PROFESSEUR EN MÉDECINE, A GOTTINGUE
(je n'est point ici une dédicace^ ; vous êtes fort au-dessus de tous les éloges que je pourrais vous donner; et je ne connais rien de si inutile, ni de si fade , si ce n'est un discours académique. Ce n^ est point une exposition de la 7iouvelle méthode que j'ai suivie pour relever un sujet
* A propos de cette dédicace, voici ce qu'on lit dans le Discours préliminaire qui précède les Œuvres philosophiques de La Mettrie dans toutes les éditions :
« C'est la nécessité de me cacher qui m'a fait imaginer la dédicace U M. Haller. Je sens que c'est une double extravagance de dédier amicalement un livre aussi hardi que l'Homme machine à un savant que je n'ai jamais vu, et que cinquante ans n'ont pu délivrer de tous les préjugés de l'enfance; mais je ne croyais pas que mon style m'eût trahi.
usé et rebattu. Vous lui trouverez du moins ce méi'ite, et vous jugerez au reste si votre disciple et votre ami a bien rempli sa carrière. Cest le plaisir que j'ai eu à composer cet ouvrage, dont je veux parler; c'est moi-même, et non mon livre que je vous adresse, pour m'éclairer sur la nature de cette sublime volupté de l'étude. Tel est le sujet de ce discours. Je ne serais pas le premier écrivain qui, n'ayant rien à dire pour réparer la stérilité de son imagination, aurait pris un texte où il n'y en eut jamais. Dites-moi donc, double enfant d'Apollon, Suisse illustre, Fracastor moderne, vous qui savez tout à la fois connaître, mesurer la nature, qui plus est la sentir, qui plus est encore Vexprimer : savant médecin, encore plus grand poëte, dites-moi par quels charmes l'étude peut changer les heures en moments, quelle est la
Je devrais peut-être supprimer une pièce qui a fait tant crier, gémir, renier celui à qui elle est adresbée ; mais elle a reçu de si grands éloges publics d'écrivains dont le suffrage est infiniment flatteur, que je n'ai pas eu ce courage. Je prends la liberté delà faire reparaître, telle qu'on l'a déjà vue dans toutes les éditions de l'Homme machine, cum 1)0 nâ veniâ celeberrimi, savantissimi, PE- DANTIS6IMI profossoris . » — Voir : Pièces justificatives, I. Lettre de Maupertuis à Haller.
nature de ces plaisirs de l'esprit, si différents des plaisirs vulgaires. . . . Mais la lecture de vos charmantes poésies m'en a trop pénétré moi-même, pour que je n'essaie pas de dire ce quelles in'ont inspiré. Vhomme, considéré dans ce point de vue, li'a rien d'étranger à mon sujet,
La volupté des sois, quelque aimable et chérie quelle soit, quelques éloges que lui ait donnés la plume apparemment aussi reconnaissante que déli' cate d'un jeune médecin français ^, n*a qu'une seule jouissance qui est son tombeau. Si le plaisir parfait ne la tue point sans retour, il lui faut un certain temps pour ressusciter. Que les ressources des plaisirs de l'esprit sont différentes! p)lus on s'approche de la vérité^ plus on la trouve charmante. Non seulement sa jouissance augmente les désirs, mais on jouit ici dés qu'ion cherche à jouir. On jouit longtemps, et cependant plus vite que l'éclair
' La Mettrie , suivant une habitude qu'il avait ^ se désit;ne lui-même ici d'une façon transparente. Il veut parler de son opuscule sur la Volupté (par M. le chevalier de M**% capitaine au régiment Dauphin), qui est le germe et la première ébauche de son Art de jouir.
ne parcourt. Faut-il s'étonner si la volupté de l'es~ prit est aussi supérieure à celle des sens que l'esprit est au-dessus du corps? L'esprit n'est-il pas le premier des sens, et comme le rendez-vous de toutes les sensations? N'y nhoutissent-elles pas toutes comme autant de rayons à un centre qui les produit? Ne cherchons donc plus par quels invincibles charmes, un cœur que l'amour de la vérité enflamme, se trouve tout-à-coup transporté^ pour ainsi dire^ dans un monde plus beau, où il goûte des plaisirs clignes des dieux. De toutes les attractions de la nature, la plus forte, du moins pour moi, comme pour vous, cher Haller, est celle de la philosophie. Quelle gloire plus belle, que d'être conduit à son temple par la raison et la sagesse! quelle conquête plus flatteuse que de se soumettre tous les esprits!
