‹ L'homme machine;Chapitre 5 sur 9 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

conditions physiques, mécaniques ou chimiques particulières, qui seront un jour enfin complètement dévoilées. Le besoin d'une force biotique ne se fait donc pas sentir, et le mouvement impulsif disparaît avec elle.

Cette inconséquence n'est pas la seule qu'on puisse reprocher à La Mettrie. On peut aussi ranger sous ce chef le déisme dont il fait profession à l'égal de presque tous les philosophes de son temps. Ce déisme, très-mitigé, il est vrai, est-il ce que Schelling appelait de l'athéisme poltron? Non, c'était celui de Voltaire, et il est convenu que celui de Voltaire était sérieux. Prenons donc que celui de La Mettrie l'était aussi. Dans le fait, il se rapproche davantage du panthéisme; C'était le panthéisme la forme de transition la plus naturelle entre la théologie et la philosophie. Elle était commandée par les anciens philosophes que l'on remettait en honneur. Elle était commandée surtout par l'obligation où l'on est toujours de se rattacher un peu U ce qui est. On n'innove jamais complètement et d'un seul coup. Chez La Mettrie comme chez d'Holbach, on sent ces points d'attache. Le plus important est celui qui fait de la Nature quelque chose comme une divinité infiniment bonne, infiniment raisonnable, qui a établi le monde d'après un plan bien tracé, et l'homme d'après les mêmes errements. Je ne passerai pas de temps à examiner cette opinion qui n'est, comme je l'ai dit, qu'un système de transition dont le temps est bientôt fini ; je ferai remarquer seu-

lemenl qu'il n'a pu sauver ceux qui l'ont adopté des haines des serviteurs du Dieu qu'ils essayaient de déposséder. A quoi bon changer de Dieu ?

Malgré ces observations, il ne s'ensuit pas que La Metlrie ne soit qu'inconséquences. Diderot, qui en a fait un portrait peu flatté, s'évertue surtout à le montrer sous ce jour*. J'aurais pourtant aimé à voir ces deux hommes, d'Molbach et Diderot, mieux comprendre La Metlrie. Je ne m'étonne pas de l'identité de leur opinion à son sujet, elle a été certainement discutée aux dîners du baron et a dû se répandre dans la société encyclopédique. La Metlrie, séparé de toute coterie, écrivait sans prendre de mot d'ordre nulle part. Il allait dès lors plus vite et plus loin, ne laissant rien de sous-entendu, et se moquant un peu des sesquipedalia verba et des enthousiasmes ingénus (le Diderot. Il sentait le faible de cette religion nou- Yolle qui s'avançait et devait se traduire un jour par lies statues élevées a la Nature et à la Raison. 11 échappait quelquefois a ces influences pour aller son droit chemin d'expérimentateur, cela devait paraître gênant aux nouveaux philosophes et il leur était dur de voir que leurs ennemis ne manquaient pas de les rapprocher de cet enfant terrible qui, à chaque instant, rejelait tous voiles et parlait cru. C'est là surtout la raison qu'on sent pousser Diderot dans sa diatribe. Il a

1 Kssaisur les règnes de Claude et de Néron. Vol I, p. 345, Ed. Brière.

pris le moyen convenable en accusant La Mellrie d'ignorance et d'extravagance et en l'attaquant surtout comme « n'ayant aucune idée des vrais fondements de la morale. » C'est la morale qui a toujours été le grand cheval de bataille des religions. Elles ont toujours dit, sinon pensé, qu'elles seules pouvaient la retenir sur la terre, et le panthéisme n'a pas fait autre chose avec sa morale naturelle et indépendante que le christianisme avec sa morale révélée.

Peut-être se glissaii-il encore dans cette colère de Diderot des considérations d'un ordre plus iulime. 11 s'était trouvé, lui particulièrement, en bulle a des confusions déplaisantes. On avait pris quelquefois La Metlrie pour lui et quelquefois aussi on avait donné La Metlrie comme auteur de ses propres livres. Les Pensées philosophiques entre autres, ont été attribuées à notre auteur dans un volume de P ensées chrétiennes qui leur furent opposées et dans plusieurs journaux. La Metlrie se défendit comme il le devait. Mais l'attribution avait contrarié Diderot, la façon dont La Metlrie se défendit ne put le ramener à de meilleurs sentiments, 11 aurait été bon que ces deux hommes se rencontrassent, et que ces deux tempéraments d'orateur eussent lieu d'en venir à une discussion de leurs articles de foi. Dans une telle entrevue, Diderot aurait appris k mieux connaître La Meltrie, et s'il n'avait pu s'entendre avec lui sur ses opinions philosophiques, il n'aurait pas au moins écrit cette phrase t « La Metlrie, dissolu, impudent, bouf-

fon, flatteur était fait pour la vie des cours et la faveur des grands. » Il aurait été, comme Voltaire, obligé par l'évidence de rendre justice U son caractère.

