DE L'IMPRIMEUR
Un sera peut-être surpris que j'aie osé mettre mon nom à un livre aussi hardi que celui-ci *. Je ne l'aurais certainement pas fait, si je n'avais cru la religion à l'abri de toutes les tentatives qu'on lait pour la renverser, et si j'eusse pu me persuader qu'un
* Cet avertissement n'est pas, comme cela s'est vu trop souvent, un subterfuge de l'auteur. Il appartient bien réellement à l'impriineur de l'édition originale (Leyde, 17 'i8); Elle Luzac, auquel on doit divers ouvrages. Cet imprimeur savait séparer son métier de sa conscience. Il prêtait son officine aux gens de lettres en tant que commerçant et combattait les idét s qui lui déplaisaient en tant que citoyen. C'est ainsi qu'après
autre imprimeur n'eût pas fait très-volontiers ce que j'aurais refusé par principe de conscience. Je sais que la prudence veut qu'on ne donne pas occasion aux esprits faibles d'être séduits. Mais en les supposant tels, j'ai vu à la première lecture qu'il n'y avait rien à craindre pour eux. Pourquoi être si attentif et si alerte à supprimer les arguments contraires aux idées de la divinité et de la religion? Cela ne peut-il pas faire croire au peuple qu'on le leurre? et dès qu'il commence à douter, adieu la conviction et par conséquent la religion! Quel moyen, quelle espérance, de confondre jamais les irréligionnaires, si on semble les
avoir imprimé l'Homme machine, il a écrit rilomm e plus que machine, dont nous aurions donné des extraits à l'occasion, si, dans ce livre, fort bien composé du reste, il y avait quelque argument qu'on ne pût retrouver sans peine dans Platon, l'A nti -Lucrèce et M. Paul Janet. La manière de voir et d'agir de Luzac est la seule raisonnable dans un pays de liberté comme était déjà alors la Belgique.
redouter? Comment les ramener, si en leur défendant de se servir de leur raison, on se contente de déclamer contre leurs mœurs, à tout hasard, sans s'informer si elles méritent la même censure que leur façon de penser.
Une telle conduite donne gain de cause aux incrédules; ils se moquent d'une religion que notre ignorance voudrait ne pouvoir être conciliée avec la philosophie : ils chantent victoire dans leurs retranchements, que notre manière de combattre leur fait croire invincibles. Si la religion n'est pas victorieuse, c'est la faute des mauvais auteurs qui la défendent. Que les bons prennent la plume , qu'ils se montrent bien armés, et la théologie l'emportera de haute lutte sur une aussi faible rivale. Je compare les athées à ces géans qui voulurent escalader les cieux : ils auront toujours le même sort.
Voilà ce que j'ai cru devoir mettre à la
tête de cette petite brochure, pour prévenir toute inquiétude. Il ne me convient pas de réfuter ce que j'imprime, ni même de dire mon sentiment sur les raisonnements qu'on trouvera dans cet écrit. Les connaisseurs verront aisément que ce ne sont que des difficultés qui se présentent toutes les fois qu'on veut expliquer l'union de l'âme avec le corps. Si les conséquences que l'auteur en tire sont dangereuses, qu'on se souvienne qu'elles n'ont qu'une hypothèse pour fondement. En faut-il davantage pour les détruire? Mais s'il m'est permis de supposer ce que je ne crois pas, quand même ces conséquences seraient difficiles à renverser, on n'en aurait qu'une plus belle occasion de briller. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
L'auleur, que je ne connais point, m'a envoyé son ouvrage de Berlin, en me priant seulement d'en envoyer six exemplaires à l'adresse de M. le marquis d'Ar-
gens. Assurément, on ne peut mieux s'y prendre pour garder l'incognito, car je suis persuadé que cette adresse même n'est qu'un persiflage K
* Le marquis d'Argeus, le très-fécond auîcur d'ouvrages philosophiques et satiriques peu lus aujourd'hui quoiqu'ils ne soient pas absolument illisibles, habitait en effet Berlin à cette époque, en qualité de chambellan de Frédéric II. LaMettrie ne s'y rendit que plus tard, après la mésaventure que lui attira la publication de l'Homme machine.