Passons en revue tous les objets de ces plaisirs inconnus aux âmes vulgaires, De quelle beauté, de quelle étendue ne sont-ils pas? Le temps, l'espace, l'infini, la terre, la mer, le firmament, tous les éléments, toutes les sciences, tous les arts, tout entre dans ce genre de volupté. Trop resserrée dans les bornes du monde, elle en imagine un mil-
lion ^ La nature entière est son aliment, et l'imagination son triomphe. Entrons dans quelque détail.
Tantôt c'est la poésie et la peinture, tantôt c'est la musique ou l'architecture, le chant, la danse, etc., qui font goûter aux connaisseurs des plaisirs ravissants. Voyez la Delbar ' (femme de Piron) dans une loge d'Opéra, pâle et rouge tour à tour, elle bat la mesure avec Rehel ^, s'attendrit avec Iphigénie, entre en fureur avec Roland, etc. Toutes les impressions de V orchestre passent sur son visage comme sur une toile. Ses yeux s'adoucissent, se pâment, rient, ou s'arment d'un courage guerrier. On la prend pour une folle. Elle ne l'est point, à moins qu'il n''y ait de la folie à sentir le plaisir. Elle n^'est que pénétrée de mille beautés qui m'échappent,
1 Allusion à laPluralité des Mondes, de Fonnelle.
2 M"* de Bar. — Voir: Œuvres inédites de Piron . Ce morceau complète le portrait de l'amie de Piron et s'accorde on ne peut mieux avec les lettres qu'en a publiées M. Honoré Bonhomme.
3 Batteur de mesure à l'Opéra. Ce que nous appelons chef d'orchestre.
Voltaire ne peut refuser des pleurs à sa Mérope; c'est qu'il sent le prix et de Vouvrage et de l'actrice. Vous avez lu ses écrits, et malheureusement pour lui, il nest point en état de lire les vôtres. Dans les mains, dans la inémoire de qui ne sont' ils pas ? et quel cœur assez dur pour ne point en être attendri! comment tous ses goûts ?ie se communiqueraient-ils pas? Il en parle avec transport.
Qu'un grand peintre (je l'ai vu avec plaisir en lisant ces jours passés la préface de Richardson), parle de la peinture, quels éloges ne lui donne-t-il pas? il adore son art, il le met au-dessus de tout, il doute presque qu'on puisse être heureux sans être peintre, tant il est enchanté de sa profession!
Qui n'a pas senti les mêmes transports que Scaliger^ ou le Père Malehranche, en lisant ou quelques belles tirades des poètes tragiques, grecs, anglais, français, ou certains ouvrages philosophiques? Jamais i/""* Dacier n'eût compté sur ce que son mari lui promettait, et elle trouva cent fois plus. Si l'on éprouve une sorte d'enthousiasme à traduire et développer les pensées d'autrui, qu'est-ce donc si l'on pense soi-même? qu'est-ce que cette génération, cet enfantement d'idées que produit le
goût de la ?iaturc et la recherche du vrai ? Comment peindre cet acte de la volonté ou de la mémoire, par lequel l'âme se reproduit en quelque sorte, enjoignant une idée à une autre trace semblable, pour que, de leur ressemblance et comme de leur union, il en naisse une troisième? Car admirez les productions de la nature : telle est son uniformité, qu'elles se font presque toutes de la même manière.
Les plaisirs des sens mal réglés perdent toute leur vivacité et ne sont plus des plaisirs. Ceux de l'esprit leur ressemblent jusqu'à un certain point. Il faut les suspendre pour les aiguiser. Enfin l'étude a ses extases comme l'amour. S'il m'est permis de le dire, c'est une catalepsie ou immobilité de l'esprit si délicieusement enivré de V objet qui le fixe et l'enchante, qu'il semble détaché par abstraction de son propre corps et de tout ce qui Venvironne, pour être tout entier à ce qu'il poursuit. Il ne sent rien à force de sentir. Tel est le plaisir qu'on goûte, et en cherchant et en trouvant la vérité. Jugez de la puissance de ses charmes par l'extase d'Archimède : vous savez qu'elle lui coûta la vie.
