait les combatlants. Celui qui regarderait le soleil semblerait lui dire de se presser. Celui qui regarderait Moïse semblerait oublier le présent et deviner l'avenir, oublier la figure et pressentir la réalité. Moïse aurait sur le visage l'immense douceur qui appartient à la puissance, et ses bras étendus, qui ne peuvent plus se soutenir d'euxmêmes, sembleraient s'être fatigués dans quelque vaste embrassement, — On verrait au loin, sur un autre plan, le combat, aussi près de finir que le soleil serait près de se coucher.

Le tableau porterait cette suscription : Un èigne de croix.

Samson, pour secouer les colonnes, cherche ratlitude de la Toute-Puissance, et étend les bras en fbrme de croix.

Eœpandi manies meas, dit David, et Salonion, dans le jour solennel où il appelle les bénédictions de Kea snr son temple, étend les mains vers le ciel et dit :

« Seigneur, Dieu d'Israël, il n'est point de Dieci semblable à vous, dans le ciel au dessus, ni étir la terre au dessous. RegardezldLpvière de votre serviteur..., etc. »

Le jour où la réalité fut substituée aux figures échappe par SCS dimensions aux paroles humaines. Au centre du monde, sur le mont Golgotha, en présence de Jean et de Marie, en présence des siècles passés et des siècles futurs, en présence de toutes les créatures, Jésus de Nazareth se fit signe de croix.

Le soleil se cacha, et les hommes désormais, même ceux qui refuseront de croire, compteront les années à dater de Jésus-Christ. Les dates historiques donneront

à rincrédulité des hommes de singuliers démentis, et le dix-huilième siècle s'appellera le dix-huitième siècle : la croix qu*i\ insulte lui impose son rang d'ordre dans les siècles I car c'est d'elle qu'ils dateront.

Elle apparaîtra dans les airs : elle jugera le monde, et déjà elle divise, à travers les siècles, les vivants et les morts. Déjà, elle distribue la vie et la mort : le bon larron était à droite, le mauvais larron était à gauche ; déjà, depuis 1800 ans, les individus et les peuples sont séparés, divisés, classés, qu'ils le veuillent ou qu*ils ne le veuillent pas, par l'invisible vertu du signe terrible que l'humanité porte, bon gré, mal gré, dans ses mains fidèles ou infidèles. Les hommes, depuis dix-huit cents ans, prennent vis-à-vis du signe de la croix Tattitude qu'ils veulent, mais ils prennent une attitude quelconque. Ils peuvent se mettre à droite ou se mettre à gauche ; mais il faut être, en tous cas, prèd de lui. Près de lui pour la vie, ou près de lui, pour l'a mort. L'Humanité ressemble à une foule traversée par une procession. La procession porte la vraie croix. A droite, la foule s'agenouille. Â gauche, la foule insulte et rit : la procession poursuit «a marche solennelle, promenant la justice de Dieu sur les têtes tncilnées et sur les autres. Vexilla régis prodeunt

La procession passe, portant la croix, et les créatures se divisent sur son passage, car les hommes ne sont pas touchés seuls par la vertu qui descend. Les créatures se divisent, et elles ne savent pas toujours que [c'est la croix qui les divise.

Et les peuples qui ont la croij ont aussi ie paratonnerre.

StiO LA SCIENCE

Pour raconter l'histoire du signe de la croix depuis le premier avènement jusqu'à nos jours, il faudrait raconter non-seulement la vie des saints, mais l'histoire du monde. Car il règne par sa présence ou par son absence. Pour raconter Tusage que saint Vincent Ferrier faisait du signe de la croix, il faudrait transcrire la vie de saint Vincent Ferrier. En voici quelques lignes :

a On lui dit, dans une ville du Piémont, qu'un malheureux possédé se moquait de l'eau bénite qu'on jetait sur lui pour l'exorciser. Le saint répondit que le prêtre qui avait béni cette eau avait mal récité les prières et mal fait les cérémonies. Il bénit lui-même de l'eau, en J ta sur le possédé, et chassa aussitôt le démon.

« Saint Vincent raconte ce trait dans son sermon sur Teau bénite. Il exhorte les prêtres à bien former les croix proscrites par le Rituel, et, se plaignant de ceux qui tracent des cercles plutôt que des croix, il dit : Non diabolus pro suo proprio signo hahet circulum, et Christus per passionem recepit signum crucis * .

Dans un autre sermon, saint Vincent raconte qu'ayant demandé à un démon pourquoi il s'était emparé d'un homme, le démon répondit: Parce qu'il mangeait et buvait, sans réciter auparavant aucune prière, sems même faire le signe de la croix. »

M. Bayle raconte le fait.

La prière qui précède et qui suit les repas se rattache aux traditions les plus universelles de l'humanité.

« Jamais les anciens, dit Athénée, ne prenaient leur repas sans avoir imploré les dieux. »

1. ViedesatTu Vincent Feri*îer^ par M. l'abbé Bayle. (Ambroise Bray, éditeur, vue û^s Saints-Pères, 66, Paris.)

Il naraît même, toujours d'après Athénée, que les Égypliev'^s, fidèles aux antiques souvenirs de l'homme, souvenirs altérés mais profonds, témoignaient par une cérémo/iie particulière de l'importance de cette prière. Us prenaient place d'abord sur leurs lits de table, puis se levaient, se mettaient à genoux, et ne se recouchaient qu'après avoir répété les prières traditionnelles récitées d'abord par le chef du festin ou par le prêtre, comme s'ils eussent voulu insister, en se relevant, surla gravité de l'acte accompli.

Les Juifs et les Romains ne mangeaient jamais sans prier: un proverbe même atteste à cet égard le sentiment unanime de toute l'antiquité.

