SAINT DENIS L'ARÉOPAGITE
Voici la fête de saint Denis. Est-ce que Paris daigne y songer? Pas le moins du monde. Cette ville stupide croirait s'ennuyer, si elle se souvenait de sa gloire. Elle croit s'amuser en regardant ses boutiques.
Et, pourtant, si quelque chose en fait d'obscurité pouvait étonner dans ce siècle des lumières, ce serait Toubli où la France laisse saint Denis,
« Si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de Ferney, Dieu ne Taime pas, » dit supérieurement le Comte dans les Soirées de Saint' Pétersbourg,
La contre-partie de cette belle parole serait aussi vraie qu'elle-même :
a Si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de saint Denis, Dieu l'aime. »
Vérité, beauté, puissance: tels sont les trois caractères de saint Denis. *-
C'est la paix des hauteurs; il s'est envolé dans le ciel pur. C'est la montagne sans escarpement, la profondeur sans précipice. C'est la sagesse du génie qui vole hardi et sûr, sans témérité et sans timidité, dans les régions
sereines de la lumière qui ne trompe pas. Saint Denis respire la be'alitude ; son regard calme ne se trouble jamais : il domine de si haut la création, qu'il semble déjà lavoir dans la lumière. Gomme les montagnes dont parle Bossuet, il trouve sa sérénité dans la hauteur. 11 demeure au-dessus des tempêtes, il ne s'irrite jamais; même quand il élreint et déchire Terreur dans ses serres terribles, cet aigle ne change pas de regard : rien n'altère la douceur invincible de son œil éclairé ; il ne descend pas vers Terreur pour la tuer : il la tue d'en haut.
Sa justice est si grande qu'elle semble surhumaine : cet océan n'a pas d'écume. Même dans l'attaque, saint Denis fait penser aux chérubins qui voient notre combat des sommets du bonheur. Les contradictions de la terre l'atteignent si peu qu'il semble presque consommé dans la paix supérieure. S'il est inaccessible, il n'est pas impitoyable. La miséricorde éclate au fond de sa gloire: il a pitié desiaiblesses qu'il n'a pas. Quand il parle des pêcheurs, sa voix ferme et sonore s'attendrit sans jamais trembler. Ses foudres ne s'éteignent pas, mais elles «'attiédissent dans les larmes.
Tout rassure en lui, jusqu'au roulemeiït du tonnerre. Quand il plonge dans les abîmes, son regard les pacifie.
La plupart des hommes, lorsqu'ils parlent des choses élevées, font effort pour les atteindre. On sent la difficulté qu'ils éprouvent à lever momentanément leurs bras et leurs regards ; môme quand ils voient haut, ils ne voient pas d'en haut.
Chez saint Denis, le contraire arrive. Pour atteindre les hauteurs, il n'a pas besoin de monter. On dirait même qu'il descend. On dirait qu'habitant le point central de TUnité, où tout se dit en une parole, il fait un effort et une concession quand il aborde ce monde mul-
SAINT DENIS l'aRÉOPAGITE tkl
tiple, qnand il s'incline vers la parole îiumaîne qnî dit les choses successivement.
Tel est le caractère de saint Denis : il s'incline vers la parole humaine. Sa voix part du fond du sanctuaire et vient à nous par complaisance.
C'est un ami, mais un ami très fort, qne ne troubleraient pas les confidences de notre faiblesse. Notre misère le trouvera compatissant et inébranlable. Il connaît si bien Dieu qu'il a pitié de toutes les créatures. Il est si bien affermi dans les régions de la puissance qu'aucune chute ne l'étonné ; car voici la merveille : plus un homme a pénétré dans l'intimité du Seigneur, plus il connaît la défaillance de la nature créée et déchue ; plus il participe à la force, plus il compatit à la souffrance du faible.
Au point de vue scientifique, j'appellerais volontiers saint Denis le Docteur de VÊtre.
Ce titre pourrait être effrayant. Mais que la nature humaine se rassure I Le docteur de l'Être est toujours le connaisseur du néant.
La conversion de Denis ressemble h In cotrversion même de la science. L'antiquité a toujours cru qn^^, les sources de la science étaient au Ciel : l'antiquité avait la passion de l'astronomie. Les bergers chaldéens avaient autrefois levé la tête, et jamais la tradition qui veut que rhomme regarde eu haut n'avait été complètement oubliée.
Denis, par sa nature, habitait les sommets, et les premiers avertissements du soleil invisible lui furent donnés par le soleil visible, le jour où fut plantée sur le Golgolha, parmi les ténèbres et les pleurs, la croix qui jugera le monde. Les regards de saint Denis, habitués à interroger le ciel, virent au ciel l'étonnement de la nature :
le soleil semblait mort. La parole éternelle avait dit dans la Judée : Yoici maintenant votre heore et la puissance des ténèbres. Au même instant, à Héliopolis, Denis, l'observateur des astres, demandait à son ami Apollophane le secret de Téclipse, et Apollophane répondait : (Test un signe : il se fait à cette heure un changement dans les choses divines,
Çu Dieu souffre^ ajouta Denis, ou il compatit à la souffrance.
Saint Paul, le jour où il proclama devant l'Aréopage le Dieu inconnu, acheva l'œuvre qu'avait commencée le soleil ; Denis, qui devenait saint Denis, répondit, au nom de la science et de l'humanité, VAm£n qu'attendaient le ciel et la terre. La conversion du génie était faite : Denis suivit Paul et rencontra Hiérothée ; leurs regards cherchaient le même soleil : où était le corps, là s'assemblèrent les aigles.
Le Dieu qui avait attiré les pécheurs par la pèche miraculeuse attira l'astronome par l'éclipsé du soleil. Les natures furent saisies par leurs aptitudes.
La passion de la vérité ne fut pas un des accidents de la vie de saint Denis : elle fut sa vie même. Il l'aima comme il respira. La lumière et le mystère furent les deux pôles de sa vie, comme ils sont les pôles de la vie de l'humanité. Il représenta la race humaine. Les combats de la lumière et de l'ombre, qui se firent sur la terre à l'heuredu crucifiement, semblèrent donner leur ressemblance à la pensée de saint Denis. Ils symbolisèrent sa science et sa destinée : il avait été le spectateur de la lumière et des ténèbres ; il resta le docteur de la lumière et du mystère.
Quand je lis dans saint Denis et dans la savante analyse de M»' Darboy la magnifique théorie des affirma-