Que les autres hommes se jettent dans la foule pour ne pas se connaître ou plutôt se haïr ^ le sage fuit ^le grand monde et cherche la solitude. Pourquoi ne se plaît-il qu'avec lui-même ou avec ses semblables? C'est que son âme est un miroir fidèle, dans lequel son juste amour-propre trouve son compte à se regarder. Qui est vertueux n'a rien à craindre de sa propre connaissance, si ce n'est l'agréable danger de s'aimer.
Comme aux yeux d'un homme qui regarderait la terre du haut des deux, toute la grandeur des autres hommes s'évanouirait, les plus superbes palais se changeraient en cabanes, et les plus nombreuses armées ressembleraient à une troupe de fourmis, combattant pour un grain avec la plus ridicule furie; ainsi paraissent les choses à un sage tel que vous. Il rit des vaines agitations des hommes quand leur multitude embarrasse la terre et se vousse pour rien, dont il est juste qu^aucun d'eux ne soit content.
Que Pope débute d'une manière sublime dans son Essai sur l'Homme! Que les grands et les rois sont petits devant lui. 0 vous, moins mon maître que mon ami, qui aviez reçu de la îiature la
même force de génie que lui, dont vous avez abusé, ingrat, qui ne méritiez pas d'exceller dans les sciences, vous m'avez appris à rire comme ce grand poète, ou plutôt à gémir des jouets et des bagatelles qui occupent sérieusement les monarques! C'est à vous que je dois tout mon bonheur. Non, la conquête du inonde entier ne vaut pas le plaisir qu'un philosophe goûte da7is S07i cabinet, entouré d'amis muets, qui lui disent cependant tout ce qu'il désire d'entendre. Que Dieu ne m'ôte point le nécessaire et la santé, c'est tout ce que je lui demande. Avec la santé, mon cœur sajis dégoût ai' mera la vie. Avec le nécessaire, mon esprit content cultivera toujours la sagesse.
Oui, l'étude est un plaisir de tous les âges, de tous les lieux, de toutes les saisons et de tous les moments. A qui Cicéron n\i-t-il pas donné envie d'en faire l'heureuse expérience? Amusement dam la jeunesse dont il tempère les passions fougueuses : pour le bien goûter, j'ai quelquefois été forcé de me livrer à l'amour. Uamour ne fait point peur à un sage .: il sait tout allier et tout faire valoir l'un par l'autre. Les nuages qui offusquent son entendement ne le rendent point paresseux ; ils ne
lui indiquent que le remède qui doit les dissiper. Il est vrai que le soleil n écarte pas plus vite ceux de l'atmosphère.
Dans la vieillesse, âge glacé, où on n'est plus propre ni à donner ni à recevoir d'autres plaisirs, quelle plus grande ressource que la prière et la méditation! Quel plaisir de voir tous les jours sous ses yeux et par ses mains croître et se former un ouvrage qui charmera les siècles à venir et même ses contemporains! Je voudrais, me disait un jour un homme dont la vanité commençait à sentir le plaisir d'être auteur , passer ma vie à aller de chez moi chez l'imprimeur. Avait-il tort? et lorsqu'^on est applaudi, quelle ynère tendre fut jamais plus charmée d'avoir fait un enfant aimable?
Paurquoi tant vanter les plaisirs de l'étude? Qui ignore que c''est un bien qui n'apporte point le dégoût ou les inquiétudes des autres biens? un trésor inépuisable, le plus sûr contrepoison du cruel ennui, qui se promène et voyage avec nous et en un mot nous suit partout? Heureux qui a brisé la chaîne de ses préjugés! celui-là seul goûtera ce plaisir dans toute sa pureté. Celui-là seul jouira de cette douce tranquillité d'esprit, de ce parfait
contentement d'une âme forte et sans ambition, qui est le père du bonheur , sHl n'est le bonheur luimême.