« Ne a chiropode cibum nondum sanciificalum ra* pias. »

« Ne tirez pas du chaudron la nourriture non encore sonctifiée. »

Vainqueurs de tous genres, souverains, martyrs, docteurs, confondent leurs paroles en une parole et montrent tous le signe de la croix comme le trophée de la victoire. Constantin, Théodose, Charlemagne, saint Louis, Sobieski, saint Julien, saint Pontien, saint Constant, saint Crescent, saint Isidore, saint Nazaire, saint Celse, saint Maxîmin, saint Alexandre, sainte Sophie, saint Paul, sainte Julienne, saint Cyprien,^ sainte Justine, saint Sébastien, saint Bernard, saint Jérôme, Julien Sabas, saint Marcien, saint Benoit, saint Antoine, saint Ignace d'Antioche, saint Athanase, en un^ mot tous ceuk'lfui ont triomphé nous montrent Tinstrument du triomphe dans leur science, dans leur amour, dans leur vie, dans leur mort, et c'est le même instrument.

242 LA SCIENCB

La résurrection d'an mort qui suit l'invention dei la vraie croix par sainte Hélène et qui lui rend témoignage» en qualité de signe^ jette sur le $igne de la croix une lumière générale. La croix est la rencontre de la' via et de la mort. Pourquoi la résurrection ne serait-elle pas le fruit de cet arbre?

Saint Martin a fait usage du signe de la croix pour wrrél,e3\

Un jour il arrêta par ce signe une troupe de païens. Un autre jour il arrêta par le même signe un arbre que l'on faisait tomber sur lui, et le précipita sur ceux qui venaient de le couper. Toutefois, il leur laissa la vie» eA ces païens se convertirent.

Saint Gérard arrêta^ par le signe de la croix^ des pierres suspendues en Tair.

Les habitudes de la pesanteur furent-elles e(rrayé;es par la fîg&requi avait eaîaZ^é Jésus-Christ et s'enfuirentelles devant le signe qui éleva dans l'air le serpent d'airain l

On dirait que ces traditions premières, vagues et alb^ rées, ne font plus chez nous ce qu'elles faisaient ches les anciens. Il faut venir chez les peuples modernes pour trouver l'oubli de la Prière dans les détails de la vie. Il serait intéressant et utile de savoir les causes de ce phénomène.

Il est ici-bas un sentiment tellement bizarre que Thabi* tude même ne devrait pas nous le rendre intelligible ! Ce sentiment fournirait sur l'état intellectuel des homoooa d'épouvantables pensées : c'est le respect humain. lie mot est singulier. La chose est bien plus singulière. !>> mot viole la parole et la chose viole la pensée. Marnai les dégradations de la terre, le respect humain serait

peut-être celle qu^il serait le plus impossible de faire comprendre à quelque génie voyageur, non habitué (n nous, qui loucherait pour un moment cette obscure planète. De quelles paroles les hommes se serviraientils pour faire entendre à cet ange libre et fler qui adorerait, les ailes tremblantes, dans ranéaniissement de ia joie sublime, de quelles paroles les hommes se serviraient-ils pour lui faire entendre qu^au fond de leurpourriture ils ont honte de Dieu ? Incapable de saisir Iç sens de ces mots, Tange, qui n'aurait pas l'expérience de nous, remonterait, sans comprendre.

Or, le respect humain arrête surtout Thomme qui Ta faire le signe de la croix.

La croix qui apparaîtra glorieuse pour juger les vivants et les morts, la croix qui est le trône et le sceptre du Seigneur Dieu, la croix est la chose dont les hommes rougissent 1

Il n'est pas nécessaire de comprendre le respecthumain, mais il est bon de profiter de la leçon qu'il donne. Puisqu'il a honte de la croix, c^est quela croii: est glorieusi^ beaucoup plus que nous ne le pensions ; c'est qu'il 40t temps de la glorifier.

Le Nom des trois Personnes divines qui accompçL^e le mouvement de notre mam droite traçant le sjgpjç de la croix pourrait nous soulever vers la gloire : mais l'homme fait le signe de la croix avec précipitation. Or, la gloire est chose sainte et la précipitation est chose profane.

L'idée de gloire s'associe d'elle-inéme à l'idée de victoire. N'est-il pas étrange, au-delà de toute expression, que l'homme songe à rougir, quand il grave sur lui l'image typique de la victoire typique et la figure des armes de Dieu? N'est-il pas invraisemblable que l'homme songe à rougir quand il porte le drapeau du Seigneur,

quand l'armée triomphante des martyrs passe devant lui, lui montrant l'étendard par lequel elle a vaincu ? Ceux qui, gémissant des abominations de Jérusalem, furent marqués au front du signe thau^ figure de la croix, n'avaient pas honte, sans doute, de porter ce signe, quand, à cause de lui, ils furent respectés par les anges qui exterminaient. -c

Pour expliquer le respect humain, il faut considérer la chute de l'homme à une profondeur où le temps et la force manquent ordinairement pour la considérer.

Les lèvres et la main droite, la parole et le mouvement font ensemble le signe de la croix. Après l'invocation des trois personnes divines, l'homme dit : Amen, et ne s'explique pat< davantage. Il dit : Amen, et le silence intervient. Le mol : Amen donne aux profondeurs de l'incompréhensible un solennel assentiment.

Le croisement des deux lignes et les paroles prononcées offrent une concentration de mystères qui fait pâlir le langage humain, et nos balbutiements, sur ces sujetslà, ressemblent aux choses qu'il faudrait dire, beaucoup moins que les premiers pas, les pas tremblants de l'enfaut qui ne sait pas marcher et qui essaye cependant parce que sa mère l'appelle, ne ressemblent au vol de l'ange qui traverse le ciel d'un coup d'aile, criant d'une voix terrible : Quis similis Deo 9

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