Ne prenons donc pas plus au sérieux les gros mots Diderot que le sans-façon avec lequel Maupertuis défend La Mettrie dans saUéponse^à Ilaller. Ne croyons pas davantage, comme quelques critiques l'ont insinué-, que les livres philosophiques de La Mettrie aient été un défi, une gageure tenue contre l'opinion reçue et tenue sans conviction. Tout dément celte dernièie supposition. La Mettrie écrivait d'abondance. Sa pensée le menait et il n'était pas homme à lui résister. Il pouvait bien, comme le dit Maupertuis, promettre de ne plus recommercer : il n'était pas maître de le faire. Il est impossible de se figurer un tel homme combinant froidement son petit scandale pour en tirer comme bénéfice l'exil, loin de sa femme et de son enfant, loin de son pays qu'il pleurait^; c'était bien certainement le fond de son âme qui s'épanchait dans ces pages volantes; une influence permanente, un instinct si l'on veut, les lui dictait. Le même souffle anime l'Histoire de l'âme, l'Homme plante, les Animaux plus que machines et l'Homme Machine, aussi bien que 1* Anti-Sénèque et

-Voir : P i è c e s j u s t i fi c a t i v e s , L 5 Clément et une Biographie médicale, publirc par Panckoncke.

•'* Correspondance de Voltaire.

l'Art de jouira Tout cela se lient et se soiitienl, et l'on ne peut refuser à une pareille persévérance le titre de convie lion.

A moins qu'on ne veuille garder ce mot pour les seuls spiritualistes, pour ceux entre autres qui ont essayé de combattre I'Homme Machine, Luzac^, par exemple, et Tralles^. Il est reconnu à l'avance qu'ils l'ont fait victorieusement, il ne nous paraît pas utile de chicaner là-dessus*. Que de plus courageux lisent Tralles, nous avons eu assez de Luzac.

* M. Quérard a donné une notice fort étendue des diverses publications de La Metuie, nous ne royons à y ajouter que les suivantes :

Essais sur le raisonnement, dédiés à Messire de la Peyronie 1744. 16 p. in-8

Lettre critique (ie M. de La Mettrie sur l'Histoire naturelle de l'âme, à Mme la marquise du Cluitelet. 12 p

Le Petit homme, 1751, patnphlet contre lequel est dirigée la réclamation de Ilaller, qu'on trouvera aux Pièces justificatives.

Il y aurait de plus un volume que nous n'avons pas vu et dont nous ne garantissons pas l'existence. C'est une farce intitulée Rabelais ressuscité auquel noire auteur renvoie dans sa Pénélope.

2 L'Homme plus que machine, Leyde, 1^48.

3 De machina humana prorsiis a se invic^nj distinctis commtntatio, 1749 Leipsik et Critique d'un médecin du parti des spiriiualistes sur la pièco intitulée : Les an i m aux pins que machines. La Haye, 1752.

^ M. Damitoii a repris la même thèse dans ces derniers temps, avec le même succès. Voir : Méutoires pour servir à l'histoire de la philosophie au XVIII* siècle, œuvre qui aurait mieux été dénommée : L'Hydre de l'Aihéisme terrassé.

En arrêtant ici celle discussion a propos de noire auleur el de la philosophie qu'il représente, nous ne nous flallons pas d'avoir loul dit ; nous nous flattons encore moins d'avoir bien dit tout ce que nous voulions dire. On pourra nous reprocher peut être, comme on l'a reproché à l^a Met trie, de n'être pas entré assez avant dans la science. Notre excuse est toute prête et nous espérons qu'elle sera bien accueillie. Nous ne sommes point un savant et le fussions-nous, l'occasion serait mal choisie pour le montrer. Elle n'est que bien juste assez solennelle pour permettre quelques traits jetés a la hâte, quelques réflexions forcément rapides. Un sujet comme celui qui est traité ciaprès n'est pas de ceux qui s'épuisent en une préface. Les siècles y ont travaillé el les siècles, après avoir enfanté des systèmes sans nombre, n'ont pas assis solidement une vérité. C'est que ces vérités sont d'une essence telle qu'elles n'enivrent pas el que l'esprit huuiain, encore jeune, toujours fou, aime l'ivresse, veut l'ivresse. 11 se rue orgueilleux el malade, dans ses épaisses fumées, il les colore "a sa guise et préférera iongt«nnps encore les visions qui le trompent mais rauiusent aux réalités qui léclairent et ne le flalicut pas.

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