Arrêtons-nous un moment à jeter des fleurs sur les pas de ces grands hommes que Minerve a, comme vous , couronnes d'un lierre immortel. Ici cest Flore qui vous invite avec Linnœus à monter par de nouveaux sentiers au sommet glacé des Alpes, pour y admirer, sous une autre tnontagne de neige, un jardin planté par les mains de la nature : jardin qui fut jadis fout l'héritage du célèbre professeur suédois. De là, vous descendez dans ces prairies dont les fleurs l'attendent pour se ranger dans un ordre qu'elles semblaient avoir jusqu'alors dédaigné.
Là, je vois Maupertuis, l'honneur de la nation française, dont une autre a mérité de jouir. Il sort de la table d'un ami qui est le plus grand des rois. Où va-t-il? dans le conseil de la nature, où l'attend Neivton.
Que dirai-je du chimiste, du géomètre, du physicien, du mécanicien, de l'anatomiste, etc? Celuici a presque autant de plaisir à examiner l'homme mort qu'on en a eu à lui donner la vie.
Mais tout cède au grand art de guérir. Le médecin est le seul philosophe qui mérite de sa patrie, on Va dit avant moi; il paraît comme les frères d'Hélène dans les tempêtes de la vie ^ Quelle magie, quel enchantement l sa seule vue calme le sang, rend la paix à une âme agitée et fait renaître la douce espérance au cœur des ^nalheureux mortels. Il annonce la vie et la mort, comme un astronome prédit une éclipse. Chacun a son flambeau qui l'éclairé. Mais si l'esprit a eu du plaisir à trouver les règles qui le guident, quel triomphe {vous en faites tous les jours l'heureuse expérience), quel triomphe, quand Vévénement en a justifié la hardiesse!
La première utilité des sciences est donc de les cultiver; c'est déjà un bien réel et solide. Heureux qui a du goût pour l' étude 1 plus heureux qui réussit à délivrer par elle son esprit de ses illusions et son cœur de sa vanité ; but désirable où vous avez
* Les matelots appellent feu saint Elme des vapeurs enflammées analogies aux feux follets et qui paraissent ordinairement après une tempête. Les anciens nommaiî'nt crs vapeurs du nom des frères d'Hélène : Castor et PoUux.
été conduit dans un âge encore tendre , par les mains de la sagesse; tandis que tant de pédants , après un demi siècle de veilles et de travaux, plus courbés sous le faix des préjugés que sous celui du temps, semblent avoir tout appris, excepté à pejiser. Science rare à la vérité, surtout dans les savants, et qui cependant devrait être du moins le fruit de toutes les autres. C^esl à cette seule science que je me suis appliqué dès V enfance. Jugez, Monsieur, si j'ai réussi; et que cet hommage de mon amitié soit éternellement chéri de la vôtre.
Il ne suffit pas à un sage d'étudier la nature et la vérité ; il doit oser la dire en faveur du petit nombre de ceux qui veulent et peuvent penser : car pour les autres, qui sont volontairement esclaves des préjugés, il ne leur est pas plus possible d'atteindre la vérité, qu'aux grenouilles de voler.
Je réduis à deux les systèmes des philosophes sur l'àme de l'homme. Le premier, et le plus ancien, est le système du matérialisme; le second est celui du spiritualisme.
Les métaphysiciens, qui ont insinué que la matière pourrait bien avoir la faculté de
penser, n'ont pas déshonoré leur raison. Pourquoi? C'est qu'ils ont un avantage (car ici c'en est un), de s'être mal exprimés. En effet, demander si la matière peut penser, sans la considérer autrement qu'en elle-même, c'est demander si la matière peut marquer les heures. On voit d'avance que nous éviterons cet écueil, où M. Locke a eu le malheur d'échouer.
Les leibniziens, avec leurs monades, ont élevé une hypothèse inintelligible. Ils ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l'âme. Gomment peut-on définir un être dont la nature nous est absolument inconnue?
Descartes et tous les cartésiens, parmi lesquels il y a longtemps qu'on a compté les malebranchistes, ont fait la même faute. Ils ont admis deux substances distinctes dans l'homme, comme s'ils les avaient vues et bien comptées.
