‹ L'homme: la vie--la science--l'artChapitre 7 sur 47 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

de merveilles dont il faisait ses jouets, l'Enfant impérial était à demi couché. Des femmes dont les l'ubis et les pierreries brillaient comme des étoiles, des reines assises dans des nuages de dentelle, des jeunes filles d'une grâce enfantine écoutaient, ou s'amusaient à lutiner le petit prince, — celui qu on appelait le Roi de Rome.

Par un pénible contraste avec ces splendeurs, on apercevait à travers la fenêtre un groupe hideux de malpropreté. C'étaient des gamins sordides qui s'amusaient à se vautrer dans la boue du quai, l'horrible boue de Paris.

Le Roi de Rome était triste, inattentif, agacé, mécontent. Il repoussait toute caresse et semblait tourmenté par quelque mal indéfinissable.

Le grand Empereur s'approcha :

— Qu'as-tu, mon fils ?

— Tout cela m'ennuie, dit l'enfant, en montrant d'un geste les statues, les tableaux, les chefsd'œuvre, qui peuplaient le salon.

i — Tout cela, c'est l'Art, dit Napoléon.

i — Tout cela m'ennuie, répéta l'enfant, en dési-

^ gnant les hommes d'État et les généraux, et faisant sans doute allusion à ces conversations, trop fortes pour lui, à ces gigantesques plans de bataille, à ces idées d'où dépendait le sort de la terre.

— Tout cela, c'est le Génie et la Gloire, dit l'Empereur.

XII l'homme

— Tout cela m'ennuie, répéta Tenfant une troisième fois, en indiquant le cercle charmant de jeunes femmes au milieu desquelles il était placé.

— Tout cela, c'est la Beauté... Que veux-tu donc, ambitieux terrible? fit alors le César toutpuissant en se penchant vers ce blond visage qui brillait de quelque désir inconnu.

— Père, — dit Tenfant, en étendant son petit bras vers la fenêtre, — je voudrais, moi aussi, aller me rouler dans cette bette boue.

Hélas! combien d'hommes, moins excusables que cet enfant qui n'avait autour de lui que des éclats factices, combien d'hommes sont insensibles à la Beauté, à l'Art et au Génie, et rêvent, au milieu des splendeurs, d'aller se rouler dans cette bette boue 1 L'immonde leur manque ; ils ont la nostalgie de la fange. Aussi des écrivains d'un incontestable génie comme, par exemple, en France, Victor Hugo et bien d'autres, hélas ! ont-ils jugé bon de mettre beaucoup de boue dans leurs œuvres, et de capter par là l'enthousiasme et de la fidélité des viles multitudes. De Maistre, de Bonald, Hello n'ont pas mis de boue : ils ne seront jamais populaires. La foule les fuira ; et ils ne seront fréquentés de siècle en siècle que par l'élite de l'esprit humain.

Hello n*est point populaire, non seulement

INTRODUCTION Xlll

parce qu'il manque absolument de ces scories qui plaisent à Tignominie des foules, mais aussi parce que ses qualités sont d'un ordre trop haut pour la moyenne des esprits, pour ce qui est déjà au-dessus de la plèbe, pour ce que j'appellerai, sans nulle mauvaise part, la bourgeoise intellec- j tuelle.

Cette bourgeoisie est instruite, diserte, savante; elle écrit des journaux ; elle fait des livres ; elle déploie, dans l'ordre des affaires, des facultés remarquables ; elle administre ; elle gouverne : mais elle est entièrement privée du double et unique sentiment qu'Hello possède à un degré capital, je veux dire l'amour de tout ce qui est grand, l'horreur de tout ce qui est bas. /

Elle n'a ni ce sentiment, ni même la notion de ce sentiment.

Absorbée en elle-même, prenant pour les bornes du monde l'enceinte étroite de son horizon, elle ressent une instinctive horreur pour tout ce qui dépasse son propre niveau et sa portée. Remarquable dans sa sphère, appréciant, dans cette limite, toutes les beautés, toutes les délicatesses, toutes les forces de l'intelligence humaine, admirant le talent, rendant même justice aux vertus modestes, elle perd toute conscience du vrai vis-à-vis de ce qui sort de son cercle, de ses habitudes, du point ordinaire de son rayon visuel. Point méchante dans le cours vulgaire des choses, elle devient

atroce; ne manquant ni d'esprit, ni de sagacité, ni de tact dans les affaires de son ressort, elle devient inepte, en présence de tout homme qui a jugé bon d'enjamber ses frontières et de camper au delà. Celui-là, c'est l'ennemi, l'homme du dehors, Vhostis antique. On repousse sa personne et on ne comprend pas sa langue.

A cette race moyenne, le démesuré fait peur. Le Génie lui semble démence. Assise dans ses aréopages et ses académies, cette bourgeoisie intellectuelle emprisonne Colomb, enferme comme insensé Salomon de Caus, hausse les épaules devant Fulton; et, réduite enfin par la brutalité de l'expérience à admettre l'Amérique ou la vapeur comme des vérités physiques, elle n'en demeure pas moins la même dans l'avenir : oubliant ses sottises de la veille, elle les continue sous une autre forme le lendemain. Si, pressée par les faits ou par la rigueur des mathématiques, elle est en quelque sorte contrainte de progresser malgré elle dans le domaine de la Science, elle est, de tout temps, demeurée stationnaire dans le domaine de l'Art, de la Philosophie, de la pensée pure. Lisez les discours des amis de Job et les articles du Siècle ou du Temps ^ et vous verrez que c'est à peu près la même chose, sauf la forme, qui est en décadence.

Telle est la classe nombreuse et lettrée auprès de laquelle Hello ne sera jamais populaire. Il est audelà de sa mesure ; il habite hors de ses frontières ;

Page 1