Les plus sages ont dit que l'âme ne pou-
vait se connaître que par les seules lumières de la foi : cependant, en qualité d'ôires raisonnables, ils ont cru pouvoir se réserver le droit d'examiner ce que l'Écriture a voulu dire par le mot esprit, dont elle se sert en parlant de l'âme humaine; et dans leurs recherches, s'ils ne sont pas d'accord sur ce point avec les théologiens, ceux-ci le sont-ils davantage entre eux sur tous les autres?
Voici en peu de mots le résultat de toutes leurs réflexions.
S'il y a un Dieu, il est auteur de la nature comme de la révélation; il nous a donné l'une pour expliquer l'autre, et la raison pour les accorder ensemble.
Se défier des connaissances qu'on peut puiser dans les corps animés, c'est regarder la nature et la révélation comme deux contraires qui se détruisent et, par conséquent, c'est oser soutenir cette absurdité : que Dieu se contredit dans ses divers ouvrages et nous trompe.
S'il y a une révélation, elle ne peut donc démentir la nature. Par la nature seule, on peut découvrir le sens des paroles de l'Évangile, dont l'expérience seule est le véritable interprète. En effet, les autres commentateurs jusqu'ici n'ont fait qu'embrouiller la vérité. Nous allons en juger par l'auteur du Spectacle de la Nature *. « Il est éton- (( nant, dit-il (au sujet de M. Locke), qu'un « homme qui dégrade notre âme jusqu'à la
* Placlie, que La Mettrie peint ainsi ailleurs : « Sans esprit, sans goût, c'est le pédant de Roilin. Homme superficiel, il avait besoin du travail de M. de Réaumur, dont il n'a été qu'un compeudiaire fade et ennuyeux par les plates galanteries et gentillesses semées dans ses dialogues. Il en est des ouvrages do Roilin comme du Spectacle de la nature; l'un a fait la fortune à l'autre : Gacon a loué Persoo, Perion a loué Gacon, et le public les a loués tous deux*. » Essais sur l'esprit et les beaux esprits (1747).
* Voir l'épigvamrae île Rousseau.
Gacon, rimailleur sulaalterne.
Vante Person le barbouilleur.
({ croire une âme de boue, ose établir la rai- « son pour juge et souveraine arbitre des ({ mystères de la foi; car, ajoute-t-il, quelle « idée étonnante aurait-on du christianisme « si l'on voulait suivre la raison? »
Outre que ces réflexions n'éclaircissent rien par rapport à la foi, elles forment de si frivoles objections contre la méthode de ceux qui croient pouvoir interpréter les livres saints, que j'ai presque honte de perdre le temps à les réfuter.
L'excellence de la raison ne dépend pas d'un grand mot vide de sens (l'immatérialité), mais de sa force, de son étendue, ou de sa clairvoyance. Ainsi une âme de boue qui découvrirait, comme d'un coup d'oeil, les rapports et les suites d'une inflnité d'idées difficiles à saisir, serait évidemment préférable à une âme sotte et stupide, qui serait faite des éléments les plus précieux. Ce n'est pas être philosophe que de rougir avec Pline de la misère de notre origine. Ce
qui paraît vil est ici la chose la plus précieuse, et pour laquelle la nature semble avoir mis le plus d'art et le plus d'appareil. Mais comme l'homme, quand même il viendrait d'une source encore plus vile en apparence, n'en serait pas moins le plus parfait de tous les êtres, quelle que soit l'origine-de son âme, si elle est pure, noble, sublime, c'est une belle âme, qui rend respectable quiconque en est doué.
La seconde manière de raisonner de M. Pluche me paraît vicieuse, même dans son système;, qui tient un peu du fanatisme; car si nous avons une idée de la foi, qui soit contraire aux principes les plus clairs, aux vérités les plus incontestables, il faut croire, pour l'honneur de la révélation et de son auteur, que cette idée est fausse, et que nous ne connaissons point encore le sens des paroles de l'Évangile.
De deux choses l'une : ou tout est illusion, tant la nature même que la révélation,
OU l'expérience seule peut rendre raison de la foi. Mais quel plus grand ridicule que celui de notre auteur? Je m'imagine entendre un péripatéticien qui dirait : « Il ne « faut pas croire l'expérience de Toricelli, « car si nous la croyions, si nous allions ban- « nir l'horreur du vide, quelle étonnante « philosophie aurions-nous? »
J'ai fait voir combien le raisonnement de M. Pluche est vicieux^ afin de prouver premièrement que s'il y a une révélation , elle n'est point suffisamment démontrée par la seule autorité de l'Église et sans aucun examen de la raison, comme le prétendent tous ceux qui la craignent; secondement, pour mettre à l'abri de toute attaque la méthode de ceux qui voudraient suivre la voie que je leur ouvre d'interpréter les choses surnaturelles, incompréhensibles en soi, par les lu-
1 II pêche évidemment par une pétition de principe. - Note de La Mettrie.
mières que chacun a reçues de la nature. L'expérience et l'observation doivent donc seules nous guider ici. Elles se trouvent sans nombre dans les fastes des médecins qui ont été philosophes, et non dans les philosophes qui n'ont pas été médecins *. Ceuxci ont parcouru, ont éclairé le labyrinthe de l'homme; ils nous ont seuls dévoilé ces ressorts cachés sous des enveloppes qui dérobent à nos yeux tant de merveilles. Eux seuls , contemplant tranquillement notre âme, l'ont mille fois surprise, et dans sa misère et dans sa grandeur, sans plus la mépriser dans l'un de ces états, que l'admirer dans l'autre. Encore une fois, voilà les seuls pbysiciens qui aient droit de parler ici. Que nous diraient les autres, et surtout les théo-
* « Il faut observer que Locke était médecin ; et c'est par l'étude de l'homme ph\'sique qu'il avait préludé à ses découvertes dans la métaphysique, la morale et l'art social. » Cabanis. Des rapports du physique et du mora I ; l*' mémoire, III.
logiens? N'est-il pas ridicule de les entendre décider sans pudeur sur un sujet qu'ils n'ont point été à portée de connaîlre, dont ils ont été au contraire entièrement détournés par des études obscures qui les ont conduits à mille préjugés et, pour tout dire en un mot, au fanatisme, qui ajoute encore à leur ignorance dans le mécanisme des corps.
Mais quoique nous ayons choisi les meilleurs guides, nous trouverons encore Leaucoup d'épines et d'obstacles dans cette carrière.
L'homme est une machine si composée, qu'il est impossible de s'en faire d'abord une idée claire, et conséquemment de la définir. C'est pourquoi toutes les recherches que les plus grands philosophes ont faites a priori, c'est-à-dire en voulant se servir en quelque sorte des ailes de l'esprit, ont été vaines. Ainsi ce n'est qu'a posteriori, ou en cherchant à démêler l'âme, comme au travers des organes du corps, qu'on peut, je ne dis
pas découvrir avec évidence la nature même de l'homme, mais atteindre le plus grand degré de probabilité possible sur ce sujet.
Prenons donc le bâton de l'expérience *, et laissons là l'histoire de toutes les vaines opinions des philosophes. Etre aveugle et croire pouvoir se passer de ce bâton, c'est le comble de l'aveuglement. Qu'un moderne a bien raison de dire qu'il n'y a que la vanité seule qui ne tire pas des causes secondes le même parti que des premières! On peut et on doit même admirer tous ces beaux génies dans leurs travaux les plus inutiles, les Descartes les Malebranche, les Leibniz, les Wolf, etc. ; mais quel fruit, je vous prie, a-t-on re-
* Expression empruntée à M""^ la marquise du Châtelet, la « docte Uranio » qui donna un instant à Voltaire un certain vernis scientifique.
Luzac conclut yinsi dans l'Homme plus que machine :
« Sans l'art de raisonner, Newtoi, Boyle, S'Gravesande n'auraient pas fait grand'chose de leurs expériences. Celui qui n'a que le bâton de l'expérience pour guide, ne peuf qu'être un misérable boiteux. »
tiré de leurs profondes méditations et de tous leurs ouvrages? Commençons donc et voyons^ non ce quYm a pensé, mais ce qu'il faut penser pour le repos de la vie.
Autant de tempéraments, autant d'esprits, de caractères et de mœurs différentes. Galien même a connu cette vérité, que Descartes, et non Hippocrate, comme le dit l'auteur de l'Histoire de l'Ame^ a poussée loin, jusqu'à dire que la médecine seule pouvait changer les esprits et les mœurs avec le corps 2. Il est vrai que la mélancolie, la bile, le flegme, le sang, etc., suivant la nature, l'abondance et la diverse combinaison de ces humeurs, de chaque homme font un homme différent.
Dans les maladies , tantôt l'âme s'éclipse et ne montre aucun signe d'elle-même; tan-
^ La Met trie.
2 « Si l'espèce humaine peut être perfectionnée, dit Descartes, c'est dans la médecine qu'il faut en cherclier les moyens. »
tôt on dirait qu'elle est double, tant la fureur la transporte; tantôt rimbécillité se dissipe, et la convalescence d'un sot fait un homme d'esprit. Tantôt le plus beau génie, devenu stupide, ne se reconnaît plus. Adieu toutes ces belles connaissances acquises à si grands frais et avec tant de peine * !
Ici c'est un paralytique qui demande si sa jambe est dans son lit; là c'est un soldat qui croit avoir le bras qu'on lui a coupé. La mémoire de ses anciennes sensations et du lieu où son âme les rapportait, fait son illusion et son espèce de délire. Il suffit de lui parler de cette partie qui lui manque, pour lui en rappeler et faire sentir tous les mouvements;
1 « Les recueils de médecine abondent en observations de folie, de coups sur la tête, de congestions, d'apoplexies, de fièvres typhoïdes, etc., qui ont transformé lin lourdaud en un savant, un homme doux en emporté, une femme rangée en une personne dissipée, un individu hardi, audacieux en un ôtre craintif et timide. » Brierre de Boismont, Du Suicide, p. 5- — Voir aussi Cabanis, l*"" mémoire, III.
ce qui se fait avec je ne sais quel déplaisir d'imagination qu'on ne peut exprimer.
Celui-ci pleure comme un enfant aux approches delà mort, que celui-là badine. Que fallait-il à Canus Julius, à Sénèque, à Pétrone, pour changer leur intrépidité en pusillanimité ou en poltronnerie? Une obstruction dans la rate, dans le foie, un embarras dans la veine porte. Pourquoi?
Parce que l'imagination se bouche avec les viscères; et de là naissent tous ces singuliers phénomènes de l'affection hystérique et hypocondriaque.
Que dirais-je de nouveau sur ceux qui s'imaginent être transformés en loups-garous, en coqs, en vampires, qui croient que les morts les sucent? Pourquoi m'arrêterais-je à ceux qui voient leur nez ou autres membres de verre, et à qui il faut conseiller de coucher sur la paille de peur qu'ils ne se cassent; afin qu'ils en retrouvent l'usnge et la véritable chair, lorsque mettant le fei] h
— ?fl —
la paille, on leur fait craindre d'être brûlés : frayeur qui a quelquefois guéri la paralysie. Je dois légèrement passer sur des choses connues de tout le monde *.
Je ne serai pas plus long sur le détail des effets du sommeil. Voyez ce soldat fatigué; il ronfle dans la tranchée, au bruit de cent pièces de canons! Son âme n'entend rien, son sommeil est une parfaite apoplexie. Une bombe va l'écraser : il sentira peut-être moins ce coup qu'un insecte qui se trouve sous le pied.
D'un autre côté, cet homme que la jalousie, la haine, l'avarice ou l'ambition dévore, ne peut trouver aucun repos. Le lieu le plus tranquille, les boissons les plus fraîches et les plus calmantes, tout est inutile à qui n'a
• On trouvera quelques détails sur ces îi-.llucinations et sur d'autres analogues dans les Anecdotes de médecine de Barbeu du Bowrg. Ces sortes d'imaginations sont rangées par Pinel sous le titre de mélancolie ou délire exclusif, et par Esquirol sous celui de lypémanie.
pas délivré son cœur du tourment des passions.
L'âme et le corps s'endorment ensemble, A mesure que le mouvement du sang se calme, un doux sentiment de paix et de tranquillité se répand dans toute la machine ; l'âme se sent mollement s'appesantir avec les paupières et s'affaisser avec les fibres du cerveau : elle devient ainsi peu à peu comme paralytique, avec tous les muscles du corps. Ceux-ci ne peuvent plus porter le poids de la tête ; celle-là ne peut plus soutenir le fardeau de la pensée; elle est dans le sommeil comme n'étant point.
La circulation se fait-elle avec trop de vitesse? l'âme ne peut dormir. L'âme est-elle trop agitée, le sang ne peut se calmer; il galope dans les veines avec un bruit qu'on entend : telles sont les deux causes réciproques de l'insomnie. Une seule frayeur dans les songes fait battre le cœur à coups redoublés et nous arrache à la nécessité ou à
la douceur du repos, comme feraient une vive douleur ou des besoins urgents. Enfin comme la seule cessation des fonctions de l'âme procure le sommeil, il est, même pendant la veille (qui n'est alors qu'une demiveille), des sortes de petits sommeils d'âme très-fréquents, desrêvcsàlaSuisse, qui prouvent que l'âme n'attend pas toujours le corps pour dormir ; car si elle ne dort pas tout-à-fait, combien peu s'en faut-il I puisqu'il lui est impossible d'assigner un seul objet auquel elle ait prêté quelque attention, parmi cette foule innombrable d'idées confuses, qui, comme autant de nuages, remplissent pour ainsi dire l'atmosphère de notre cerveau.
L'opium a trop de rapport avec le sommeil qu'il procure, pour ne pas le placer ici. Ce remède enivre, ainsi que le vin, le café, etc. , chacun à sa manière , et suivant sa dose. 11 rend l'homme heureux dans un état qui semblerait devoir être le tombeau du
sentiment, comme il est l'image de la mort. Quelle douce léthargie ! L'âme n'en voudrait jamais sortir. Elle était en proie aux plus grandes douleurs; elle ne sent plus que le seul plaisir de ne plus souffrir et de jouir de la plus charmante tranquillité. L'opium change jusqu'à la volonté; il force Tâme qui voulait veiller et se divertir d'aller se mettre au lit malgré elle. Je passe sous silence l'histoire des poisons.
C'est en fouettant l'imagination que le café, cet antidote du vin, dissipe nos maux de tête et nos chagrins, sans nous en ménager, comme cette liqueur, pour le lendemain.
Contemplons l'âm^e dans ses autres besoins.
Le corps humain est une machine qui monte elle-même ses ressorts; vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux, l'âme languit, entre en fureur et
meurt abattue. C'est une bougie dont la lumière se ranime au moment de s'éteindre. Mais nourrissez le corps ^, versez dans ses tuyaux des sucs vigoureux, des liqueurs fortes : alors l'âme, généreuse comme elles, s'arme d'un fier courage, et le soldat que l'eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours. C'est ainsi que l'eau cbaude agite un sang que l'eau froide eut calmé.
Quelle puissance d'un repas! La joie renaît dans un cœur triste; elle passe dans l'âme des convives qui l'expriment par d'aimables chansons, où le Français excelle. Le mélancolique seul est accablé, et l'homme d'étude n'y est plus propre.
La viande crue rend les animaux féroces ; les hommes le deviendraient par la même
» Scilicet et nisi nos cibus aridus, et tener humop Adjuvet, amisso jam corpore, vita quoque omois Omnibus e nervis atque ossibus exsolvatur.
De natura rerum. L. 1, v. 809.
nourriture; cela est si vrai, que la nation anglaise, qui ne mange pas la chair si cuite que nous, mais rouge et sanglante, paraît participer de cette férocité plus ou moins grande, qui vient en partie de tels aliments et d'autres causes, que l'éducation peut seule rendre impuissantes. Cette férocité produit dans l'âme l'orgueil, la haine, le mépris des autres nations, l'indocilité et autres sentiments qui dépravent le caractère, comme des aliments grossiers font un esprit lourd, épais, dont la paresse et l'indolence sont les attributs favoris.
M. Pope a bien connu tout l'empire de la gourmandise, lorsqu'il dit : « Le grave Cas- « sius parle toujours de vertu et croit que, (( qui souffre les vicieux, est vicieux lui- (( même. Ces beaux sentiments durent jus- « qu'à l'heure du dîner; alors il préfère un (( scélérat qui a une table délicate à un saint « frugal.
« Considérez , dit-il ailleurs , le même